One

6 minutes de lecture

 Tarlequin, ousinier de niveau 4, l’échelon maximal du service public, ci-devant responsable du contrôle des rames du métropolitain, s’extrait de son léviteur. Regarde tout autour pour voir si un cadsoc se trouve présent ; lance une notification avec accusé de réception. Ne reçois rien en retour. Décide donc de s’en aller satisfaire à des fonctions naturelles sans avertir une quelconque hiérarchie, absente.

 Vétéran, il enregistre dûment l’incident pour éviter que la ponction de crédit de culpabilité forfaitaire ne lui soit imputé. A son niveau, même 1/90° représente une réelle ponction grevante. Toute absence temporaire de poste doit être justifiée. Il ne lui appartient pas toutefois de rechercher le supérieur mais à lui d’être présent ou disponible. Ni d’attendre au risque de commettre un acte supérieur d’insalubrité qui le mènerait devant une commission d’éthique puis au tribunal. L’ensemble lui coûterait minimum 50 parts de crédits, soit quasiment 7 années standardisées d’existence avant de pouvoir reprendre rang dans une file d’attente de régênéthique. A son âge, il risquerait la mort réelle avant de parvenir au fameux sésame ouvrant droit à un nouveau cycle de 25 ans, le maximum possible pour les classes inférieures.

 A son niveau, il fallait une soixantaine d’années pour rembourser une carte régênéthique. A soixante dix ans révolus, son tour était arrivé. Il passerait devant le comité régên dans deux jours. A l’issue d’un examen médical approfondi, il lui ferait savoir combien d’années naturelles, il lui restait à vivre. Avec les 25 ans acquits, il connaitrait donc la date de sa disparition.

 Le décès comme tout acte de l’existence se planifie. Il faut acheter l’urne de conservation, la carte mémoire des données mnémoniques, la cérémonie et le transfert des biens, via l’assurance ad-hoc, qu’ils soient bénéficiaires, uniquement à vrai dire dans le cas des cadsocs hors cadre, ou déficitaires, tous les autres. Sans cette planification, le décès mène le corps directement au recyclage et tout ce qui faisait l’être disparaît pour toujours. Sans décharger la parentèle, descendants, ascendants, par alliance, cousins, etc., de leurs obligations de remboursement des cartes dues.

 Il a aussi une autre ambition. 60 moins 25 font 35 ajouter à 70 font 105. Il n’avait plus qu’à croiser les doigts pour que le comité lui annonce la bonne nouvelle d’une survie originelle d’au moins 110 ans pour la marge. A ce compte-là il pourrait de nouveau faire l’emplette d’un crédit régênéthique majorée pour hauts services d’état. En outre si son service public s’achevait sans incident, il passerait cadsoc, niveau 0 avec une potentialité de carte augmentée jusqu’à 40 ans. L’objectif était largement atteignable, la moyenne de longévité de la sphère Asirope est de 141 ans. Si madame son épouse l’avait su, elle en aurait eu des convulsions et n’aurait pas manqué de lui gâché la vie d’une de ses remarques acerbes et aigries. Il la voyait très bien capable de lui dire qu’il était stupide d’être joyeux à l’idée de récupérer 25 ans de rab existentiel uniquement pour créditer son enterrement. D’autant plus qu’elle, en tant que femme, conceptrice de deux enfants sains mâle et femelle, source d’un bonus de cinq ans chacun, plus cinq pour la parité, d’une réduction de 0,5 % sur le remboursement de sa carte régénéthique, avait déjà eu accès au comité ; qu’elle savait son terme de vie naturelle fixé à 96 ans (en aparté, pas terrible) et obtenu son rendez-vous au centre régén.

 Finalement aussi mince fut-il, cet espoir est une source absolue, jamais connue, d’euphorie. Un niveau qu’il pensait avoir atteint le jour de son premier contact sexomérique mais largement dépassé tant en ampleur qu’en sensation.

*

 Tarlequin, une fois soulagé, réglé sa taxe sanitaire, se dit qu’un détour par les districof ne lui ferait aucun mal, hormis à sa carte nutrimentaire. Habité par son optimisme béat, il s’octroya un double caouacream, luxe qu’il ne s’autorisait que mensuellement normalement.

 Son gobelet à la main, il reprit le chemin du centre de contrôle. La lumière s’était éteinte, preuve que son absence avait duré plus de quatre minutes, qu’aucun cadsoc n’avait pointé le bout de son nez. Il stoppa immédiatement pour noter ce nouvel incident, degré mineur niveau 3, passible d’une amende salée pour le permanent voire d’un passage en comdiscip.

 Il remarque alors que le noir de la salle est rougeâtre. Trop ! Il se précipite. Le décalage entre entrée et éclairage fait que la seule chose qu’il voit est une guirlande de points rouges du plus joli effet mais du plus terrifiant impact sur ses émotions. Toutes les alertes en même temps, une situation impossible, jamais rencontrée.

 Il se précipite sur ses écrans. C’est le moment où Janfoutre, le cadscoc de permanence, choisit pour arriver comme une furie en hurlant :

— Qu’est-ce que vous avez fait ?

 Il ne prend pas la peine de répondre. Ce qu’il voit sur les écrans le terrifie. Le métro vient de percuter deux personnes. Il aurait dû s’arrêter bien avant. Il écrase le bouton d’urgence. Aucune réaction ! La panique l’habite entièrement. Derrière lui, Janfoutre hurle, stérile.

— Ta gueule ! Lui rétorque-t-il

 L’effet est immédiat. L’autre se tait, suffoqué. Tarlequin essaie de comprendre. Il regarde les paramètres de vitesse. Trop rapide, la rame ne pourra prendre l’ultime virage avant les hangars du terminus. Il va faire tout droit. Directement sur le terminal de contrôle ! Sur lui ! Dans combien de temps ? 35 secondes ! Fuir, il faut s’arracher.

— Dehors, hurle-t-il

 Janfoutre stupéfait reste statufié. Tarlequin appuie sur l’alerte générale d’évacuation. Elle ne se déclenche pas. Pas le temps d’investiguer, il fait demi-tour pour se sortir du centre et percute violemment Janfoutre qui n’a toujours pas bougé le petit doigt. Ils s’étalent. Il hurle de douleur. Sa cheville droite a vrillé. Mentalement il estime que 19 secondes se sont écoulées. Que cette journée qui promettait tant va s’achever en calamité. Noter ce nouvel incident, majeur absolu ou ramper vers la sortie. Il choisit la seconde option. Janfoutre l’a saisit au revers de sa veste tout en lui demandant ce qu’il s’est passé. Il lui assène ses deux poings dans la figure et commence une reptation affolée. Il sent une main saisir sa chaussure droite. Le geste amplifie sa douleur. Il n’a pas pensé à activer son implant médic pour soulager sa douleur. Il rue de la gauche, entend le floc provoqué par le choc avec la mâchoire du cadsoc. La main lâche, il se démène des deux mains pour se tracter vers la porte. Son euphorie s’est envolée. Il n’y arrivera pas. Résigné, il déclenche le backup de sa centrale. C’est son seul espoir, la reconstruction ! A condition qu’il soit reconnu innocent de cette série d’anomalie. Ce geste ultime de dernière urgence vital va alerter les polisociers de la sécurité civique, des renseignements internes et de sa moitié. Même si leurs rapports étaient distendus depuis longtemps, elle ne ferait pas barrage à ses devoirs matrimoniaux. A commencer par prendre rendez-vous au centre régén pour reconstruction anticipée suite incident involontaire de nature mortelle, non coupable.

 Le vacarme de la collision de la rame éventrant la salle de contrôle lui procura une douleur insupportable qui pour n’être que psychologique le tua plus surement que la motrice le déchiquetant.

 Il ne saurait jamais qu’il ne serait pas reconstruit. Non par culpabilité, pas par parjure de son épouse, juste par malchance pure. L’écrasement, on ne sait comment, déclencha l’annulation de sa sauvegarde. Cet incident rarissime, passé à la postérité sous le pseudo « Tarlequinade » est à l'origine de la loi 20 de régênéthique imposant qu’en cas de backup d’urgence, deux confirmations soient nécessaires ; qu’elles seraient alors non réversibles. Dans un effort fraternel inespéré du directoire, cette disposition se fit sans augmentation du crédit. Des mauvaises langues, elles sont inévitables où que se trouvent un groupe d’humain de plus d’une personne, insinuèrent que la disposition resta gratuite car inapplicable en cas d’urgence absolue. Ce à quoi le directoire rétorqua que deux confirmations, mentales, de surcroit, ne prendraient pas plus de temps. Que ce n’était qu’une sécurité. Qu’au cas malencontreux où la seconde ne puisse être activée, la première restait pérenne quoique soumise aux aléas à relativiser vu le taux d’incidents, 0,001 %.

*

Rapport d’incident :

… Il s’avère qu’à l’examen des traces numériques, la motrice n’est pas la responsable de l’annulation de la sauvegarde du sieur Tarlequin mais le dénommé Janfoutre dont les restes n’ont pas été retrouvés et qui, selon toutes probabilités, serait le dénommé Axandre. Son évasion reste à éclaircir et fera l’objet d’un annexe au présent rapport.

La cellule de conseil et veille suggère de taire l’incident et de ne pas procéder à l’annulation du décret 20.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Défi
Salaij
Un nouveau chapitre de la nouvelle commencée pendant le challenge :)

https://www.scribay.com/text/2064517315/challenge---bradbury-du-confine/chapter/357948
0
1
0
0
Défi
Stradi Varius

Qu'est-ce que l'Amour ?
N'est-ce pas, tout d'abord, le sens de la Vie ? Tout à chacun possède ce coeur qui bat, qui palpite, qui fait briller les yeux ainsi que l'espérence pour l'Avenir. On a l'impression d'être connecté avec l'Univers, avec le monde entier, tout en se plongeant dans le regard de l'Autre et en vivant avec et pour l'Autre.
Mais est-ce que l'Amour est véritable quand on le vit par l'Autre uniquement ?
Pour aimer, pour connaître l'Amour, pour vivre l'Amour, il est tout d'abord nécessaire de s'aimer soi-même, de se connaître, de se respecter, d'avoir conscience en soi, d'avoir de l'estime pour soi, d'avoir une bonne image de soi-même. Autrement, il n'existera pas plus grande souffrance que de penser que l'on vit par l'Autre tout en s'oubliant, car le naufrage n'en sera que plus rude. Il faut pouvoir accepter que l'Autre puisse s'en aller, que l'Autre puisse changer, que l'Autre puisse vouloir autre chose que ce que l'on lui donne.
Si on ne connaît pas l'Amour de soi, alors on risque tout simplement de sombrer dans les abymes néfastes d'un Enfer que l'on se crée, d'un Enfer que l'on se fait vivre, d'un Enfer que l'on se fait subir. Sans jamais pouvoir se relever réellement, sans jamais pouvoir envisager autre chose, sans jamais pouvoir passer à autre chose, sans jamais penser à autre chose. Les choses avancent sans nous, les choses continuent sans que l'on s'en sorte car on ne connaît réellement l'Amour véritable, l'Amour de soi.
Par la suite, alors, l'Amour pourra se partager pleinement avec l'Autre tant on se respecte, tant on fait ce que l'on veut faire, tant l'on vit l'instant présent sans jamais regarder par l'arrière. On apprend à s'excuser soi, puis mutuellement, à recevoir le pardon, à connaître l'empathie, à partager les souffrances, à communiquer, à vivre tout simplement avec soi et l'Autre. L'Amour ultime naît alors d'une Union fantastique entre deux Symboles vivants de la vie et de l'Acceptation des choses qui changent comme l'Univers tout entier est en perpétuel mouvement.
Et alors, on voit les choses différemment, on voit les choses sensoriellement, on voit les choses sous un angle qui est éminemment pertinant. On cesse de se prendre des coups de poings dans le ventre, on cesse de ne vivre que par les dépens de l'Autre, on cesse de s'imaginer des choses et de comprendre des interprétations nocives pour tout le monde. On vit le bonheur, on échange la joie, on rit mutuellement, on grandit ensemble, on s'épanouit à plusieurs.
L'Amour fait vivre.
L'Amour est grand.
4
9
8
2
Défi
Baptiste Jacquemort


Mon amour,
C’est une étrange confession à quoi je m’en vais me livrer ici. Hier j’ai fauté. Ou plus exactement j’ai failli. Hier soir. Dans la lumière sublime des couchers de soleil dont nous sommes, en cette saison, par quelque faveur céleste si souvent gratifiés. Pardonne-moi.
Tu étais assise, attablée devant ton secrétaire, et tu écrivais une lettre à tes parents. J’étais, moi, allongé sur le divan et je venais de refermer le livre que je lis en ce moment. Je m’accordais un instant d’émerveillement.
Sais-tu comme tu peux être belle lorsque tu es, par toi-même, oubliée ? Je te l’ai dit déjà, mille fois, et chaque fois il me semble que j’échoue à le dire. Sans doute parce que je ne sais pas exprimer ce qui, finalement, ne relève pas de la démonstration mais de la foi. Peut-être aussi est-ce un peu ta faute ? Peut-être es-tu trop rationnelle ?
Le jour avait commencé de décliner. Je m’étais redressé, moi, sans un bruit et je suis resté de longues minutes ainsi, à te contempler. Toute à tes mots, tout appliquée à t’offrir, tu ne te doutais pas de ce qui se tramait dans ton dos. Tu étais au delà…
Derrière nous, le ciel jouait le dernier acte du jour. Nous n’en savions rien, ni l’un ni l’autre, et cependant il devait éclater des feux d’artifices dans le ventre de chacun des pauvres nuages qui se sont aventurés hier à nous menacer de leurs bravades pusillanimes. Et je sais qu’il devait y avoir, répandu sur l’horizon, le sang de la lumière qui éclaboussait jusqu’à nous.
Sur la courbe merveilleuse de ta nuque, découverte comme si elle eût été offerte à la hache d’un bourreau méticuleux, le dernier rayon de soleil avait trouvé son havre. Avec la même délicatesse que celle dont aurait fait preuve la main diaphane d’un ange consolateur, il caressait chacun de ces petits poils si doux qui couvrent ton cou d’un fin duvet d’or et de miel que j’aime tant.
Mon Dieu que tu es belle lorsque le jour se meurt.
Alors, lorsque cet ultime souffle de soleil a commencé de se retirer, j’ai soudain éprouvé le désir impérieux de m’en venir doucement prendre sa place. De déposer mes lèvres où la main de l’ange se fût si naturellement promenée. De te dire « je t’aime » à la simple force de ce tendre baiser.
J’ai laissé s’effacer la lumière. S’étirer imperceptiblement vers l’obscurité. Pour que tu me sois belle, rien qu’à moi, jusqu’au dernier instant de cette singulière éternité. J’ai attendu l’heure propice où je me fusse trouvé le plus riche de toi.
Et puis le téléphone a sonné…
En me levant, j’ai allumé la lumière et lorsque j’ai décroché, déjà, je n’y pensais plus. Pardonne-moi mon amour. J’ai laissé s’enfuir un baiser qui nous appartenait.
11
20
9
2

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0