Lili - 14 (**)

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« Qu’est-ce que je fais ici ? » se demandait Lili en triturant son sac à main. Cela faisait une éternité qu’elle patientait sur le banc. Lasse, elle se leva pour faire les cent pas dans les allées de la salle d’attente de l’hôpital.

Elle revivait les derniers événements. Cette main qui l’agrippait, comme pour se raccrocher à la vie. La longue attente des secours pendant laquelle elle contemplait le visage estropié, cette chose qui balbutiait des sons inintelligibles. Puis, à l’arrivée de l’ambulance, le dilemme. Qui était-elle ? D’abord, lors de l’appel aux secours elle s’était présentée comme une collègue. Ensuite comme une amie. Enfin, elle devint sa fiancée. Elle n’avait rien trouvé de mieux pour obtenir le droit de l’accompagner.

Elle tournait en rond, énervée à cause de son téléphone déchargé. Elle n’avait pas pu prévenir sa mère, lui dire qu’elle allait bien, qu’elle se trouvait à l’hôpital, inquiète. Lui raconter qu’elle avait eu la frayeur de sa vie lorsqu’elle avait cru trouver un homme mort. Que c’était l’homme qu’elle détestait. Le minable qui l’avait fait souffrir. Celui pour qui elle priait en ce moment.

Un médecin vint s’entretenir avec elle et la rassura. Or, Lili ne l’écoutait pas, tiraillée entre l’envie de partir et celle de rester. Elle avait accompli sa bonne action, il était hors de danger. À quoi bon s’attarder ? Tenait-elle à obtenir des éclaircissements au sujet de Liesl ? Cherchait-elle de la reconnaissance ? Des remerciements ? Qu’il admette qu’elle l’avait sauvé, malgré tout ?

Peut-être tout à la fois. Le discours du médecin fut rassurant sur son pronostic vital, même s’il devrait passer la nuit en observation.

Elle demanda à le voir. En pénétrant dans la chambre, Lili trouva Franz endormi, paisible comme un enfant. De nombreux hématomes déformaient son visage, néanmoins son aspect lui parut moins impressionnant. Le bandage sur son front et l’attelle sur son nez rendaient le reste plus supportable. Elle attrapa une chaise et s’assit près de lui, puis contempla ce visage dont aucun centimètre n’avait été épargné par les coups. Le voir dans cet état effaça toute rancune, toute haine, tout passif.

Il lui inspirait de la pitié, à tel point qu’elle éprouva un besoin irrépressible de le toucher, de lui montrer un peu de tendresse. Malgré le pansement sur la tête, elle caressa, soulagée, ses cheveux cuivrés, comme si elle les coiffait, puis elle prit sa main.

Au bout d’un moment, il n’ouvrit qu’un œil, le moins amoché. Un iris quasi translucide balayait la pièce. Un œil sans vie, tentant de s’échapper de ce morceau de peau violacée, avant de se refermer pour de bon. Les doigts entrelacés aux siens, elle constata une réaction.

— Reste avec moi… gémit-il faiblement comme un soupir.

— Je suis là.

Yeux fermés, il posa sa main sur son cœur. Elle sentit sa respiration profonde avant qu’il ne lui demande d’une voix léthargique :

— Qui es-tu ?

Elle fut étonnée par la question. Elle hésita, maintenant qu’elle le savait en sécurité et dans de bonnes mains, allait-elle s’éclipser ? Elle tarda à répondre, d’une toute petite voix :

— Lili…

Il prit sa main et l’embrassa délicatement. Les lèvres rendues râpeuses par les ecchymoses la firent tressauter. Il s’efforça d’ouvrir un œil, la contempla, puis le referma.

— Lili, je te dois la vie, souffla-t-il, comme dans un murmure.

Franz serra sa main plus fort, tandis que l’ombre d’un sourire se dessinait sur son visage. Il se rendormit. Elle resta à ses côtés jusqu’à ce qu’il reprenne connaissance.

Elle le vit s’agiter, émergeant péniblement des limbes. Son œil meurtri l’avait de nouveau aperçu brièvement avant de se refermer. Entre deux sanglots, il la remercia à trois reprises, bafouillant des mots sur sa propre stupidité. Il répétait ne pas être digne de son aide, qu’il ne méritait rien du tout.



En silence, elle acquiesça, émue par la sincérité de sa voix. Elle ne se serait jamais attendue à des excuses de sa part, encore moins de le voir dans cette situation.

Franz, de son côté, avait encore du mal à saisir les bouts d’information que son cerveau trop lent essayait d’assembler. Son esprit embrumé ne ressentait pour le moment qu’un bonheur relatif, une sensation de paix et de sécurité jamais expérimentées auparavant. Pourtant, cette fille lui rappelait une vague d’émotions contrastées où s’intercalait la confusion, la honte, et des souvenirs aussi lointains que terribles : Émilie, Karl, la déchetterie.

Que faisait-elle dans tout cela ? Sa présence ne s’emboîtait pas dans ce puzzle.

Parallèlement, les événements récents se mêlaient au jour où il l’avait humiliée. Comment avait-il pu la blesser moralement ? Comment avait-il pu la détester, la rendre coupable de la mort de Liesl ?

Il méritait tout ce qui lui arrivait.

— Me pardonneras-tu un jour ?

— C’est du passé, Franz. Oublie.

— C’est la deuxième fois que tu me sauves…

Il gardait en mémoire ce moment d’effroi, le jour de son malaise, quand il avait cru voir Karl. Elle avait été là pour lui, tel un ange gardien. Sa présence auprès de lui ne faisait que confirmer la bonté de cette fille. Malgré ce qu’il lui avait fait, elle était là. Elle était toujours là. Il se sentit misérable.

La compagnie de Lili l’apaisait. Comme s’il savait que ni Karl ni les individus qui l’avaient agressé ne s’en prendraient à lui tant qu’elle serait là. Néanmoins, sa présence engendrait des remords. Il réalisait que s’il n’avait pas commencé par s’attaquer à elle cette nuit-là, s’il ne l’avait jamais humiliée, Liesl serait toujours vivante. Rien de tout ce cauchemar ne se serait produit.

— Pardonne-moi ! marmonna-t-il encore, en serrant sa main, l’attirant à nouveau vers son cœur. Je sais que j’ai fait des conneries, tu n’as pas été la seule à en souffrir, je le regrette énormément…

Il se tut, la voix étranglée par l’émotion. Tous deux se regardèrent au plus profond des yeux.

— Que s’est-il passé, Franz ?

— Comment suis-je arrivé ici ?

— Je t’ai trouvé chez toi… c’était terrible…

Elle se tut un instant. Elle pensa à l’image de cet homme qu’elle avait cru mort. Après un soupir, elle poursuivit :

— Que t’est-il arrivé ? Les secours, la police, on se pose tous la même question…

Le violoniste lâcha sa main. Pourquoi avait-elle mentionné la police ?

Émilie.

Son image lui revint. Le cadavre de la malheureuse était toujours chez lui ? Lili l’avait-elle découvert ? Il hésita à parler et parut soudain plus tendu.

— Je ne sais pas ce qui m’est arrivé… on m’a agressé, volé mon portefeuille, mon manteau…

— Ton appartement n’avait pas l’air d’avoir été cambriolé.

— J’étais chez moi ? insista-t-il, confus. Que faisais-tu là ?

— J’étais venue discuter de Liesl.

Une infirmière pénétra dans le box pour vérifier la perfusion, examiner l’œil du violoniste et prévenir la visiteuse qu’elle devrait bientôt partir.

Il soupira et posa son regard tuméfié sur la jeune femme, esquissant un sourire. Elle le trouva si pur, si innocent, qu’elle crut voir en lui une autre personne. Elle se cala dans le fauteuil et y resta les bras croisés, à le contempler. Lui, il sentit une sensation étrange, troublante, à l’idée qu’elle s’était inquiété pour lui.

— Tu as eu de la chance, affirma-t-elle comme s’il lui avait demandé le déroulé des faits. J’étais sur le point de partir. J’ai entendu un bruit et je suis entrée. La porte était ouverte.

De nouveau, elle fut interrompue par l’infirmière. Fin des visites. Franz s’empressa de lui exprimer sa gratitude encore une fois.

— Dois-je prévenir quelqu’un ? demanda-t-elle, candide.

Il réfléchit un court instant et prononça uniquement les noms d’Albert Carring et Jakob Shahn avant de se raviser.

Non, il ne fallait informer personne. Il n’avait pas de famille.

— Je reviens demain, alors !

Franz n’eut ni le temps ni l’envie de refuser. Il la regarda partir, un tourbillon d’émotions contrastées le submergea. Le souvenir de la nuit où il l’avait puérilement offensée le tourmenta.

Combien de filles aussi nobles qu’elle avait-il blessées ?

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