Andréa - 4 (****)

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Il effectua trois pas chancelants et s’écroula comme un chiffon. Il fut rattrapé de justesse par Lili, qui n’avait pas hésité à lâcher son instrument pour accourir vers lui et atténuer sa chute.

Agacé dans un premier temps par l’attitude du virtuose, Albert se figea de surprise, comme le reste des musiciens. Sur l’avant-scène, Andréa se précipita, tout aussi inquiète. Après quelques secondes de stupéfaction, l’Anglais demanda qu’on apporte de l’eau, qu’on appelle les secours. Enfin, que tous ceux qui n’avaient rien à faire là déguerpissent. Anxieux, il fouilla dans ses poches, s’empara de son portable et se retrouva incapable de composer le numéro d’urgence. La vision de son ami, inconscient, les yeux révulsés, le terrifiait.

— Est-ce qu’il respire ? Fais quelque chose ! hurla-t-il à Lili.

Troublée, elle ne l’entendit pas. Pas tout de suite. Elle cherchait à comprendre. Comme un automate, elle s’était ruée pour l’aider. Pourquoi ? Maintenant qu’il se trouvait évanoui dans ses bras, inoffensif, elle ne put s’empêcher de l’admirer. Ces pensées la mirent mal à l’aise.

Albert insista. Ne sachant comment s’y prendre, elle s’approcha et colla son oreille près de sa bouche. Les fines lèvres moites du violoniste caressèrent involontairement sa pommette, comme pour un baiser. Elle n’eut pas le temps de frissonner. Lorsque sa raison la ramena à la réalité, elle entendit les appels désespérés de l’Anglais, la sommant de le réveiller. D’une main tremblante, elle lui donna des petites tapes sur la joue. Sans résultat. Puis, sous l’injonction du Chef d’orchestre – et surtout pas par le souvenir douloureux de sa soirée avec lui – elle le gifla de toutes ses forces.

Franz ouvrit brusquement les yeux, comme s’il émergeait d’eaux sombres, attiré par la lumière d’un phare : Lili. Leurs prunelles se croisèrent l’espace d’un instant, sans haine ni rancœur. 

Pendant qu’il tentait de reprendre ses esprits, il ne remarqua pas le regard de tendresse de la violoncelliste lorsqu’elle attrapa son poignet pour sentir son pouls. Elle exigea qu’on lui apporte de l’eau et du sucre.

Le Chef d’orchestre s’exécuta. Envahi par un sentiment de culpabilité, il tremblait encore. Il se désolait d’avoir manqué de flegme et déversé sur son ami toute son anxiété au sujet de la disparition de Liesl. Derrière la scène, il trouva de l’eau à côté de sa tasse de thé vide et prit le morceau de sucre laissé sur sa soucoupe. Dans sa main droite, il avait encore son portable et hésitait à prévenir Jakob Shahn. Machinalement, il choisit le contact et appuya sur le bouton d’appel. Après la première sonnerie, il préféra raccrocher et revenir vers Franz.

Ce dernier se rassit, soutenu par Lili qui lui tendit le sucre et une petite bouteille d’eau. En même temps, la vision du mystérieux individu le frappa et il se dévissa le cou pour le chercher au fond de la salle. En vain. Disparu. Était-ce une hallucination ? S’était-il donné en spectacle pour une simple hallucination ? 

Albert prit la place de Lili et se proposa de l’accompagner à l’hôpital, mais le virtuose refusa catégoriquement. Tout comme il rejeta sa main tendue pour se relever.

Debout, Franz remarqua qu’Andréa était montée sur la scène, mais demeura en retrait. Il l’observa échanger quelques mots avec Lili et fut surpris par l’expression qu’afficha cette dernière. Il n’était pas en mesure de déterminer si son visage exprimait de la haine, de la compassion, ou bien les deux à la fois.

Le violoniste paraissait désorienté. Albert le prit par le bras et proposa à nouveau de l’amener chez un médecin. Franz n’eut pas le temps de répondre qu’il vit les deux femmes s’approcher.

— Je pense qu’il a juste besoin de manger et de se reposer, marmonna-t-elle en direction du Chef d’orchestre.

— Je vais m’occuper de toi ! intervint Andréa aussitôt.

Elle entoura le violoniste de ses bras, comme une araignée attrape sa proie, l’arrachant à Albert. Franz ne répondit rien, comme s’il n’avait rien entendu. Tout ce qu’il voulait c’était d’être ailleurs. Il aurait suivi n’importe qui, n’importe où pour échapper à tous ces regards condescendants.

Il scruta une dernière fois le fond de la salle. Toujours vide. Avant que les deux violonistes partent, Andréa et Albert remercièrent Lili de sa sollicitude. Franz se sentit obligé de faire de même, contre son gré.

— Fallait pas…, bafouilla-t-il.

Lorsque leurs regards se rencontrèrent, il éprouva de la répulsion à son égard, malgré son geste. Comme il la rendait responsable de ses malheurs, il aurait tant aimé lui cracher la vérité sur Liesl.

Dépité, Albert dut remettre la répétition à plus tard. Une fois de plus, il ne pourrait pas compter sur Franz, mais, cette fois-ci, il ne pouvait pas lui en vouloir. Malgré leurs différends, il l’estimait beaucoup et s’inquiétait pour lui.

— Je ne savais pas que tu connaissais Andréa Steinger, lança-t-il, en se tournant vers Lili.

— On s’est fréquentées à une époque, répondit-elle de manière laconique.

Si elle avait été bavarde, elle lui aurait parlé de son lien avec Andréa et Liesl. D’ailleurs, elle aurait pu profiter de la conversation pour évoquer l’absence de cette dernière. Si elle n’avait pas eu de ses nouvelles, peut-être Albert en avait-il reçu, lui ? Mais elle n’osa pas. Optimiste, elle se persuada qu’il ne fallait pas s’inquiéter. 

Il la vit partir, sans imaginer qu’elle figurait dans le palmarès de Franz, puis, consulta sa montre. Il restait une dizaine de minutes avant la reprise. Soudain, son téléphone vibra : un appel entrant de Jakob Shahn. N’étant pas d’humeur à répondre, il laissa sonner jusqu’à entendre le tintement d’un message vocal, puis pianota un SMS. Ce faisant, il se sentit observé et leva les yeux vers le fond de la salle. Surpris, il découvrit qu’il n’était pas seul. La vue d’une silhouette massive lui provoqua des frissons, mais il n’eut pas le courage de lui signifier que la répétition n’était pas publique. Cette présence le mettait tellement mal à l’aise qu’il quitta la scène sur-le-champ.

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