Sourds aveux - 21 (**)

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Tout au long du trajet de retour, une image encombrait les pensées du violoniste : Teresa et Jurgens, l’homme crapaud, en pleine connivence. Simple coïncidence ?

D’aussi loin qu’il la connaissait, il avait remarqué son ouverture et sa spontanéité. En somme, une proie facile pour cet individu. Avait-il commis une erreur en l’abandonnant, seule avec lui ? Il ne parvenait pas à comprendre comment ce type si ordinaire, si insignifiant, lui inspirait tant de peur.

De retour à son appartement, il sortit au balcon prendre un peu d’air frais. Il admirerait la ville ou scruterait le firmament à la recherche d’étoiles, voilà ce qui l’apaisait jadis. Bientôt, il verrait d’autres lumières, d’autres cieux, songeait-il en tirant de sa poche un paquet de cigarettes. Malgré son vœu d’abstinence, respecté jusque-là, il ne pouvait plus se le refuser. Il en avait besoin pour éteindre l’anxiété que ni les médicaments ni la musique n’arrivaient à soulager. Il ne lui restait plus qu’à replonger dans ce vice, dont l’abandon l’avait rempli de fierté.

— On rentre bredouille ? interrogea une voix derrière lui.

— Putain !

Franz hurla de surprise et lâcha le paquet, qui s’échoua cinq étages plus bas.

— Que faites-vous là ?

— Je me disais, voilà une soirée idéale pour que vous rameniez une nouvelle victime, répondit Karl avec un ton calme.

— Laissez-moi tranquille ! aboya le musicien, sans réfléchir, oubliant qu’il parlait à un criminel.

— Vous laisser tranquille ? Nous verrons cela lorsque vous aurez accompli votre part du contrat.

— Dites-moi qui je dois tuer, alors ! réclama-t-il, exaspéré.

— Voulez-vous crier encore plus fort, qu’on vous entende dans la rue ? Rentrons.

L’intrus arborait un sourire énigmatique, comme si les réactions de son interlocuteur l’amusaient. Il s’assit sur le canapé, tandis que son hôte restait debout, apathique, s’interrogeant sur l’objet de cette visite. Connaîtrait-il enfin le nom de sa prochaine cible ?

— Vous ne me proposez rien à boire ? Le whisky de l’autre jour m’irait bien.

Le violoniste marcha à contrecœur jusqu’à la cuisine, prit deux verres et les posa sur le bar. Au moment où il s’apprêtait à les servir, il aperçut ses médicaments. L’espace d’une seconde, il se demanda quel effet provoquerait une dose massive de Xanax dans le breuvage de Karl. Lentement, ses doigts effleurèrent la boîte et il se retourna, pour vérifier que sa Némésis était bien assise. À sa grande surprise, Franz le découvrit derrière lui, imposant et impassible. L’assassin s’empara de la boîte, l’examina pendant un court instant, puis la reposa.

— Je vous conseille d’éviter de mélanger ceci avec de l’alcool. Asseyez-vous.

— Que faites-vous ici ? Qui est ce Jurgens, que j’ai croisé à la soirée ? Je l’ai déjà vu. À la déchetterie.

— Justement, voilà l’un des sujets à discuter. Que fabriquiez-vous là-bas ?

— Je ne sais pas, avoua le musicien, le regard perdu.

Il se demandait combien de temps il supporterait sa présence et lança une œillade de dépit à la boîte de Xanax.

— Étiez-vous à la recherche de quelqu’un, pour une quelconque raison stupide ?

L’assassin le toisa de ses yeux ozone, froids et perçants. Franz sentit qu’il venait de lire dans son esprit et baissa le regard.

— Ce Tchavo ? devina Karl.

Franz leva aussitôt le menton, se dénonçant.

— En quoi pourrait-il vous rendre service ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondit le violoniste.

Déstabilisé, Franz revit ces moments d’angoisse à la déchetterie. Un visage revenait, celui de l’homme crapaud. Il s’aventura à poser ses questions.

— Et vos amis ? Que fabriquaient-ils ce jour-là ?

L’intrus sourit, comme s’il se délectait par avance de la réponse.

— Auriez-vous oublié qu’il fallait se débarrasser d’un cadavre ? Êtes-vous idiot ou avez-vous cherché le meilleur moment pour vous enfoncer encore plus ? J’avoue avoir hésité un instant à vous jeter dans le four, vous aussi, avec votre amie.

Sur le coup, Franz ne sut comment réagir. Il n’avait jamais éprouvé la sensation de mort imminente, hormis durant ces longues minutes à la déchetterie. Sentant le sol se dérober sous ses pieds, il se laissa tomber sur le canapé. Son esprit troublé par une pensée alternative : il avait été à deux doigts de périr. Tous ses problèmes auraient pu être résolus !

Au moins, il connaissait la vérité sur les restes d’Émilie. Cette fois-ci, il avait la certitude qu’elle ne réapparaîtrait plus.

— Pourquoi n’avez-vous pas fait pareil avec Liesl ? Pourquoi cette mise en scène de l’accident ?

— Vous vous posez trop de questions, Monsieur Schligg ! Je vais vous apprendre la règle numéro un du métier : moins vous en savez, mieux vous vous portez. Règle numéro deux : vous arrêtez vos conneries et vous attendez mes instructions, c’est tout.

— Dites-moi qui je dois tuer, alors.

— Vous croyez que je gère une agence de coursiers ? Hop ! On a commandé trois meurtres pour ce soir ! Un autre demain ? Non, Monsieur Schligg. Moi, je ne fais que suivre des ordres et pour cela, je place des pions. Vous, Monsieur Schligg, vous en êtes un, par conséquent vous patientez. Vous imaginez que l’on dispose de la vie de quelqu’un, comme ça, d’un coup de tête, comme vous ? Eh bien non, Monsieur Schligg ! C’est une décision mûrie, réfléchie. Car une fois la commande passée, il n’y a plus de marche arrière possible. Mais un grand poids sur la conscience, qu’il faut être prêt à assumer, même pour un commanditaire.

Le virtuose ne répondit rien. Son esprit encaissait chaque mot, lentement, essayant d’en saisir la signification profonde.

— Cigarette ?

Franz refusa d’un geste de la tête et sortit à nouveau sur le balcon, suivi par Karl, clope au bec. Malgré les effluves de tabac et la présence de son cauchemar vivant, le jeune homme tenta de l’ignorer. L’air frappait son visage tandis que la fumée envahissait ses narines jusqu’à ses poumons, comme s’il fumait lui-même.

Tandis que l’individu à ses côtés fixait le lointain, le violoniste se demandait s’il aurait la force de le pousser par-dessus la rambarde.

Avant qu’il n’ose cette folie, l’intrus se tourna vers lui.

— Continuez votre petite vie, pour l’instant. Je vous contacterai le moment venu. Rappelez-vous bien la règle numéro deux. Ne me prenez pas pour un con, vous pourriez le regretter.

L’assassin exhala une bouffée. D’une façon aussi rapide qu’inattendue, il éteignit son mégot en l’écrasant sur le garde-fou du balcon. Pile au milieu de l’espace laissé entre l’index et le majeur du violoniste.

Stupéfait par ce geste, Franz décida qu’il était temps de précipiter son départ.

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