Sourds aveux - 19 (**)

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Quelques heures plus tard, Albert se décidait à sortir de son isolement. Après les événements, il avait ressenti le besoin de s’enfermer dans son bureau, pour tenter d’assimiler tout ce qui lui était tombé dessus en une seule journée. Le choc provoqué par le décès de Liesl fut vite relégué au second plan par la crise de son ami. Albert ne pouvait pas s’empêcher de se sentir fautif. Depuis quelques jours, n’avait-il pas voulu mettre la disparition de son amie sur le dos du violoniste ?

Mais ce trouble sur son visage, cela ne s’inventait pas. Il avait trouvé la réaction de son ami un peu exagéré, bien qu’il le savait sensible, sur les nerfs ces derniers temps, même avant son agression. Cette dernière n’avait certainement pas arrangé les choses. Il le savait sous médication. Avait-il abusé ? Mettez tout cela dans un mixer et vous obtenez des aveux d’un meurtre imaginaire. Albert n’y croyait pas une seconde. Comment pouvait-il affirmer avoir tuée Liesl alors que la mère de la défunte venait de lui expliquer les circonstances ?

Définitivement, Albert avait de quoi se sentir fautif. Il avait déclenché cette crise. Dès qu’il lui avait annoncé la fin tragique de la violoncelliste, son ami s’était mis à trembler et à prononcer l’innommable. Sidéré, Albert était resté figé comme une statue de glace et seul Shahn avait su réagir. Ébranle, le Directeur avait accouru vers son protégé, d’un geste paternel l’avait prit dans ses bras, avait refermé la porte et, avec des mots rassurants, l’avait conduit jusqu’au sofa. Le vieil homme avait eu l’air si troublé de voir son fils spirituel dans pareil état, qu’on aurait dit que des rides supplémentaires s’étaient creusées sur son front et sous ses yeux fatigués.

Franz n’arrivait pas à se calmer, mais ni Shahn ni Albert n’avaient osé appeler une ambulance tant qu’il alléguait avoir commis l’irréparable. Il n’y avait pas eu besoin, car un ange blond, au parfum de violettes, avait fait irruption en la personne d’Andréa. Elle avait frappé à la porte et ouvert sans avoir attendu y être invitée. Dès qu’elle avait vu son amant affalé sur un canapé Chesterfield, les mains tremblantes et marmonnant des propos incohérents, elle s’était précipitée vers lui. Elle avait pris sa main et embrassé son front, le calmant aussitôt.

Encore une fois, la blonde lui avait servi d’infirmière et avait promis de s’occuper de lui. Shahn, bien que secoué, avait esquissé tout de même un petit sourire coquin. Convaincu qu’une femme comme Andréa pouvait soigner n’importe quel mal.

L’incident terminé, Albert avait dû entendre par la suite les élucubrations du Directeur, persuadé que la seule explication à cette réaction excessive résidait dans une liaison entre son protégé et la disparue. À trois reprises il avait demandé à Albert s’il était au courant. À chaque fois, Albert pensait douloureusement à sa propre relation avec Liesl. Ce n’était que maintenant qu’il se demandait s’il éprouvait des sentiments à son égard, si elle représentait plus qu’un plaisir charnel. À force de la côtoyer, il avait développé une amitié. Qu’en était-il de l’amour ? Peut-être bien que oui, même s’il s’avouait toujours fasciné par une autre belle rouquine : Teresa.

Pour empirer sa journée, Shahn l’avait prié d’annoncer le décès aux membres de l’orchestre. Il aurait aimé se soustraire à cet instant douloureux.

Après l’annonce, tout le monde l’avait assailli d’une foule de questions : Comment était-ce arrivé ? Pourquoi Franz Schligg avait-il dit l’avoir tuée ?

Accablé, le Chef d’orchestre les avait ignoré et était parti s’enfermer dans son bureau. Il y pensait à la mère de la défunte, impressionné par sa dignité. Elle avait dit ne pas vouloir connaître tous les détails scabreux entourant cette affaire, tandis que lui, au contraire, voulait tout savoir.

Avec le recul, Albert comprenait la réaction de son ami et culpabilisait. N’avait-il pas fait pression sur lui ? Ne l’avait-il pas signalé auprès de Neumann comme celui qui détenait la clé de la disparition de la violoncelliste ? N’avait-il pas avoué au policier qu’il le soupçonnait à l’origine du départ inopiné d’autres filles ?

Pour un homme fragilisé par une agression récente, il était tout à fait probable de craquer devant cette terrible révélation. De toute façon, vu les éléments, les déclarations du violoniste lui paraissaient inconcevables.

Lorsqu’il se décida à abandonner son bureau, son refuge, il retrouva Teresa dans le couloir, assise sur un banc. Dès qu’il fut sorti, elle se leva et l’approcha. Son visage débordait d’optimisme, ses petites taches de rousseur illuminaient des joues chaleureuses.

— Albert, je suis désolée…

Dans ces moments où il sentait la tristesse envahir tout son être, voilà que le ciel avait écouté ses prières. La terre pouvait s’arrêter de tourner.

Les mains de la flûtiste vinrent rencontrer les siennes, puis ses épaules. Il accueillit ses condoléances par une étreinte intense et les larmes longtemps retenues s’échappèrent enfin.

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