Andréa - 6 (*)

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Aussitôt qu’Andréa partit, Franz se rhabilla et quitta l’appartement en oubliant les consignes. À contrecœur, il s’obligea à rentrer chez lui. Rien ne l’horripilait plus que de porter les mêmes vêtements que la veille.

Dans la rue, il put respirer l’air frais tandis qu’il se délectait des souvenirs de son expérience avec la violoniste. Elle l’avait placé dans une bulle, à l’abri du monde extérieur. À peine effleuré par l’idée qu’il était peut-être l’homme le plus recherché d’Autriche, suite à la découverte du corps de Liesl. Il imaginait la justice inspecter son appartement à l’instant. Alors, il décida de profiter de ces quelques moments de liberté qui seraient peut être les derniers. Il se promena dans la verdure du Stadtpark avant de rentrer en tramway.

Au n°17, rue Feilergasse, il n’aperçut aucune voiture de police. Le hall d’entrée semblait aussi vide que la loge du gardien. La porte du sous-sol ? Intacte. Dans sa boîte aux lettres, il ne trouva que publicités et factures. Aucune convocation. Pas de bande jaune signalant le gel des lieux. 

Pouvait-il enfin respirer ? Il se félicitait d’avoir cassé la clé. Autrement, il aurait été tenté de retourner au sous-sol, vérifier la chaudière à la recherche des restes de sa victime. 

Son sentiment de sérénité ne dura pas très longtemps. Une fois dans son appartement, ses propres démons l’assaillirent. Comme si les bienfaits de sa nuit avec Andréa s’étaient estompés. Qu’avait-elle fait pour lui ouvrir les portes vers de nouvelles sensations ? À la vue du canapé blanc du salon, un flot d’images de Liesl et de son forfait se mêla à sa jouissance.

Pour se débarrasser de toutes ces visions étranges, il attrapa son violon et entama quelques gammes. Son instrument ne l’aida pas à oublier qu’il avait osé entourer de ses mains le cou d’Andréa. Qu’avait-il recherché ? Il décida d’interpréter quelque chose de plus complexe, une mélodie capable de détourner son attention de ces pensées. Ce mélange de plaisir et du meurtre.

« Un accident, pas un meurtre ! » tentait-il de se convaincre.

Il commença à jouer la Tarentelle de Wieniawski, qui finit par chasser l’orage de sa tête.

Après cet intermède, il décida de se rendre au Conservatoire. Au préalable, il prit une douche revigorante, se rasa et soigna son apparence un peu plus qu’à son habitude. Déterminé à ne pas offrir le même spectacle que la veille, il chercha dans son réfrigérateur et ses placards de cuisine de quoi se nourrir, mais ne trouva rien. Il profiterait de la marche en direction du tramway pour s’arrêter à une boulangerie et, le soir, il penserait à s’approvisionner en rentrant. 

La vie suivrait son cours. Comme si de rien n’était. Il irait voir Albert et s’excuserait une nouvelle fois. Il regrettait son impertinence, mais surtout de l’avoir complètement lâché lors de la répétition… cela devenait une habitude chez lui.

Enfin arrivé, alors qu’il déambulait dans les couloirs à la recherche d’Albert, une idée le tracassa. Les derniers mots qu’Andréa avait prononcés résonnaient dans sa tête : « Tu es si différent ». Différent de quoi ? Que disait-on sur lui ? Qui le disait ?

Son ego lui avait toujours évité de se poser des questions sur toutes ces femmes humiliées. Il était content de ne plus les revoir. Il ne s’était jamais demandé comment ses proies considéraient ses agissements. Il n’imaginait pas à quel point cela les affectait, imaginant qu’elles tournaient vite la page. Maintenant, il se demandait si elles l’avaient vécu comme une agression.

Aussi naïf fût-il, il réalisa enfin que ses victimes devaient en parler autour d’elles et grossir les faits. Elles le désignaient probablement comme un pervers, voire pire. Justement, qu’avait mentionné Lili à Liesl ? Qu’avait-elle dit à Andréa ? La veille, malgré son esprit brouillé, il lui avait semblé que Lili et la violoniste se connaissaient.

Si au moins il pouvait les faire taire, toutes ! 

Préoccupé, il percuta une jeune femme. Une très jolie métisse qu’il n’avait jamais vue. Lorsque la demoiselle leva les yeux, elle le reconnut et, sans cacher son émotion, voulut engager la discussion. Elle avait un charmant accent français.

Après un bref échange, il sut qu’elle s’appelait Émilie, qu’elle était contralto, bénéficiant d’un programme France – Autriche. Pendant qu’elle parlait, une idée lui traversa l’esprit et il sourit d’un plaisir anticipé. Qui remarquerait sa disparition ? Il se haït aussitôt pour cela et s’éloigna d’un pas décidé sans prendre congé. 

Lorsqu’il arriva dans le bureau d’Albert, il entra sans frapper. À l’intérieur, il surprit le Chef d’orchestre en plein entretien avec un individu, d’âge mûr, bâti comme une armoire à glace et d’aspect miteux. Il jugea qu’il n’était certainement pas musicien. 

L’Anglais se leva pour l’accueillir, visiblement ravi de le voir avec une bien meilleure mine. Il avait l’air de vouloir s’enquérir de sa santé, mais avant qu’il ne puisse émettre une salutation, l’autre prit l’initiative de se présenter lui-même : Friedrich Neumann, inspecteur de police. 

« Merde ! » pensa Franz en lui serrant la main, un sourire forcé au coin de sa bouche.

— C’est au sujet de Liesl, j’imagine ? demanda le violoniste.

L’enquêteur acquiesça.

— Sa famille n’a pas eu de nouvelles depuis jeudi dernier. Ses amies non plus, avança Albert, comme s’il voulait s’excuser de lui infliger cette rencontre. Il semblerait que tu sois le dernier à l’avoir vue.

Franz perçut la gêne de son ami et fut d’autant plus irrité par cette accusation.

— Permettez-moi de le souligner, mais ce n’est pas un peu tôt ? se risqua-t-il, s’adressant à l’inspecteur. Je veux dire, cela ne fait même pas une semaine !

Le violoniste poursuivit son argumentation après avoir pris place sur le siège à côté du policier. Il se tourna vers ce dernier, espérant que la vérité ne se lise pas sur son visage.

— Il m’arrive de m’éclipser quelques jours quand j’ai besoin de respirer. Pas vous, Monsieur ?

Sans obtenir de réaction, il dévisagea Albert, qui était rouge d’embarras.

— Vous cherchez à m’interroger ? C’est ça ? demanda-t-il d’un ton sincèrement amusé que ses interlocuteurs interprétèrent comme du sarcasme.

— Je fais une enquête, répondit l’inspecteur en sortant de sa veste un petit carnet et un stylo. Monsieur Carring m’a déjà dit tout ce qu’il savait sur Mademoiselle Kruse. Maintenant, je procède au recueil des témoignages de ceux qui l’ont vue le jour de sa disparition. Surprise ! C’est votre tour !

Le ton ironique du policier ne rassura pas le violoniste, qui n’avait même pas envisagé l’éventualité d’une investigation. Il lui paraissait si évident que le corps de Liesl serait découvert et que tous les indices prouveraient sa culpabilité, il invoquerait un coup de folie et serait interné dans un asile. Dans son esprit, tout s’arrêterait là. 

Comment pouvait-il imaginer la possibilité d’une simple enquête ne le visant pas directement ? Il décida que pour l’instant il valait mieux dire la vérité tout en omettant le meurtre. Il n’avait qu’à décrire, voire avouer, le contenu de ses nombreuses soirées avec de belles femmes, lesquelles se finissaient par une stupide humiliation. Ce n’était pas interdit, après tout.

— Albert, je souhaiterais que tu nous laisses seuls, le pria-t-il, sans lever son regard au-dessus du bureau qui les séparait.

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