Sourds aveux - 20 (**)

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Les obsèques de Liesl furent organisées aussitôt les proches eurent récupéré ses restes. Sa dépouille reposerait aux côtés de son père, dans le caveau familial, au Cimetière Central de Vienne.

Andréa tenait à y assister. Choix compréhensible, étant donné sa relation avec la défunte. L’épuisant week-end en amoureux avait pris fin. Au grand dam de Franz, Andréa avait passé le reste du temps à raconter de nombreuses anecdotes sur Liesl. Elles lui rappelaient le monstre qu’il était devenu, provoquant une folle envie de tout lui avouer, pour avoir la paix.

Cette visite au cimetière le mettait mal à l’aise. Il aurait tout donné pour disparaître, écrasé par la pesanteur des sépultures. Puis, il médita. Comment aurait été perçue son absence ? Certes, il avait les meilleures excuses pour se défiler, mais il décida de rester, discret, à l’écart.

Famille, confrères musiciens et amis attendaient le cortège funèbre au bout d’une interminable allée. Andréa l’avait abandonné pour soutenir la mère et la sœur de la défunte. Ces dernières étaient accompagnées par Lili.

Le corbillard fit son apparition et s’arrêta près du sentier attenant à la crypte. Des hommes en noir sortirent du véhicule pour extraire le cercueil, auquel Albert se joignit pour aider à le porter. Ce geste toucha profondément le violoniste, qui préféra s’écarter un peu plus de la foule. Il ne put s’empêcher de verser une larme. Lili le dévisageait. Lorsque leurs regards se heurtèrent, il en fut bouleversé.

Franz la retrouvait pour la première fois depuis qu’il l’avait congédiée, à sa sortie de l’hôpital. Encore touché par sa générosité, il eut un pincement au cœur de la voir si attentionnée auprès de la famille de sa victime. Comme ce devait être dur pour elle ! Les prunelles accusatrices de la violoncelliste le frappèrent comme une violente gifle, difficile à encaisser. Il savait ce qu’elle voulait lui signifier : comment osait-il ?

Face à la sévérité de ces yeux noisette, il recula à petits pas. Comme pour trouver une échappatoire, il se faufila parmi les nombreuses tombes, en quête d’un soutien ou d’une issue. Ce lieu chargé d’histoire lui paraissait insupportable.

Il traversa le carré des compositeurs, exhumant les souvenirs de ses visites. La première, avec son mentor, qui tenait à lui présenter les grands auxquels il fallait aspirer à ressembler. La deuxième, avec son père, pour lui montrer les génies qu’il prétendait égaler. La troisième, la plus douloureuse…

— Vous n’assistez pas à la cérémonie, Monsieur Schligg ? l’interrompit l’inspecteur Neumann.

Exaspéré par cette irruption, le virtuose hocha négativement la tête et stoppa sa marche. Les yeux rivés par terre, envahi par une sensation étrange, mélange de tristesse et de nostalgie.

— Quelle drôle d’histoire ! s’exclama le policier. Vous ne trouvez pas ? Au départ une simple disparition. Aujourd’hui un accident. Deux morts dans une voiture volée, mademoiselle Kruse dans le coffre…

— L’autre corps a été identifié ? s’aventura à demander le jeune homme, tout en poursuivant sa marche.

— Oui. Vous n’allez pas me croire ! Il s’agit de votre gardien d’immeuble, Victor Gans.

L’inspecteur fit une pause dramatique dans l’espoir de décrypter sa réaction. Franz s’arrêta. Un frisson parcourut tout son être. Il regarda autour de lui, comme si, instinctivement, il cherchait la seule issue possible.

— Il n’était pas mort d’une crise cardiaque ? s’enquit-il, surpris.

— Je me demande à quel moment il a repéré Mademoiselle Kruse, médita Neumann, comme s’il se parlait à lui-même.

Le violoniste demeura silencieux quelques instants, rassemblant dans sa tête le puzzle construit par Karl.

— Et vous croyez que tout ça, c’est de ma faute ? demanda-t-il.

— Pourquoi dites-vous ça ?

— Je l’ai laissée partir cette nuit-là…

— Cette nuit-là, Monsieur Gans est allé voir un match mémorable entre les Rapid Vienne et le Red Bull Salzburg. Au vu des heures mentionnées, il n’aurait pas pu la croiser. De plus, sa femme n’a rapporté sa disparition que le lundi suivant.

— Il était marié ?

Franz réalisa qu’il ne connaissait pas son gardien, il ignorait tout de sa vie. Le poids de tous ces destins brisés se cumulant sur ses épaules le suffoquait.

— Donc, poursuivit le policier, il a dû repérer Mademoiselle Kruse un autre jour. Curieusement, il a travaillé samedi matin, le même jour où Monsieur Carring avait affirmé vous avoir vu tous les deux : vous et Mademoiselle Kruse.

Le malaise du violoniste s’amplifia avec cette remarque. L’étau se resserrait et il devait décider la stratégie à suivre. Soit il réfutait l’avoir revue, soit il avouait. S’il choisissait la seconde option, il lui faudrait expliquer l’absence de Liesl à tous ses engagements.

— Oui, d’accord. J’étais avec quelqu’un ce samedi-là. Lili Bylen, lâcha-t-il, sans mesurer les conséquences.

— Oh, oui. Votre fiancée, tout à fait compréhensible. Mais il y a beaucoup de choses étonnantes dans cette histoire, voyez-vous. Par exemple, Monsieur Gans avait téléphoné à son employeur pour se faire remplacer pendant une durée indéterminée. Il a averti son chef et pas sa femme. Bizarre ! Ne trouvez-vous pas ?

— Oui, c’est étrange, acquiesça le violoniste, dubitatif.

Il fixait au loin une crypte où se dressait la statue d’un pénitent couvert d’une capuche, funeste image qu’il n’avait pas oubliée depuis sa dernière visite. Faisant fi de son interlocuteur, il entama sa marche dans cette direction. Le policier lui emboîta le pas jusqu’à ce que le musicien s’arrête à nouveau, contemplatif.

— Cette situation est aussi singulière que votre agression, pour laquelle vous n’avez pas porté plainte…, insista Neumann.

— Vous savez ce qui est le plus curieux ? renchérit le virtuose d’un air narquois, satisfait de se débarrasser enfin de l’encombrant inspecteur. Nous nous retrouvons devant la tombe de mon père, si vous permettez un peu d’intimité…

— Ah, oui ? douta le flic en se penchant devant la sobre dalle en marbre noir pour vérifier les dires du violoniste. Oh, veuillez m’excuser ! Gustav Schligg ? Je suis vraiment embarrassé.

Dans son désir de fuir la cérémonie et de Neumann, Franz s’était laissé diriger vers cette tombe qu’il avait évitée si longtemps. Ravi du départ du policier, il se sentit ignoble d’avoir utilisé son père pour parvenir à ses fins. Comme il devait souffrir, là-haut !

Il avait tout représenté pour Franz : l’amour, le soutien. Il avait suscité l’admiration de son fils, qui le voyait noble, humble et fidèle à cette mère disparue trop tôt. Sans la confiance de son paternel, il ne serait jamais devenu violoniste. Au-delà d’un caprice d’enfant, il avait été sensible à la fascination que le violon provoquait en lui.

Le destin voulut que Franz apprenne la mort soudaine de son père alors qu’il se trouvait à l’autre bout du monde. Foudroyé par la nouvelle, et par une très mauvaise grippe, il n’avait pas pu rentrer à temps. Shahn dut s’occuper des obsèques et avait choisi ce lieu chargé d’histoire, croyant faire plaisir à son élève.

À son retour, Franz s’était rendu une seule fois sur cette tombe et s’était juré de revenir chaque semaine, comme jadis son père visitait celle de sa mère. Promesse absurde ! Il savait pertinemment qu’il détestait les cimetières, dans lesquels il estimait avoir passé trop de temps dans son enfance. Malgré tout, il avait envisagé de rapprocher ses parents l’un de l’autre, sans parvenir à choisir l’endroit définitif, hésitant entre Annsberg ou Vienne. À la fin, il ne fit rien, les abandonnant tous les deux.

Le violoniste cessa de contempler le marbre noir, les souvenirs s’estompèrent aussitôt. Il tourna sa tête en tous sens, réalisant que l’inspecteur l’avait laissé seul. Son attention revint à la pierre tombale et quelques mots s’échappèrent de sa bouche :

— Pardonne-moi, papa.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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