La Symphonie expiatoire - 23 (**)

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Franz et Shahn attendaient dans le hall de la Fondation, où un afflux d’élégants convives se rendait à la soirée de gala.

— Es-tu sûr de ne pas en vouloir une ? s’enquit son mentor.

— Non, répondit Franz sèchement.

« Pas besoin » aurait-il aimé ajouter ou « Jamais ! ».

— Alors, tu n’as rien fait pour décrocher des contrats ? se désola Shahn en examinant sa montre, visiblement impatient. Qu’as-tu fait depuis ton arrivée ?

— Me reposer.

Il préféra taire sa véritable activité. Pourtant, il savait que rien n’aurait rendu plus heureux son mentor que d’apprendre qu’il composait une symphonie. Quelle que soit sa source d’inspiration, il aurait été ravi. Néanmoins, il cherchait le moment propice pour le surprendre.

— Je ne vais pas m’occuper de tout ! renchérit le Directeur, comme s’il le réprimandait tel un père à son enfant. Prends-toi un agent ! Achète-toi un téléphone portable ! Je ne comprends pas comment tu peux vivre sans.

Franz ne répondit rien et contempla l’arrivée des invités. Il remarqua une jeune femme blonde, seule, vêtue d’un long manteau ouvert laissant entrevoir une robe courte et seyante. Sans carton d’invitation, elle se présenta directement au portier. Pendant que ce dernier recherchait son nom sur une liste, elle scrutait les personnes dans le hall. Son attention se posa sur lui, qui l’observait.

Lorsque le portier l’eut trouvée, il pointa du doigt les deux virtuoses. Elle avança vers eux, guère intimidée par le regard perçant du plus jeune. Bien au contraire, les yeux gourmands de la demoiselle se réjouissaient par avance.

— Jakob Shahn ? demanda-t-elle, s’adressant à eux, en le fixant.

La détestant pour ce qu’elle représentait, Franz, d’humeur taquine, décida de jouer. Il soutint son regard séducteur, prêt à savourer sa déception lorsqu’elle s’apercevrait qu’il n’était pas son client.

« Tu me veux ? Tu ne m’auras pas ! » semblait-il lui signifier lorsque Shahn l’accueillit. Elle ne put cacher un geste de désappointement et le lorgna. On aurait dit que ses yeux clamaient « cela aurait été gratuit pour toi ». Il sourit. « Tant pis ». Son mentor s’excusa et partit avec elle. « Éternel adolescent » pensait-il, les perdant de vue.

Le violoniste parcourut le grand salon, en épiant toutes ces oies se dandiner. « Snobs faux-culs », se dit-il, en reprenant les mots de Virginie. Il attrapa une flûte de Champagne et apprécia le quatuor à cordes. Les reproches de son ancien maître trottaient dans son esprit. Ce dernier le blâmait de n’avoir rien fait pour remplir son agenda. Parfait ! Il lui prouverait que les contrats viendraient à lui sans qu’il ait à lever le petit doigt.

Il attendit un moment de répit des musiciens. Puis, il fit signe au violoniste et emprunta son instrument. Reconnaissant le virtuose, ce dernier s’exécuta. Sans avoir à monter sur l’estrade ni exiger silence, Franz se mit à jouer un morceau issu de sa symphonie, une sonate dédiée à Teresa. En guise d’ouverture, il exécuta le martelé utilisé un peu plus tôt pour faire taire son voisin de chambre.

Après quelques notes, les invités se tournèrent vers lui, subjugués. Tous l’écoutaient, envoûtés, sublimés par ce legato à la mélodie calme et troublante en même temps. Oubliant son escorte pour un instant, Shahn s’approcha. Ses yeux pétillaient d’émerveillement, comme ceux d’un grand-père découvrant son petit-fils. Les convives admirèrent la beauté de la musique, mais rares furent ceux qui, à l’instar de Jakob Shahn, remarquèrent le prodige. Ce petit bijou n’avait jamais été entendu auparavant.

Au dernier coup d’archet, la foule demeurait figée, extasiée et déçue qu’elle se soit terminée. Au bout de quelques secondes de stupéfaction, la foule applaudit.

Le maître s’avança en même temps que des représentants des plus prestigieuses salles américaines, venus le saluer. Peu à peu, le vieil homme retrouva ce rôle qu’il occupait, lorsqu’il gérait la carrière de son disciple. Franz profita du détournement de son attention pour se sauver. La jeune femme attendait à l’écart, un verre à la main. Il prit une nouvelle flûte de Champagne, pour l’approcher, mais dans sa traversée, fut accosté par un individu au sourire carnassier.

— Quel honneur de vous avoir écouté ! C’est la seconde fois, pour ma part, figurez-vous !

— Ah ! répondit Franz avec dédain.

— Oh ! peut-être que je vous ai dérangé ? J’ai tendance à parler fort au téléphone. Mais lorsque j’ai entendu votre musique, je n’ai pas pu m’empêcher de vouloir écouter de plus près ! J’avais ma femme à l’autre bout de la ligne, figurez-vous. Elle m’a dit « D’où vient cette musique ? Elle est merveilleuse ». Elle a senti le bébé bouger, figurez-vous !

Le violoniste ignora le charabia de celui qui s’avérait son voisin de chambre. Il lança un regard de supplique à l’escorte, pour qu’elle vienne le libérer de cet individu un peu trop encombrant.

— Et vous êtes ? dit-il avec dédain.

— Oh ! Quelle impolitesse ! C’est vrai que j’arrive là, je vous raconte mon histoire et je ne prends même pas la peine de me présenter. Vous, vous n’avez pas besoin de vous présenter ! Ma femme vous adore ! Nous avons assisté à votre dernier concert de soliste, celui où vous aviez annoncé votre retraite. Ah ! Vous nous avez joué un sale tour ! Mais comme vous étiez au Conservatoire, on s’est dit qu’on aurait tout loisir d’aller vous voir. Même si ce n’est pas pareil, n’est-ce pas ? Là, vous revenez en tant que soliste ?

— Et vous êtes ? redemanda-t-il, sans aucune envie de le savoir, seulement pour lui signifier qu’il radotait.

— Ah, oui ! Bien sûr ! L’habitude, quand on est un personnage public, on oublie de se présenter, n’est-ce pas ? Wenzel Krotz, à votre service !

Au son de ce nom inattendu, l’esprit du violoniste se mit en marche, rassemblant les pièces d’un puzzle laissé en suspens depuis quelque temps. Il se revit à l’hôpital, Lili ramassait un journal par terre. Dessus, la photo d’un véhicule brûlé. Puis il songea à Teresa, avant qu’il ne l’abandonne à l’homme crapaud. Ce Jurgens avait affirmé le représenter ? Quel rapport avec la mise en scène de l’accident ? Pourquoi ce Krotz se trouvait-il ici ? Là où il se croyait à l’abri ! De troublantes coïncidences frappèrent son esprit comme des éclats de verre.

— Oh, mon Dieu !

Sortant de ses pensées, le violoniste découvrit sa main ensanglantée, sa flûte brisée entre les doigts. Autour de lui, confusion et stupeur.

Franz regarda le gros morceau de verre enfoncé dans sa paume. Au lieu de sentir la douleur ou de craindre pour son jeu, il songea immédiatement à Virginie. Elle aurait adoré prendre ça en photo !

Shahn accourut à lui et le traîna presque de force jusqu’au hall d’entrée. Krotz les suivait, peiné, se confondant en excuses, car il culpabilisait d’avoir provoqué la blessure.

Visiblement inquiet, Shahn hésitait entre chercher un médecin et l’envie de s’expliquer avec le sénateur. Le vieil homme culpabilisait, lui aussi. Il savait pertinemment que cet individu, indirectement lié au décès de Liesl, serait présent et, naïvement, n’avait pas prévu leur rencontre. La réaction de son protégé confirmait ses soupçons à propos d’une relation avec la défunte. Sinon, pourquoi serait-il si troublé ?

Shahn conduisit son fils spirituel jusqu’à un fauteuil. L’escorte les rejoignit aussitôt, équipée d’une trousse de secours qu’elle avait demandé au gardien. Franz lança un regard noir à ce dernier agacé par sa présence. Shahn l’invita à s’éloigner et à tenir d’autres curieux à l’écart. Il laissa son protégé avec l’escorte, et prit Krotz à part pour discuter.

— J’ai fait une formation d’aide-soignante, affirma la jeune femme tandis qu’elle examinait sa main.

Délicatement, elle arracha le plus gros morceau et scruta sa paume, à la recherche de minuscules bouts de verre incrustés.

Franz la laissa faire tandis qu’il observait son mentor et Krotz discuter. Il se demandait par quel coup tordu du destin cette rencontre avait été prévue. C’était comme si une entité maléfique maîtrisait les fils de son existence. Le message devenait clair : il n’échapperait jamais à sa dette. Par dépit, il se tourna vers la jeune femme qui s’affairait à désinfecter sa blessure.

— Quel est ton nom d’artiste ? demanda-t-il avec dédain.

— Mon quoi ?

— Ton nom de pute.

Elle le regarda sidérée, en appuyant la compresse dans sa main. Elle fit semblant d’ignorer ces mots, tandis qu’une partie d’elle voulait lui lancer au visage le flacon d’alcool.

— C’est du jade, la petite pierre, non ? poursuivit-il en désignant son pendentif.

La jeune femme l’ignorait pendant qu’elle le pansait. Elle se pressait pour s’éloigner de ce type qu’elle n’aurait jamais imaginé si odieux.

— Je vais t’appeler Jade.

— Vous êtes toujours aussi désagréable ? répondit-elle en écartant d’un geste brusque son pendentif. Je préférerais que vous ne m’appeliez d’aucune façon. Vous croyez que je fais ça par plaisir ? Que feriez-vous comme métier sans votre magnifique talent pour le violon ?

— Je ferais le tien, la nargua-t-il.

— Surtout, ne vous obligez pas à me remercier ! Quel con ! pesta-t-elle, l’abandonnant.

Franz contemplait le bandage de sa main. La rage envahissait tout son être. Agacé, il craignait pour son jeu. En même temps, il voulait des réponses. Il se dirigea vers son mentor et le politicien.

— Monsieur Krotz, je souhaiterais vous parler.

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