La symphonie expiatoire - 22 (*)

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Faisant fi de l’avertissement de Karl, Franz prépara sa valise, bien décidé à s’envoler pour New York à la première heure. Il était convaincu que l’assassin ne le rattraperait jamais aussi loin et ne le lui reprocherait pas. Après tout, ce voyage était prévu. Franz ne faisait que suivre ses ordres : poursuivre sa petite vie.

Pourtant, dans cette longue nuit, Franz se demandait, par moments, s’il s’apprêtait à commettre une grave erreur. Il avait ressenti à nouveau un besoin irrépressible de parler, d’exprimer ce qui l’oppressait à Lili.

Face à ses tourments, il eut soudain une idée. Comment ne l’avait-il pas envisagé plus tôt ? Son violon. La musique, mais pas n’importe laquelle : sa confession transformée en symphonie.

Enfin il crierait au monde entier ses atrocités commises, tout comme ses inquiétudes, ses regrets… ses envies.

Profitant du silence absolu, il coucha sur le papier toutes les souffrances qui l’oppressaient. Elles avaient plusieurs visages : les victimes de ses petits jeux, Liesl, Émilie, Teresa, Andréa… Lili.

Il composa toute la nuit jusqu’au petit matin. Puis pendant l’attente à l’aéroport, et à nouveau durant le vol, bouchons aux oreilles, impatient de jouer sa symphonie.

New York. Il connaissait cette ville, il avait gardé de très bons souvenirs de ses précédents séjours. Cette fois, pourtant, il se sentit immédiatement écrasé par les ombres des immeubles qui l’entouraient et par tout ce monde, envahissant son espace vital.

Avant son départ, il avait réussi à prévenir une connaissance, Anton Heissmann, chargé des relations publiques de la Fondation Von Lichteneau pour les Arts et la Culture. Ce dernier vint le retrouver à l’aéroport. Il avait arrangé son hébergement dans la luxueuse résidence de l’institution, dans le quartier chic de l’Upper East Side, près de Central Park.

Heissmann l’avertit qu’il risquait de croiser d’autres artistes, boursiers, même si les lieux n’étaient pas très occupés. Une grosse vague d’invités était attendue dans quelques jours. Pour sa part, le violoniste lui fit comprendre qu’il souhaitait à tout prix la tranquillité.

Au lieu de commencer à établir des contacts et planifier des dates, Franz décida de profiter de ce temps d’insouciance et de liberté, comme s’il eut été en vacances. Son mentor gérerait tout, comme avant, il en était sûr, même si cela ne relevait plus de son travail.

Avant la venue de Shahn, il disposait d’une petite semaine pour se relaxer dans l’immensité et la solitude des murs de la Fondation. Parfait pour terminer sa composition, enfermé dans sa chambre.

Pour se détendre, il avait repris son jogging quotidien, deux fois par jour. Puis quelques brasses dans la piscine privée. Quelle vie ! Au cours de cette coupure totale, il avait senti un renouveau salutaire. Le contact humain ne lui manquait guère, il évitait de croiser les autres résidents.

Lors d’une promenade, il fut attiré par le son d’un violon. Elle provenait d’un vieil homme, près de la fontaine sur le square Grand Army Plaza. Le virtuose jugea son jeu délicieux et resta un bon moment à l’écouter attentivement, attristé par l’indifférence des badauds. Un souvenir enfoui dans son cœur rejaillit à la vue de cette image. Peu avant son dixième anniversaire, Franz s’était entiché d’un violoniste de rue. Son père lui avait donné quelques pièces pour s’acheter des friandises, mais il avait préféré les offrir au mendiant. En guise de clin d’œil à son passé, il glissa discrètement un billet de vingt dollars dans le chapeau de celui qui jouait du Vivaldi.

Franz se remémorait cette rencontre décisive. Celle qui avait confirmé son envie de devenir violoniste. Fasciné par la beauté de l’instrument et des sons qu’il produisait : la gaieté et la tristesse. Paradoxalement, après sa formation, il avait oublié l’allégresse de la rue, remplacée par les lumières de la scène.

« Je ferai de toi le plus grand ! », avait affirmé Shahn quand il l’avait repéré. Franz l’avait suivi sans condition, impressionné par son charisme et son allure.



De retour à la Fondation, il fut d’autant plus inspiré pour jouer et poursuivre sa symphonie.

Lors de ces quelques moments de répit, il prit l’habitude de revenir entendre le musicien matin et soir, si d’aventure il se trouvait au square. À chaque fois, il glissait un ou deux billets.

Un jour, il tenta de discuter avec le vieillard, mais celui-ci bredouillait un langage incompréhensible et un anglais mâché. Ne trouvant pas d’autre moyen d’échanger avec lui, Franz ramena son propre violon et se mit à jouer. Il se lança avec L’hiver des Quatre saisons de Vivaldi, que le vieil homme suivit, en faisant l’accompagnement. Comme s’ils communiquaient à travers la musique.

Le duo attira l’attention des badauds par la beauté de la mélodie, jusqu’à ce qu’une femme reconnaisse le virtuose. S’apercevant d’une myriade de smartphones braqués soudainement sur lui, le violoniste salua timidement, serra la main du vieux monsieur et s’éclipsa. Empli d’un sentiment de bonheur, mêlé à celui d’avoir commis une bêtise.

Il imaginait Shahn lui dire qu’il s’était offert la meilleure publicité.

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