Sourds aveux - 21 (*)

6 minutes de lecture

Les jours suivants, Franz aurait voulu éviter le Conservatoire. À cause de son futur voyage, il dut se faire une raison, puisqu’il avait encore du travail, des affaires à boucler, des adieux à faire et ignorer toute allusion à sa crise. Il en profita également pour insister auprès de Shahn afin qu’il accélère le départ de Lili, pour laquelle il avait obtenu un échange culturel avec la France.

Pour lui, une seule issue s’offrait dans l’immédiat : New York. Un exil contraint, avec un mince espoir d’échapper à la dette qu’il avait contractée avec Karl, le tueur de la déchetterie. Depuis sa dernière rencontre avec lui, il vivait dans une crainte perpétuelle qu’il exige un meurtre en paiement.

Pourtant, le départ l’attristait, car il se sentait bien à Vienne. Il y avait trouvé des repères pour la première fois depuis de sa vie. Fatigué du rythme effréné des tournées, de ses petits jeux, de sa solitude, l’arrêt de sa carrière de soliste lui avait été salutaire.

Désormais, survivre devenait sa raison de vivre.

Comme il pensait ne plus jamais revenir, il avait envisagé visiter les tombes de ses parents, pour leur dire adieu pour toujours. Il prit alors conscience que cela faisait plusieurs années qu’il n’avait pas rendu visite à celle de sa mère, à Annsberg.

Convaincu qu’il trouverait du temps pour y aller avant son départ – après tout, il lui restait une semaine –, il mit cette excursion en bas de la liste de ses priorités. Pour le moment, il n’avait qu’une seule préoccupation : se préparer pour le gala offert par le magnat Ernst von Liechtenau, un important industriel et principal mécène du Conservatoire. Franz s’était laissé convaincre par son mentor d’être présent. Shahn ne tarirait jamais d’éloges des vertus sur la sociabilité. Surtout dans l’optique de glaner des contacts et assurer ses prochaines dates en tant que soliste.

Sans aucune envie, Franz se rendit au Conservatoire ce soir-là. La réception se tenait dans la salle d’apparat. C’était une de ces soirées mondaines, comme celles qu’il adorait fréquenter autrefois. Elles offraient un excellent terrain de chasse où les victimes potentielles tombaient comme des mouches dans son escarcelle. Il n’avait plus qu’à se servir.

Or, il avait bien changé. Ce sport ne l’intéressait plus. Maintenant qu’il avait vu jusqu’où l’avait mené son jeu cruel, qu’il était conscient des blessures commises contre des filles aussi gentilles que Lili, il n’avait plus envie de recommencer. Il se croyait guéri.

Adossé à une des colonnes de style ionique, au fond du grand salon, le violoniste observait tout ce petit monde papillonner, évitant de se faire happer. Shahn aimait bien l’afficher auprès des convives influents. Comme un trophée ou la preuve vivante de sa capacité à dénicher des talents. Même si Franz était conscient que vanter les qualités de son protégé lui servait de prétexte pour se mettre lui-même en valeur. Le virtuose avait pu se soustraire aux griffes de son mentor, contrairement à Albert.

Compte tenu des traces encore visibles de son agression – une légère marque sur son front, la peau jaunâtre autour de ses yeux et de ses pommettes –, cette discrétion lui convenait. Comme si les stigmates n’étaient pas suffisants, il imaginait que des rumeurs sur sa crise devaient aussi circuler. Rien ne l’exaspérait plus que d’attirer ce type d’attention malsaine.

De sa cachette, il observait le spectacle, remarquant au passage la nouvelle épouse du mécène : une ravissante brune, tellement jeune qu’elle aurait pu être sa fille.

En contemplant ce faux couple, Franz songeait à sa dette. Est-ce que Karl pourrait choisir de la tuer, elle ? Ou, au contraire, l’ex-épouse du magnat ? Il réalisait que n’importe qui, parmi toutes ces oies couvertes de bijoux et en robe haute couture, représentait une potentielle future victime.

— Oh ! Mais qu’est-il arrivé à ce beau visage ? s’exclama une dame.

Son âge avancé lui permettait de l’aborder comme un bambin. Le violoniste l’avait déjà vue à plusieurs reprises, elle ne ratait aucune réception. Il ne lui en voulait pas, tant son air candide lui rappelait sa grand-mère.

— J’ai protégé une dame, elle allait se faire voler son sac ! mentit-il avec un sourire charmeur.

Son interlocutrice s’extasia et engagea une ennuyeuse conversation, qu’il écouta d’une oreille sourde. Il scrutait les convives, en quête d’une tête connue, pour s’échapper. Soudain son regard se posa sur une crinière rousse d’un éclat unique, comparable à la déferlante de diamants et autres pierres précieuses. Teresa, sa muse, celle qu’il avait tant négligée ces derniers temps. Comment l’avait-il oubliée ?

Vêtue d’une élégante robe fourreau vert olive, lui seyant à merveille, la flûtiste arborait un sourire timide. Cette vision suffit à raviver tous les sentiments enfouis jusque-là. Ce visage d’une tendresse à faire craquer le plus dur, cette innocence, ce rire. Mais à qui les offrait-elle ? La belle discutait avec un individu qu’il n’arrivait pas à reconnaître. Il n’eut qu’une seule envie : la séparer de ce type.

S’excusant poliment auprès de la vieille dame, il courut vers un serveur, prit deux flûtes de Champagne et s’approcha de la belle.

— Teresa, quelle belle surprise ! Un verre ? proposa-t-il.

— Merci, contente de voir que tu vas mieux…

Elle parlait d’une petite voix, comme si elle craignait de le gêner en évoquant sa santé. Puis, elle se tourna vers son interlocuteur pour le présenter. De dos, ce dernier prenait un canapé au passage d’un serveur. Lorsqu’il se retourna, le virtuose fut stupéfait. Il avait un aspect banal, insignifiant. Ses yeux globuleux de crapaud lui rappelèrent des instants de frayeur à la déchetterie.

— Hans Jurgens, à votre service !

Franz revivait la scène dans laquelle ce type s’approchait dangereusement, seringue à la main.

— Monsieur Jurgens est ici pour…, annonça Teresa.

Le violoniste n’écouta pas les présentations, cela ne l’intéressait pas. Il n’avait qu’une seule envie : frapper cet individu et l’éloigner rapidement de sa muse.

— Que faites-vous là ? interrogea-t-il.

— Justement, j’allais te dire…, s’empressa-t-elle de répondre.

— Teresa, veux-tu nous chercher à boire ?

— Mais ton verre est plein !

D’une gorgée, il le vida et le tendit à la rousse, interloquée par son attitude. L’homme crapaud observait le petit manège, presque amusé. Avec une moue de déception, elle les quitta.

— Que faites-vous là ? Qui êtes-vous ? s’enquit Franz, hautain.

— Vous savez qui je suis. Si vous aviez laissé la demoiselle s’exprimer, vous auriez appris que je ne viens qu’en représentation du sénateur Wenzel Krotz.

Ce nom lui rappelait quelque chose.

— Qu’est-ce que vous manigancez ?

— J’ignore de quoi vous parlez, cher monsieur.

— Arrêtez de faire l’idiot ! C’était vous à la déchetterie !

Sans cacher sa rage, le virtuose le prit par le revers de sa veste, menaçant, et le souleva de quelques centimètres. Teresa les rejoignit, étonnée.

— Holà ! Qu’est-ce qui se passe ?

— Monsieur Schligg croit m’avoir vu dans une déchetterie, c’est fou ! N’est-ce pas ? Il est tordant, votre ami ! Une déchetterie ! Drôle d’endroit pour une rencontre ! répondit Jurgens.

Elle sourit affablement avant de remarquer le regard du violoniste, il n’avait jamais été aussi sombre. N’importe qui aurait pu croire que ces deux-là se connaissaient et se livraient à des devinettes.

— Franz, ce monsieur a été très gentil de me tenir compagnie, annonça-t-elle, rassurante.

— Personne d’autre ne pouvait te tenir compagnie ? Tu es la fille la plus sublime ici ! s’étonna le virtuose, comme s’il se parlait à lui-même.

La jeune femme sourit timidement et tourna sa tête vers l’entrée de la salle, comme si elle cherchait quelqu’un.

— Que faites-vous ici, vraiment ? reprit Franz, s’adressant à Jurgens.

— Je vous l’ai déjà dit. Officiellement, je suis là pour représenter le sénateur Krotz. Mais la vérité est que je suis venu pour profiter d’une excellente soirée, n’est-ce pas, mademoiselle ?

Elle ne répondit pas tout de suite, l’esprit ailleurs. Elle fixait l’entrée sans dissimuler un geste d’ennui qu’elle aurait voulu discret. Franz le remarqua et constata qu’elle fixait l’endroit où Albert et Shahn discutaient avec le Baron von Liechtenau et toute sa cohorte.

— La musique est sublime, intervint Jurgens en s’adressant à Teresa. Je suis un excellent tanguero ! Me permettez-vous ?

La rousse accepta volontiers de le suivre sur la piste de danse. L’homme crapaud tendit son verre à Franz, qui se retrouva bêtement avec deux flûtes de Champagne à la main. Il découvrit, ébahi, que ce type insipide savait mener le pas de tango sous les airs de Por una cabeza. Pendant un instant, il crut vivre un mauvais rêve, comme s’il se trouvait sur une autre planète.

Il posa les deux flûtes sur un plateau et décida de quitter la fête. Il passa subrepticement à côté d’Albert, toujours en conversation, et lui signifia son départ par une tape amicale dans le dos. Le Chef d’orchestre se retourna et remarqua alors Teresa aux bras d’un inconnu.a

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 16 versions.

Recommandations

Défi
Quelqu'un DeMystérieux
Réponse à "Les Nouvelles, le retour !", les pensées d'un soldat.
2
3
9
1
Jaquie
Au commencement il n'était rien, si ce n'est le ciel et la terre. Un jour que la terre s'ennuyait, elle se fit féconde et devint mère de toute choses. Alors le ciel narcissique créa les océans pour y voir refléter son image. Et le vent me diras tu?
3
3
12
2

Vous aimez lire Gigi Fro ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0