Le goût d'un mauvais rêve

de Image de profil de O.L. NoénorO.L. Noénor

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    Je me réveillai ce matin-là aussi fatigué que si je n'avais pas dormi, avec un mal de tête infernal et le souvenir vague mais persistant d'un rêve étrange. Tous les rêves sont étranges, me direz-vous ; mais celui-là me laissait en bouche comme un goût ranci, qui n'avait a priori rien à voir avec le contenu du rêve, mais j'étais absolument persuadé qu'il y avait un lien. Je me frottai douloureusement les tempes, essayant de me remémorer le déroulement des choses…

    J'étais assis au beau milieu d'une grande route, des voitures passaient à toute vitesse en me frôlant, ce à quoi je ne prêtais pas la moindre attention. Il y avait une petite pluie fine qui me semblait agréablement rafraîchissante. Un certain agacement sans cause flottait. Je vis soudain en face de moi – mais il était déjà là avant, c'était certain – un petit gamin rieur, au visage rond et pointu à la fois – cela m'avait frappé, rond et pointu à la fois – et au regard malicieux. Puis nous étions dans un autre endroit, ou plutôt nulle part, c'est-à-dire que le « paysage » changeait autour de nous, tantôt forêt, tantôt chambre, désert, hall de gare, mais je sentais que ce n'étaient que décors cherchant à cacher le vide – un vide qui, j'en étais persuadé, était rouge. Cela me frustrait énormément, mais ce n'est pas de cela que je parlais ; car je parlais, ou plutôt je lâchais des plaintes et récriminations sans queue ni tête, par intermittence. Et le gamin rieur gambadait, sautillait autour de moi, s'exclamant à tout propos « Moi je peux ! Moi je peux ! » avec une voix fluette pleine de fierté enfantine et de petits rires s'envolant comme des nuées d'oiseaux que je regardais s'éloigner. Cela durait longtemps, longtemps, j'étais de plus en plus irrité par mes propres plaintes, jusqu'au moment où je me rendais compte que le rire du gamin sortait de ma gorge, ce qui m'avait réveillé en sursaut.

    Je me frottai à nouveau les tempes et m'assit dans mon lit. Le fait d'être réveillé et sorti de ce rêve ne m'apportait aucun réconfort, j'avais l'impression que, par lui, quelque-chose d'étranger s'était infiltré dans ma chambre… Un malaise qui me rappelait désagréablement les cauchemars de mon enfance. Mais c'était le matin : la lumière du jour devait pouvoir chasser tout cela ! Je me levai lentement et ouvris les volets, faisant entrer à plein flot le soleil du printemps.

    Mon malaise ne se dissipait pas, et la lumière n'arrangeait rien à mon mal de tête. Je restai immobile un moment, parfaitement immobile, comme si cela pouvait servir à conjurer un sort quelconque, puis, presque malgré moi, je jetai un regard à la ronde. Ma chambre avait son apparence ordinaire, sauf… Je ne me rappelais pas avoir laissé traîner de papier sur ma table de nuit. Il y eu comme une pause dans ma tête, un silence d'une fraction de seconde, l'absence totale de toute pensée… Puis, soudainement saisi de fébrilité, je me précipitai pour lire ce papier.


    Azazel, Prince régnant aux Enfers, accorde à Benjamin Trevor les promesses suivantes :

- il aura toute sa vie les dents blanches et saines sans avoir besoin de se les brosser ;

- dès le jour suivant la nuit de la signature de ce contrat, il rencontrera une femme magnifique et parfaitement de son goût qui deviendra celle de sa vie ;

- il ne sera plus allergique aux fraises ;

- il oubliera ce dont il ne veut pas se rappeler ;

- il atteindra une tranquille aisance financière dont il fera ce qu'il voudra ;

- jamais plus il ne s'entaillera le menton en se rasant le matin.

    Puis, en tous petits caractères :

    En contrepartie, le susdit Benjamin Trevor cède par avance tous droits sur son âme au susdit Azazel, Prince régnant aux Enfers, droits dont ce dernier pourra faire libre usage dès la mort de l'intéressé.


    Suivaient deux signatures, l'une d'aspect officiel et accompagnée d'un tampon flamboyant, l'autre, incontestablement et effroyablement identique à la mienne.

    Je fus pris d'une diabolique envie de rire tandis que mes cheveux se dressaient tous droits sur mon crâne. Une avalanche de haine pour le petit gamin rieur – car je faisais un lien sans concession entre mon mauvais rêve et cet événement – me submergea, en même temps qu'un tremblement de peur et d'horreur. Mon âme, pour ces quelques broutilles !


    Cet effroi me passa. Mon naturel pragmatique reprit le dessus, et je me penchai sur les aspects pratiques de la question. Tout d'abord, ce contrat était-il fiable, véritable, authentique, etc ? Rien de plus simple à vérifier : c'était jour de marché, je m'habillai en vitesse, sortis acheter les premières fraises de la saison, et m'en empiffrai en guise de petit déjeuner.

    Puis j'attendis.

    On sonna à ma porte. Dérangé dans mes sombres pensées, j'allai ouvrir en grommelant ; c'était une nouvelle voisine qui venait se présenter… Mon humeur grommeleuse disparut d'un coup, et, tout en discutant aussi normalement que j'en étais capable, je songeais au papier plié dans ma poche : si c'était de cette dame-là qu'il s'agissait, ma foi, cela méritait peut-être de revoir un peu mon jugement sur la situation…


    Les habituelles démangeaisons ne vinrent point ; j'en conclus donc que j'avais bel et bien signé ce fichu contrat… Ma première réaction fut la décision de ne plus sortir de la journée, pour ne rencontrer personne d'autre que cette nouvelle voisine. Ma deuxième réaction fut une violente crise de rage : j'avais été trompé ! Floué ! Piégé ! Diable, je ne me souvenais pas d'avoir signé quoi que ce soit ! Dans ma colère, je mis en pièce les barquettes vides des fraises, semant des petits bouts de plastique aux quatre coins de mon appartement.

    Puis encore une fois, je me calmai, redevenant pragmatique. Ce qui était fait était fait, et irrévocablement fait – car je n'avais pas, et n'ai toujours pas connaissance, qu'il existât une quelconque Cour ayant le pouvoir de casser ce genre de contrat. Je me dis qu'au moins, si Azazel, Prince régnant aux Enfers, s’acquittait de sa part, le reste de ma vie – et je n'avais nullement l'intention de mourir le lendemain – ne s'annonçait pas trop mal. Restait à accepter la perspective d'une éternité à passer en Enfer… Hm.

    J'allumai mon ordinateur et entrepris de chercher quelques pistes sur internet : il devait bien y avoir d'autres personnes dans une situation semblable à la mienne, qui auraient envisagé des solutions ou débuts de solutions… Et en effet, je ne tardai guère à trouver un forum dédié aux signataires ou victimes de contrats sataniques. Je m'inscrivis et le parcouru en long, en large et en travers pendant des heures, sans y lire le moindre commencement de solution mais oh combien soulagé par le sentiment de ne pas être seul !


    Depuis, je vis à peu près normalement. Je ne me suis plus jamais brossé les dents. À vrai dire, comme tout un chacun, je profite tranquillement du quotidien, et j'ai tendance à oublier complètement ma damnation, dont je n'ai guère envie de me rappeler. Cela ne m'affecte au plus que comme l'arrière-goût d'un mauvais rêve.

Fantastique
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Table des matières

En réponse au défi

Le contrat satanique

Lancé par Jean Carnesecchi
Qu'est ce qui se trouve en bas de ce contrat ? En petit caractère, vous (ou votre personnage) voyez écrit que vous devez votre âme au diable.
Oups ! Que faire ? Voir un curé ? Râler chez le diable ? Ou tout simplement ne rien faire et vivre en pêcheur ?
Vous pouvez écrire ce texte à la troisième ou la première personne selon votre choix.
(nb : pour ceux qui ont effectivement signé un contrat avec le diable, je vous invite à le nommer M Satan afin d'éviter tout procès)
Vous avez 666 heures ! (soit 27,75 jours)

Commentaires & Discussions

Le goût d'un mauvais rêveChapitre6 messages | 4 ans

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