La dette - 10 (**)

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L’intrus revint dans la cuisine, se resservit un verre, sortit un paquet de cigarettes et lui en proposa une. Le violoniste refusa, impatient de connaître les explications.

— Nos chemins se sont croisés l’autre jour à la déchetterie. J’y menais mes petites affaires. Un lieu discret, n’est-ce pas ? Mais voilà ! Je commençais à me méfier de l’intendant depuis un moment. Puis, j’ai vu votre véhicule garé à l’extérieur. La goutte qui a fait déborder le vase ! Je devais savoir à qui appartenait cette voiture. Vous suivre m’a été d’une simplicité affolante. Par contre, vous m’avez surpris, Monsieur Schligg !

Karl termina sa phrase en exhalant sa fumée sur le visage de Franz. Dégoûté, ce dernier l’ignora. Il enjamba le corps pour sortir sur le balcon y respirer l’air frais et apprécier ce spectacle qui le calmait naguère. Des petites lumières scintillantes en haut de la colline, les tours de l’autre côté du Danube… Par terre, il découvrit des mégots écrasés. Visiblement, l’homme l’avait attendu un moment.

— Agréablement surpris, j’avoue ! reprit Karl en le rejoignant. La cerise sur le gâteau, si l’on peut dire. Vous aussi vous êtes un assassin ? Votre nouveau loisir ? Si Jack l’Éventreur avait été musicien, lui aussi se serait servi d’un coup d’archet ! Mais, lui, il aurait au moins vérifié l’efficacité de son arme.

Les piques de son interlocuteur n’eurent aucun effet ; le violoniste ne l’écoutait pas vraiment. Il regardait au sol, cinq étages plus bas, et se demandait s’il pourrait se jeter du balcon. Serait-ce douloureux ?

— Vous croyiez vraiment pouvoir vous débarrasser du corps dans la chaudière ? lança-t-il.

Franz comprit enfin qu’il devait sa liberté à cet individu.

— Vous l’avez trouvée ?

— Du moins, ce qu’il en restait.

— Où est-elle ?

— En lieu sûr.

Après une longue pause, l’assassin termina sa cigarette. Le violoniste s’impatientait.

— Pourquoi m’aider ?

— Vous aider ? Je pourrais vous tuer ! répondit Karl, plutôt amusé de le voir sursauter. Rassurez-vous, personne ne m’a payé pour vous tuer. Je ne vais pas gâcher une balle.

— Et elle ? Qui vous a payé pour la tuer ?

— Elle ? Un investissement. Je vous l’ai dit, je n’ai eu aucun plaisir. Ma bonne action du jour. De toute façon, elle était fichue. Vous avez merdé et je vous ai encore aidé. Cela fait deux services que je vous rends. Vous avez une dette envers moi.

— Que voulez-vous ? De l’argent ? Combien ?

Karl éclata de rire.

— Non, Monsieur Schligg, même si je sais que vous avez largement les moyens de me payer, votre argent ne m’intéresse pas… Pas pour l’instant, en tout cas. Je pense tirer profit de quelqu’un comme vous, de votre position.

— De quoi parlez-vous ?

— Je vous ai rendu service quand j’ai effacé les traces de votre première amie. Je peux faire la même chose avec celle-ci, conclut-il pointant le corps d’Émilie avec sa cigarette.

— La police recherche Liesl ! répondit Franz, esquissant enfin un sourire sarcastique, mêlé d’amertume.

— Ah bon ? Elle s’appelait Liesl ? Très joli prénom. Sachez que la police l’a déjà retrouvée… Mais elle est méconnaissable, n’est-ce pas ?

Le violoniste se sentit moins malin. Surtout plus écœuré. Il rentra dans son appartement et s’arrêta devant le cadavre.

— Et le gardien dans tout ça ?

— Il est mort.

Franz refoula un haut-le-cœur. La présence de Karl et les alcools ingérés ne faisaient pas bon ménage. Il ne put plus retenir cette envie de vomir toutes ses tripes et courut aux toilettes. Une fois qu’il eut tout vidé, la force et le courage de se relever lui manquèrent. Dans le salon, Karl poursuivait son monologue.

— Croyez-moi, si je n’avais pas flairé la bonne affaire, je ne vous aurais pas aidé à vous en débarrasser. Vous allez m’être utile, Monsieur Schligg. Mes services contre les vôtres.

— Quel genre de services ? demanda-t-il, le visage blême, en se tenant à l’encadrement de la porte.

— Venez vous asseoir, invita l’intrus, en montrant le canapé.

Le violoniste ne bougea pas.

— Vous allez m’aider, Monsieur Schligg. Vous allez reproduire ce dont vous avez déjà l’habitude, à ce que je vois, dit-il, l’index pointé vers le corps. Mon métier, enfin, en ce qui vous concerne, consiste à éliminer des obstacles. Tueur à gages si vous préférez. Mais je n’abats pas des victimes ordinaires. Pas toujours. Il faut savoir brouiller les pistes. Surtout, j’ai besoin de quelqu’un comme vous pour atteindre certaines cibles. Si vous saviez comme c’est dur de tuer une femme…

— Mais vous venez de le faire ! Vous êtes dingue si vous croyez que je vais tuer pour vous ! hurla-t-il, sidéré, poussé par ses dernières forces.

— Bien sûr, vous ne tuerez pas pour moi, affirma-t-il calmement tandis qu’il sortait un calepin de sa veste. Vous le ferez pour : Teresa Baden, Andréa Steinger… Mhh, non. Elles m’ont l’air d’être vos prochaines victimes. J’ai aussi noté un certain Jakob Shahn. Peut-être que vous tenez à votre mentor ?

Le visage de Franz se décomposait à chaque nom prononcé.

— Nous possédons tous un talon d’Achille, Monsieur Schligg, pour l’instant je n’ai que ceux-là, mais j’en trouverai d’autres. Et s’il n’y a personne et que vous ne m’aidez pas, je ne vous offrirai pas une mort rapide. À votre place, j’accepterais le marché. De toute façon, vous n’avez pas d’option alternative. Je m’occupe du nettoyage et vous payerez le moment venu.

Le violoniste soupira et regarda Émilie, fixant le torchon teinté de rouge carmin. Si lui ne pouvait pas disparaître, au moins il voulait se débarrasser de cette vision d’horreur. Il se vit obligé d’accepter, pas d’autre choix.

— D’accord, j’accepte.

— Excellent ! s’exclama Karl avec un large sourire que la cicatrice à la lèvre rendait diabolique. Dans ce cas, il faudra me faire confiance et partir d’ici. Revenez demain, demandez vos clés au nouveau gardien. Vous aurez de mes nouvelles le moment venu.

Karl tendit la main comme s’ils avaient conclu un marché. Franz refusa de la serrer. Il cherchait du temps pour réfléchir et trouver une issue, un moyen d’échapper à cette sinistre transaction. Il ramassa le reste de ses affaires et se rhabilla, oubliant sa pudeur, son esprit occupé par ce qu’il venait de vivre. Un crime raté, un cadavre chez lui et un individu chargé du nettoyage ? Un inconnu, tueur à gages, qui plus est. Que pouvait-il se passer d’autre ? Il posa ses clés sur le bar de la cuisine et sortit silencieusement.

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