Une nuit inoubliable - 8 (**)

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Franz se maintint, dos à la porte, impassible en apparence. Il la savait déstabilisée, puisqu’elle avait évité de le regarder. Confiant, sûr d’avoir pris le dessus, il hésita un instant, au souvenir de sa gentillesse quand elle l’avait secouru. Puis il l’accusa. Elle, l’unique coupable du cauchemar qu’il vivait.

— C’est de ta faute ! la blâma-t-il, la voix pleine de haine.

La jeune femme leva les yeux, sans comprendre.

— Tu veux savoir où est ton amie ? poursuivit-il. Pourquoi n’as-tu pas fait comme les autres ? Tu as gagné quoi à tout raconter, à part t’humilier encore plus ?

Sur son visage, il perçut que son agressivité lui avait fait perdre tous ses moyens. Elle leva ses yeux, brillants comme des gemmes, non pas pour le regarder, mais pour réprimer les larmes qui luttaient pour sortir. Il vit la honte qu’elle s’efforçait de dissimuler. Étonnamment, il en fut touché au point de lâcher ce qui l’étouffait.

— … Liesl est morte…, murmura-t-il.

— Quoi ?

Il put enfin voir ses yeux noisette, inquiets, incertains des mots qu’elle venait d’entendre. Il y lut une profonde tristesse, une blessure, une lutte interne pour garder la tête haute. Franz fut sidéré de percevoir tous ces troubles, mais ce qui l’étonna davantage fut d’être confronté à une victime de ses actes.

— Pardonne-moi, susurra-t-il, ému, sans savoir comment réagir.

Avec une empathie, certainement inconnue jusque-là, Franz l’entoura de ses bras, ce qu’elle prit pour une agression.

— Lâche-moi ! Sors ! Dégage ! cria-t-elle en se libérant.

— Pardonne-moi ! Vraiment, pardonne-moi ! Arrête de pleurer, s’il te plaît.

Il vit la confusion et la surprise se mêler dans le regard de la jeune femme. Avait-elle compris son aveu ? Lui, il se sentait débarrassé d’un lourd fardeau, même si cela n’était pas très judicieux. Elle l’examinait avec des yeux ronds, comme si elle venait enfin de saisir le sens de ses mots. Ses aveux. Ses excuses. Elle paraissait perdue.

— J’ai besoin d’aide ! poursuivit-il en marmonnant, comme s’il se parlait à lui-même.

« C’est… ta faute… », aurait-il voulu ajouter. Il l’avait peut-être fait, car elle riva toute son attention sur lui, le désarçonnant. Profondément ému, il ne fit aucun effort pour retenir ses larmes.

— Je ne sais pas comment c’est arrivé…

— Où veux-tu en venir ? Qu’est-ce que tu essayes de me dire ? demanda-t-elle, intriguée par son attitude.

— Tu lui as mis des idées en tête… tu la connaissais… tu connaissais son tempérament, hoqueta-t-il, le souffle coupé par des sanglots.

— Ce n’est pas vrai !

Lili semblait commencer à comprendre le sens de ses révélations.

— … un assassin me poursuit…, balbutia-t-il.

— Assez !

La jeune femme coupa court au charabia en le giflant, surprise elle-même par son geste. Elle recula, effarée, car il bloquait toujours la porte. Le violoniste toucha sa joue brûlante. Ce n’était pas la première fois qu’elle le giflait, et cela lui fit du bien. Cette claque lui permit de reprendre ses esprits, de réaliser qu’il commettait un acte stupide. Il essuya ses larmes du revers de sa main, se retourna et quitta l’entrepôt, en silence.

Lili profita pour sortir aussi, soulagée. Mais il l’attendait, dos appuyé contre la rambarde de l’escalier, les bras croisés en guise de défi. Son regard n’affichait plus la même peur et fragilité. Elle l’ignora en s’acheminant vers l’escalier. Avant de poser un pied sur la marche, elle se tourna vers lui et scruta ses yeux, comme si elle s’interrogeait sur la part de vérité dans cette histoire.

— De toute façon, tu ne diras rien à personne…, la nargua-t-il, avec un air d’autosatisfaction, le sourire narquois. Tu es toujours folle de moi ?

— Imbécile !

La violoncelliste partit, furieuse, secouée par la scène qu’elle venait de vivre. Lui, il put enfin respirer, pour le moment. Il avait exprimé ce qui l’oppressait. Il n’en craignait pas les conséquences, car il la croyait encore sous son emprise. Du moins, il voulait le croire. Il avait aperçu l’innocence et la fragilité s’afficher dans ses iris marron. Elle ne dirait rien, il en était sûr. Ils auraient pu en finir là, il aurait pu se taire, mais non. Son envie de la rabaisser pour lui montrer qui était le plus fort, l’avait submergé. Pitoyable.

Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle fut arrivée au rez-de-chaussée, où elle leva la tête vers lui. Ce geste inattendu le surprit, il s’écarta de la barrière et il ressentit soudain un doute. Il n’aurait peut-être pas le dernier mot.

Pour l’éviter, il emprunta un autre chemin. Tant pis, il serait en retard à sa prochaine leçon. Il ne descendit que d’un étage, pénétra au hasard dans un long couloir, vers une autre aile du Conservatoire. Sur le chemin, il fut soudain interpellé par une puissante intonation de contralto. Il s’arrêta à côté de la salle d’où provenaient les vocalises. Le timbre lui rappelait quelqu’un. Il lança un défi stupide au destin : si cette voix était bien celle d’Émilie, il trouverait le moyen de la revoir. Sinon, il la laisserait tranquille.

Ses motivations ? Elle semblait la proie idéale pour satisfaire son fantasme.

Il ouvrit la porte, l’air distrait, s’excusa d’interrompre la leçon, et repartit avec un grand sourire de soulagement.

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