La confession - 16

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— Vas-y !

À l’approche de la porte, Franz titubait. D’une main tremblante, il hésitait à enfoncer la clé dans la serrure.

— Je suis là, l’encouragea Lili.

Conscient qu’il ne méritait pas ce soutien, il temporisa, puis ouvrit et s’insinua lentement. À peine le seuil franchi, il s’immobilisa et examina le salon. La jeune femme lui emboîta le pas et referma derrière lui.

Le violoniste fixait le sol, à l’endroit où il avait laissé Émilie. Nulle trace de sang. En relevant les yeux, il aperçut la table basse, le verre toujours craquelé, comme pour lui rappeler son crime. Il aurait pu soupirer de soulagement, s’il n’avait pas découvert le violon en laiton trônant sur son canapé. En transe, il se rua pour s’en emparer et l’écrasa, avec des cris frénétiques, sans se soucier d’abîmer le parquet. Quand il eut fini de se défouler, il le projeta violemment vers l’entrée. Lili l’esquiva de justesse. Effrayée, elle se réfugia dans la cuisine et attendit quelques minutes avant de sortir de sa cachette.

Elle découvrit le violoniste, assis par terre, le dos appuyé à la porte, une masse informe de laiton dans les mains. Il pleurait.

« Il est fou ! » se désola-t-elle, incapable de partir en douce, car il bloquait la seule issue.

Il se releva soudainement et sortit sur le balcon, inspectant à droite et à gauche, comme un chien en alerte. Ensuite, il courut vers les chambres. Lili l’entendit ouvrir et refermer des portes, tiroirs et placards. La peur au ventre, mais inquiète pour lui, elle décida de l’attendre. Enfin, il revint au salon et se jeta sur le canapé, où il crut distinguer une infime tache de sang qu’il tenta de faire disparaître en frottant avec son index et de la salive.

Quand il eut fini, il remarqua enfin la jeune femme. Surpris.

— Tu dois imaginer que je suis fou, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il d’une voix étonnamment calme.

Lentement, elle s’avança et s’assit près de lui, craintive. Elle ne répondit rien. Oui, elle le pensait cinglé. Elle venait d’en avoir une belle démonstration ! Mais elle ne prononça pas un mot, pour ne pas l’angoisser davantage. Malgré tout, elle ne pouvait pas s’empêcher de le voir tel un animal blessé qu’elle devait protéger.

— Je te dois des explications. Tu es venue pour ça.

— Un autre jour, Franz. Repose-toi.

Il se prit la tête entre les mains, sans oser la regarder. Il marmonnait des choses inintelligibles. Le danger pesait sur elle, et lui, il avait besoin de quelqu’un de confiance. D’un geste maternel, elle s’approcha et posa une main chaleureuse sur ses épaules.

— Tu peux tout me dire, si tu veux, lança-t-elle.

— Si je le fais…

Il ne réussit pas à finir sa phrase. Qu’ajouter d’autre ? S’il se confessait, elle le détesterait encore plus, au pire, elle le dénoncerait à la police. Abattu, il releva la tête, fixant cette chose dorée, comme un rappel de sa dette. Eux, Karl, les types de la déchetterie, ils étaient nombreux contre lui. Et lui, il était seul.

— Il s’est passé quelque chose la nuit où Liesl est venue ici…

Sa voix s’entendait comme un chuchotement. Lili éprouvait des difficultés à saisir le sens de ses paroles. D’un sourire apaisant, elle l’invita à continuer.

— … je ne voulais pas qu’elle vienne, poursuivit-il. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté… « Encore une nana ! » Mon ego de mâle fut le plus fort… je n’avais pas deviné ses intentions. Peut-être que je voulais rendre Albert jaloux. Un homme agit avec stupidité parfois.

Jusque là, elle ne semblait ni surprise ni déçue. Franz se confiait comme un pénitent dans un confessionnal. Avoir au moins une oreille attentive pour l’aider à expier sa faute. Oui, il avait été stupide.

— Liesl a eu un comportement pénible, agressif…

Il se tut quelques instants pour voir le visage de la jeune femme. Elle l’écoutait sans le juger.

— Elle était déterminée. C’est assez noble ce qu’elle a voulu faire. Me donner une leçon pour te venger.

En prononçant cela, il la regarda, espérant savoir si sa supposition était la bonne. Après tout, il avait toujours cru à cette hypothèse de vengeance. Lili exprima par un rictus amer qu’il y avait du vrai dans ce qu’il avançait. Pleine d’empathie, elle répondit par un sourire d’encouragement.

— Et puis, tout s’est déroulé si vite, enchaîna-t-il. Je lui ai demandé de s’en aller. Elle a refusé. J’ai voulu lui faire peur… quelque chose d’idiot comme faire semblant d’appeler la police pour la faire partir… Ensuite, je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête ! Elle a pris ce violon de laiton pour me frapper. Alors moi, j’ai…

— Non ! Je ne te crois pas !

Il ne réussit à finir sa phrase que la violoncelliste s’insurgea, furieuse. De toutes les réactions possibles, il n’avait pas imaginé celle-là. Pourtant la plus évidente.

— Tu l’as frappée ? Tu as osé frapper une femme ?

— N-non… ce n’est pas ce que tu crois, bégaya-t-il, confus. Et puis je te signale qu’elle avait commencé…

— Ce n’est pas une raison ! Tu vas me frapper, moi aussi ?

Incapable de se contenir, elle le gifla de toutes ses forces. Par réflexe, elle bondit hors du canapé, pour se défendre, s’attendant à un coup en retour. Mais il n’en fut rien. Le violoniste tomba en arrière, sonné, mains sur le visage. Secouée, elle courut à la cuisine pour chercher des glaçons au réfrigérateur. La colère lui avait fait oublier les blessures du violoniste.

Se confondant en excuses, elle revint avec des glaçons et un torchon. Le violoniste s’étendit sur le canapé, frottant sa mâchoire endolorie. Lili s’agenouilla à ses côtés et prépara une compresse froide. Elle ne pouvait s’empêcher de se sentir désolée, tandis qu’elle ressassait la confession.

— Vous, les femmes, ne vous rendez pas compte de la force que vous avez…

Le visage en feu, des étoiles dans les yeux, Franz pensa à Liesl. Elle l’avait aussi frappé très fort. Il éviterait de mentionner Émilie. Cela relevait d’un miracle que Lili ne soit pas partie. Peut-être que l’horripilante suite de l’histoire finirait par l’écœurer pour de bon.

— Je n’avais pas l’intention de lui faire du mal… Je ne sais pas ce que j’ai fait… ça a été un coup mortel… j’ai été un lâche…

— Alors, c’est vrai ?

Lili se sentait perdue, mais étonnamment elle ne réussissait pas à le haïr. Pas en ce moment. Pas maintenant qu’elle se sentait responsable de lui. Elle se tut quelques instants pour assimiler la nouvelle. Elle savait enfin ce qu’était devenue son amie. Elle ne la reverrait plus.

— Où est-elle ?

— J’ai voulu la cacher… dans la chaudière… sous-sol…

Franz se méprisait. En avouant son crime, il réalisait la gravité de ses actes.

Lili trouva cette histoire si atroce, misérable et irrespectueuse pour la mémoire de son amie qu’elle éclata en sanglots. Il poursuivit pour raconter son drame à lui cette fois.

— Je voulais me débarrasser de tout ce qui était lié à sa mort, y compris ce violon de laiton. J’ai trouvé une déchetterie…

Le violoniste stoppa et observa Lili. Elle pleurait, sa main couvrant son visage, elle ne semblait plus l’écouter. Il soupira, tandis qu’elle renifla et s’essuya larmes du revers de la main. Avec la même main, elle fit un geste qu’il interpréta comme une invitation à poursuivre. Il enchaîna alors avec des bribes inintelligibles :

— J’y ai vu des choses… un assassin… il a tué un type… sans raison ! Il avait remarqué ma voiture. Je crois qu’il m’a suivi. Il a découvert Liesl…

Lili regardait par terre, abasourdie. Elle avait du mal à encaisser la révélation de Franz, encore plus à comprendre son charabia. Une voix intérieure la sommait de partir, rapidement, d’appeler la police et le dénoncer. Mais elle restait immobile. Elle leva la tête et découvrit son visage à lui : perdu, apeuré, désolé. Elle voyait en lui un être désemparé qui avait besoin d’aide, de protection, comme les animaux qu’elle avait pour habitude de recueillir, enfant.

Il poursuivit son monologue :

— Je ne sais pas ce qu’il a fait d’elle… Il m’a juste dit que j’avais une dette envers lui… J’ai eu peur. J’ai agi bêtement. Je suis retourné à la déchetterie. L’intendant avait mentionné un autre type, un certain Tchavo… Je voulais lui parler. Peut-être qu’on est deux dans la même situation… c’est là que j’ai été attaqué.

Elle tentait de suivre ces phrases incohérentes, limite absurdes.

— Et le gentil agresseur t’a aimablement ramené ici ? demanda Lili, incrédule.

— Non, ils étaient deux… trois en fait…

La jeune femme demeura silencieuse, sans savoir que penser. Quelque chose dans la voix du violoniste, apeurée et cassée par les sanglots, l’obligeait à rester près de lui. Comment cet homme fragile avait pu tuer son amie ? Se débarrasser du corps dans une chaudière ? Impossible ! Abominable ! Le dégoût l’envahit.

Il n’ajouta plus grand-chose, mais la regardait de ses yeux d’acier, comme s’il cherchait l’absolution. Lili regretta l’envie de connaître la vérité. Elle était contrariée. Entre l’envie de réclamer justice et celle d’aider cet homme qui lui inspirait tant de pitié. Elle lui avait sauvé la vie, le sauver pour l’enfoncer encore plus ? Non, elle ne pouvait pas l’imaginer. Il avait besoin d’aide malgré les horreurs qu’il venait de confesser. Elle se sentit devenir d’office la complice du meurtre de sa propre amie.

— J’ai peur qu’il t’utilise pour me menacer…

« Voilà le comble ! Mais de quoi il parle ? » pensa-t-elle.

— Pourquoi moi ? Je ne suis rien pour toi ! s’indigna-t-elle, provoquant le rire amer du violoniste.

— La dette. Si je ne fais pas ce qu’il attend de moi, il s’en prendra à mes proches… Mais je n’ai pas de famille ! Comment veux-tu qu’il sache que tu n’es rien pour moi ?

Lili entendit la voix de l’inspecteur Neumann prononcer à sa façon « votre fiancé ».

— Je te promets que je ferai tout pour te protéger…

« Il est fou », songea-t-elle, convaincue que la seule vérité dans son histoire demeurait l’assassinat de Liesl, accidentel, peut-être, mais toujours un crime.

— Tu vas raconter tout cela à la police ? lui demanda-t-il

— Non, c’est à toi de le faire.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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