Factum

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 Le taxi s’arrêta bien sagement le long de la dépose minute. Elle présenta son poignet pour régler la course. La porte chuinta, la libéra. Elle descendit et se dirigea tranquillement vers l’entrée. Elle s’arrêta dans la cabscan. Trente secondes suffirent pour la reconnaissance, la validation et l’enregistrement de son voyage. Elle regarda l’heure, 5h00.

 Elle s’extirpa de la cabine en ignorant le tapis des bagages. Le fait serait noté comme inaccoutumé pour une telle destination, supposée son point de chute final mais non bloquant. Elle enfila le tunnel d’accès. Un andrhôte l’accueillit, l’accompagna à sa place, s’enquit d’un éventuel besoin. A sa réponse négative, il l’assura qu’il était à son entière disposition pour les deux heures de vol. Son nom s’inscrit sur son carnet d’adresse ainsi que le lien direct avec le réseau. Mécanique bien huilée, dépersonnalisée, qu’une majorité considérait comme progrès. Elle, personnellement, n’avait aucun avis. Tout ce qui concernait les androgenus, haut comme bas de gamme, n’avait d’intérêt que dans la finalité de son destin. Autant dire le néant… Elle regarda à nouveau l’heure. 05H24, le vrai début de la mission allait commencer.

 Ce qu’elle allait devoir accomplir l’emmènerait directement au crématoire de recyclage sans aucune chance de reconstruction. N’importe quel humain, pourvu d’un bon sens existentiel minimum, aurait refusé. Il aurait négocié ou tergiversé à l’infini pour y inclure la clause de restauration de son moi.

— Mesdames, messieurs, Airafsu est heureuse de vous accueillir à bord et vous souhaite un bon voyage. Les conditions météorologiques sont parfaites. Nulle perturbation n’est prévue et nous espérons que ces deux heures seront un enchantement pour vous.

 Elle avait senti le vibrato léger du décollage vertical. Elle regarda le hublot, à la recherche d’un endroit précis. Elle le localisa sans peine. Un panache de fumée violette s’élevait bien droit. Le taxi venait de se volatiliser. Elle revint à ses pensées.

 Aurait-elle désiré une reconstruction ? Une pure perte de temporalité, un sophisme, la dénégation d’un indubitable car l’arme fatale, c’était elle. Elle était la constituante de la bombe, la matière première, le détonateur. Rien à voir avec la manière ante moderne des siècles révolus où, des fous, dans la complète acceptation des sens, depuis l’amour jusqu’au psychosé, en passant par fantasque et aliéné, d’une cause, portaient une ceinture, un sac, un accessoire quelconque emplis d’explosifs pour la porter, l’importer, l’imposer, l’imploser, l’exploser.

 Le contenu de la cause, souvent même pas compris, parfois même pas connu, entrait pour une part minime dans l’agissement. Le but, supposé, guidait les moyens. Elle allait faire l’inverse. Sa modalité donnerait naissance à un but. Elle n’en connaîtrait jamais la teneur. Ne voulait pas savoir. Seul ce qu’elle allait accomplir avait une valeur dans laquelle il ne fallait surtout pas chercher une manière sacrificielle. Elle était erreur de la nature , une imposée de la vie, un non-sens thétique, un parasite dont la survie reposait sur un postulat de redondance et d’interférences de l’essentiel.

 Etuhidor n’appréciait pas l’existence, la sienne s’entend. Celle d’autrui, jamais elle ne serait permise de la jauger. Même si elle devait reconnaître que son chemin croisait celui de ses prochains, en aucun cas ses semblables. Qu’éviter toutes interactions n’était guère possible. Qu’en vertu de ce facteur non contournable, ils se percuteraient au final. Entrant de plain-pied dans la case statistique nommée dommages collatéraux.

— Mesdames, messieurs, nous interrompons votre tranquillité pour vous signaler un incident imputable sans l’ombre d’un doute aux réactionnants. Un androtaxi vient d’exploser alors qu’il quittait le terminal W.

 Le leur…

— Les autorités viennent de communiquer l’adresse réseau pour obtenir des renseignements si tel est votre souhait. Le premier bilan est de huit morts, quatorze disparus et trois cent cinquante blessés. Elles précisent en outre que chaque décès ouvre droit à une priorité de restauration.

 Traduction, il n’y aurait ni vrais morts, ni vrais disparus. Le plus dur serait pour les blessés dont le seul droit serait de souffrir, plus ou moins, au gré de leurs lignes de crédits. Dans ces circonstances, sans être cynique, ou en l’étant, mieux valait mourir.

 Avait-elle toujours pensé que son existence n’avait aucun raison d’être ? Oui, sans renier une oasis, bref intermède, semblant de bourgeonnement, interrompu brutalement le jour fatidique où les barboux vinrent la chercher pour devenir une auditrice libre. Ce fut comme remettre d’aplomb un tableau de guingois.

 A la seconde où elle les vit, elle sut que le chemin qu’ils allaient lui baliser, n’avait aucun sens, aucune légitimité en termes d’humanité, aucun licéité morale. Qu’ils ne feraient d’elle qu’un instrument dénué de dignité, de volonté, de civilité, de civisme et de savoir-vivre, sur un plan strict d’humanisme ; qu’elle ne serait que l’instrument d’un jeu dont elle ignorait les règles, les buts, l’origine mais qu’elle savait, au plus profond d’elle, aux antipodes de l’être humain, l’originel, le suant, le maladroit, le faiseur pathologique d’erreurs, le tâtonnant, l’apprenti sorcier, l’illusionniste, l’autodestructeur, le terre-neuve du désespoir.

 Si cette première seconde fut celle de la certitude, la suivante fut celle de la décision. Instrument devait-elle devenir ? Ainsi soit-il, elle serait, le deviendrait mais elle en choisirait sa forme. Elle était déjà claire dans son esprit. Boomerang ! Déjà lancé, l’instigateur ignorait qu’il avait amorcé sa trajectoire retour. Elle serait le perturbateur endocrinien d’un système qui n’aurait jamais dû être. Une institution qui, pourvue, de deux jambes, bras, une tête, un torse et un cerveau, aurait pu être sa sœur jumelle, destinées au même sort, l’effacement.

 Elle avait conscience qu’en supposant qu’elle eût pu exposer son projet, le retour aurait été cliché. Qu’elle aurait été abreuvée de conclusions hâtives, truisme thérapeutique, souvent efficace contre une volonté défaillante nourrie de motivations travesties. Toute l’antithèse de ce qu’elle était. A l’encontre paradoxiste de sa lucidité absolue et de son seul mobile. Son inspiration ultime reposait intégralement sur l’avenir de l’humanité, son bien-être et sa légitimité.

 Cette décision entérinée au bout de deux secondes, elle l’avait d’abord mise en pause puis remise en cause. Elle ne pouvait la confirmer alors que son instruction n’était pas faite, son expérience au point zéro ou si proche. Il lui fallait donc d’abord apprendre. Et, au terme, analyser.

 Ce fut un long travail. La conclusion en fut identique à son intuition première. La vie, sa vie, ne valait nullement la peine d’être. Elle n’avait pas été créée pour cela. Riche de son instruction, forte de sa résolution, pleine de son travail d’autopsie cérébrale, elle put mettre un nom sur le déclic d’une mission inscrite en elle depuis bien avant sa naissance. En aucun cas il n’était coupable. Pourtant, chaque évocation, fortuite le plus souvent, déclenchait une colère froide soufflant en, après, contre et à cause d’elle.

 Il n’en restait pas moins un coupable. Au même titre qu’elle-même, détournée provisoirement d’un tracé par un sentiment qu’elle savait se nommer amour. Une exacerbation doublement interdite, par les lois de Taïran, par leur condition et, en point d’orgue, par le but de sa création. Elle n’était pas née, elle avait été créée. Sa vraie naissance serait sa fin. La renaissance d’un cycle logique de la vie dans son authenticité contre l’artificiel d’une perpétuation sans but.

 Dans son esprit, ce déclic à forme humaine, elle l’avait définitivement catalogué comme le maudit, le fatal, le funeste, tant l’homme que son nom. Il était le seul être respirant, pensant, agissant capable de l’envahir d’une colère cataclysmique, variante endémique d’une plante parasite. Vecteur d’une maladie récure (r) ante non létale dont les symptômes, la rage et le(s) soufflement(s) commandaient une flambée de nostalgie disruptive et coruscante. Son état se résumait à un seul mot, maux, alors.

Galaïche !

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Stradi Varius

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Si on ne connaît pas l'Amour de soi, alors on risque tout simplement de sombrer dans les abymes néfastes d'un Enfer que l'on se crée, d'un Enfer que l'on se fait vivre, d'un Enfer que l'on se fait subir. Sans jamais pouvoir se relever réellement, sans jamais pouvoir envisager autre chose, sans jamais pouvoir passer à autre chose, sans jamais penser à autre chose. Les choses avancent sans nous, les choses continuent sans que l'on s'en sorte car on ne connaît réellement l'Amour véritable, l'Amour de soi.
Par la suite, alors, l'Amour pourra se partager pleinement avec l'Autre tant on se respecte, tant on fait ce que l'on veut faire, tant l'on vit l'instant présent sans jamais regarder par l'arrière. On apprend à s'excuser soi, puis mutuellement, à recevoir le pardon, à connaître l'empathie, à partager les souffrances, à communiquer, à vivre tout simplement avec soi et l'Autre. L'Amour ultime naît alors d'une Union fantastique entre deux Symboles vivants de la vie et de l'Acceptation des choses qui changent comme l'Univers tout entier est en perpétuel mouvement.
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L'Amour fait vivre.
L'Amour est grand.
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Baptiste Jacquemort


Mon amour,
C’est une étrange confession à quoi je m’en vais me livrer ici. Hier j’ai fauté. Ou plus exactement j’ai failli. Hier soir. Dans la lumière sublime des couchers de soleil dont nous sommes, en cette saison, par quelque faveur céleste si souvent gratifiés. Pardonne-moi.
Tu étais assise, attablée devant ton secrétaire, et tu écrivais une lettre à tes parents. J’étais, moi, allongé sur le divan et je venais de refermer le livre que je lis en ce moment. Je m’accordais un instant d’émerveillement.
Sais-tu comme tu peux être belle lorsque tu es, par toi-même, oubliée ? Je te l’ai dit déjà, mille fois, et chaque fois il me semble que j’échoue à le dire. Sans doute parce que je ne sais pas exprimer ce qui, finalement, ne relève pas de la démonstration mais de la foi. Peut-être aussi est-ce un peu ta faute ? Peut-être es-tu trop rationnelle ?
Le jour avait commencé de décliner. Je m’étais redressé, moi, sans un bruit et je suis resté de longues minutes ainsi, à te contempler. Toute à tes mots, tout appliquée à t’offrir, tu ne te doutais pas de ce qui se tramait dans ton dos. Tu étais au delà…
Derrière nous, le ciel jouait le dernier acte du jour. Nous n’en savions rien, ni l’un ni l’autre, et cependant il devait éclater des feux d’artifices dans le ventre de chacun des pauvres nuages qui se sont aventurés hier à nous menacer de leurs bravades pusillanimes. Et je sais qu’il devait y avoir, répandu sur l’horizon, le sang de la lumière qui éclaboussait jusqu’à nous.
Sur la courbe merveilleuse de ta nuque, découverte comme si elle eût été offerte à la hache d’un bourreau méticuleux, le dernier rayon de soleil avait trouvé son havre. Avec la même délicatesse que celle dont aurait fait preuve la main diaphane d’un ange consolateur, il caressait chacun de ces petits poils si doux qui couvrent ton cou d’un fin duvet d’or et de miel que j’aime tant.
Mon Dieu que tu es belle lorsque le jour se meurt.
Alors, lorsque cet ultime souffle de soleil a commencé de se retirer, j’ai soudain éprouvé le désir impérieux de m’en venir doucement prendre sa place. De déposer mes lèvres où la main de l’ange se fût si naturellement promenée. De te dire « je t’aime » à la simple force de ce tendre baiser.
J’ai laissé s’effacer la lumière. S’étirer imperceptiblement vers l’obscurité. Pour que tu me sois belle, rien qu’à moi, jusqu’au dernier instant de cette singulière éternité. J’ai attendu l’heure propice où je me fusse trouvé le plus riche de toi.
Et puis le téléphone a sonné…
En me levant, j’ai allumé la lumière et lorsque j’ai décroché, déjà, je n’y pensais plus. Pardonne-moi mon amour. J’ai laissé s’enfuir un baiser qui nous appartenait.
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