La confession - 18 (*)

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Franz fixait la vitrine abritant l’instrument laqué rouge de Jakob Shahn. Un Stradivarius, fièrement exhibé, mais dont le vieil homme n’osait plus utiliser, de crainte de ne plus être à la hauteur. Il prétendait le destiner à Franz, ce dernier croyait qu’il fanfaronnait.

« Quand je mourrai, tu ne pourras plus le refuser ! » semblait-il menacer, quelques fois.

Mais pour Shahn, son protégé pouvait exceller avec n’importe quel violon. Il portait la musique en lui. Sinon, comment expliquer les sons merveilleux qu’il sortait de son vieux violon, cadeau de son père ? Cet instrument l’accompagnait toujours, il s’en servait pour pratiquer.

Lors de ses années d’apprentissage, Shahn rappelait sans cesse que le jeu ne se composait pas que de technique, mais surtout de passion. Donner vie aux cordes avec le cœur et les tripes, ne pas considérer son archet comme un simple artefact, mais comme une extension de soi.

Face à l’exemplaire carrière du jeune virtuose, Shahn affirmait que nul autre n’avait réussi à le surprendre autant que ce jeune garçon prometteur qu’il avait pris sous son aile.

Shahn aimait se remémorer cette époque où il avait façonné son élève, qu’il érigeait en « œuvre d’art », son héritage pour la postérité. Franz, quant à lui, haïssait en silence qu’on lui rappelle son apprentissage avec lui, rempli de mauvais souvenirs.

S’il se trouvait dans le bureau de son mentor, ce n’était pas pour évoquer cette époque-là, mais pour discuter de son avenir. Il avait profité de cette parenthèse forcée pour réfléchir.

Plusieurs jours s’étaient écoulés avant qu’il ne revienne au Conservatoire, bien décidé à imposer ses nouvelles volontés. L’absence de musique l’avait sans doute aidé à récupérer, puisqu’il avait été obligé de dormir comme une marmotte. Il ressentait le manque. Depuis qu’il avait commencé le violon, il n’avait jamais traversé une si longue période sans jouer.

Le vieil homme écoutait d’une oreille distraite le discours de son protégé, absorbé par les cicatrices et les bleus sur son visage.

— Je ne puis que te soutenir dans ton souhait de reprendre ta carrière de soliste. Tu n’as pas trouvé ton bonheur ici ? répondit Shahn, après une profonde inspiration.

— Je voudrais voyager, comme avant. Tu sais qu’il y a toujours de la demande.

— Prends-toi un agent, moi je ne peux pas m’en occuper comme à l’époque, sauf si tu pars avec l’orchestre ou pour des échanges.

Le vieil homme fit une pause, l’air songeur. Ce regard que Franz connaissait si bien. Cet aspect empli de fierté, à chaque fois qu’il évoquait l’époque où il agençait les journées de son protégé.

— Enfin, reprit-il, il faudrait me donner le temps de m’organiser ici. Je ne comprends pas, il y a un mois tu me disais te plaire dans ta nouvelle vie.

— J’aime enseigner.

— Mais tu n’es ni strict ni exigeant. Comment veux-tu enseigner la discipline ? Bon, je reconnais que tes élèves sont talentueux. Toutefois, ils ont besoin d’un maître qui s’éclipse pour les laisser s’illustrer et pas le contraire. Toi, tu es fait pour briller. Tu ne peux pas t’effacer devant leurs capacités comme moi je l’ai fait avec toi. C’est là, la véritable maestria.

Franz apprécia ce retour. La première critique sincère de son travail. Il aurait été incapable de s’auto évaluer. Il avait toujours eu l’impression que son maître, par affection ou par compassion, laissait passer ses fautes depuis qu’il enseignait.

Le Directeur n’ajouta rien d’autre et demeura silencieux, concentré. Seul son regard ambitieux trahissait ses idées : organiser à nouveau l’agenda – et la vie – de son protégé.

— Je pense qu’il y a des pistes à explorer, l’informa Shahn. Dans quelques jours j’irai à New York. Souhaites-tu m’accompagner ? Tu pourrais annoncer ton retour et nouer des contacts.

— Je voudrais quelque chose de discret.

— Autant jouer dans le métro, alors ! ricana-t-il.

Franz n’avait qu’un objectif : s’éloigner de Karl, l’empêcher de le retrouver. Il pensa à Lili. Il se devait de lui offrir sa protection, lui fournir un meilleur avenir et ne plus la revoir. Puisque Shahn avait mentionné des échanges, il décida de sauter sur l’occasion, vantant, sans mentir, les qualités de la violoncelliste.

— C’est drôle que tu m’en parles, son nom ne me disait rien avant cette histoire de disparition. Figure-toi que l’année dernière, c’est Liesl Kruse, une autre violoncelliste, qu’on avait envoyée en France.

Cette évocation provoqua une amertume chez le violoniste, il visualisait le cou ensanglanté de sa victime, ce cadavre qu’il avait dû embrasser. Shahn remarqua cette réaction, mais ne le questionna pas. Il lui lança tout de même une petite pique avant de se quitter :

— Fais attention avec l’escalier. Par miracle tes mains sont indemnes, mais à te voir, on dirait que tu es tombé sur la tête ! Préserve ce qui te permet de jouer.

— C’est le cœur qui me permet de jouer, répondit Franz en se relevant.

La mâchoire crispée comme s’il hésitait à s’exprimer davantage, Shahn préféra rester muet, certain que son protégé lui avait menti, mais – il le savait – il ne fallait surtout pas le brusquer pour connaître la vérité.

Le violoniste avança et, avant de franchir le seuil, se souvint de la principale raison de sa visite. Il se retourna, percevant chez son maître une pointe d’inquiétude dissimulée, qu’il décida d’ignorer.

— Puis-je prendre un archet au dépôt ?

S’il n’avait pas fini ses médicaments en un temps record, il n’aurait pas senti le besoin urgent de revenir à sa routine. Il ne supportait pas de rester seul, cloîtré, sans jouer de son violon. Il n’avait pas suffisamment d’énergie pour sa course matinale ou quelques mouvements de brasse à la piscine.

Il venait seulement de reprendre contact avec le monde extérieur. Avant de se rendre au Conservatoire, il s’était armé de patience pour réaliser toutes les démarches administratives afin d’obtenir un duplicata de ses documents volés. Puis, il avait ramené ses archets chez son luthier.

Alors qu’il se rendait au dépôt, il monta l’escalier jusqu’au dernier étage. Endroit indissociable de sa rencontre maudite avec Lili. Tout ce qui s’était passé depuis était de sa faute à elle. C’était elle la responsable !

Troublé, il changea encore d’avis. Lili avait été la bonté et le pardon. Elle le ferait presque croire en l’humanité. Sa présence et leurs conversations lui avaient manqué terriblement. Il aurait tant aimé qu’elle prenne l’initiative de lui désobéir et vienne lui rendre visite. Mais elle ne le fit pas.

Le téléphone était resté silencieux ces jours-ci, à part les quelques coups de fil d’Albert ou de son mentor. Même Andrea ne s’était pas manifestée, elle lui avait pourtant promis de l’amener à son chalet pour passer un week-end de délice. « La vie est si compliquée ! » songeait-il. Si au moins il pouvait avoir une Andréa pour le sexe, une Lili pour le protéger, enfin, une Teresa pour l’admirer. Tout serait devenu nettement plus simple.

Perdu dans ses pensées, il atteignit l’entrée du dépôt. Il se démenait avec un trousseau bien fourni pour trouver la bonne clé.

— Tout ça pour un archet ordinaire ! marmonna-t-il.

Au bout d’une énième tentative, il réussit à ouvrir, tandis qu’il se demandait à quels autres mystérieux endroits menaient les clés restantes. Il avait toujours été curieux de monter sur le toit afin d’admirer de l’extérieur la coupole de verre et d’acier. Cette verrière et l’escalier hélicoïdal donnaient un charme unique au Conservatoire.

Les rayons de soleil traversèrent la petite fenêtre en œil de bœuf rendant la pièce moins lugubre que d’ordinaire. Franz avança vers le fond devant une étagère contenant plusieurs boîtes cartonnées de taille assez fine. Il prit un premier archet et l’examina, puis un deuxième pour les comparer, avant de conclure que les deux étaient identiques. Il prit un étui de violon, s’assit et enduisit la mèche de colophane, sortit l’instrument et l’essaya.

Entendre chanter le violon le revigora. Le faire vibrer égayait son cœur. Il se sentit inspiré pour exécuter une Sarabande de Bach, assez passable à son goût. Dans l’urgence, l’archet lui conviendrait. Il reviendrait si nécessaire. Il reprit son jeu, repensant à sa sauvagerie.

L’intensité de ses coups d’archet allait crescendo devant un flot d’images. Comment oublier qu’un coup d’archet avait été fatal à Liesl et blessée mortellement Émilie ? Cette dernière, pauvre victime. Élue pour vérifier ses pulsions mêlant plaisir et meurtre, comme si elle avait été une femme jetable.

Il accentuait son martelé au fur et à mesure les souvenirs de ses meurtres l’accablaient. Il avait pactisé avec le diable, pour le prix de son plaisir. Il s’arrêta.

Soudain, la porte se referma brutalement.

Le cœur battant la chamade, Franz se retourna. La seule issue était barrée par un jeune homme, la vingtaine, brun et maigrichon. Ses traits sauvages rendaient son expression faciale difficile à déchiffrer : la peur ou la folie ?

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