La dette - 11 (*)

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Franz marchait sans destination précise, dans les artères désertes et sombres. Comme si les réverbères n’assuraient qu’un service partiel à cette heure de la nuit. De temps à autre, les phares d’une voiture éclairaient le chemin. Le violoniste se demandait ce qu’un autre humain pouvait trafiquer si tard. Il regarda sa montre : quatre heures.

Lorsqu’il atteignit la gare de Nussdorf, il aperçut au loin un groupe de jeunes gens très animés qui lui rappelèrent Émilie. Sa fraîcheur et sa vivacité frappèrent ses souvenirs. Elle dégageait tant de vitalité, plus tôt, à l’extérieur de la boîte de nuit. S’il n’avait pas insisté pour l’emmener, elle aurait pu faire partie de cette joyeuse bande de noctambules. Elle se serait réveillée dans les bras d’une conquête ou seule, avec la gueule de bois, mais en vie.

Plus jamais. Par sa faute.

Comment en était-il arrivé là ?

Une fantaisie idiote. Un enchevêtrement de sensations, ressenties aussi bien avec Andréa que Liesl. Tout cela avait brouillé son jugement, au point de le conduire à ce geste atroce. Il s’était laissé tenter. Comment pouvait-il imaginer que le meurtre lui procurerait du plaisir ?

Soudain, le dernier regard de chacune de ses victimes envahit son esprit confus. Ce mélange de terreur, d’incompréhension, de supplique. Combien de fois serait-il obligé de revivre cela ? Maintenant qu’il était enchaîné à cette dette macabre, la prison ou l’hôpital psychiatrique lui semblaient les seules issues.

Ou la mort.

Sa descente de la colline de Grinzing l’avait mené sur les rives du Danube. Dans le lointain, derrière une frange noire, il percevait les petites lumières scintillantes des édifices des Nations Unies. Près du quai, son attention fut captée par les remous du barrage de Nussdorf. Il s’en approcha pour contempler le tourbillon.

Trouverait-il le courage de s’y jeter ?

Dans la digue ou dans la rivière, il aurait pu en finir. Mais il n’oserait pas. Il se savait lâche, il n’avait pas le courage de se supprimer. Ce serait tellement plus simple si ce Karl s’en chargeait.

Tandis qu’il marchait, il méditait à ce qu’il était devenu depuis qu’il avait connu le succès. Non content de mettre les filles à ses pieds, il se délectait de les humilier. Pire que cela. L’espace d’un instant, il avait même cru prendre du plaisir à les tuer.

S’il y avait un coupable à blâmer, c’était son mentor, Jakob Shahn. N’était-ce pas lui, ce père de substitution, ce génie du violon gouverné aussi par la braguette, le fautif ?

À peine adolescent, encore immature, il avait perdu l’innocence avec une femme, de trente ans son aînée. Prostituée ou call-girl, peu importe. Un « cadeau » de son mentor. Après tout, quatorze ans représentaient l’âge idéal pour un dépucelage, avait-il jugé. Ne se vantait-il pas d’avoir commencé plus tôt ? Or, pour Franz ce fut la plus humiliante expérience.

Ce cadeau, cette catin, personnalisa toutes les femmes pour lui. La pute, l’insolente, l’arrogante, trop sûre d’elle et de ses atouts. Celle qui le voyait comme un objet, un divertissement. Toutes pâtissaient de cette haine, sauf Teresa. Les autres, il rêvait de les humilier, les punir. Se venger.

Karma ou destin, il se métamorphosa en un séduisant jeune homme conscient de son charme. Le souvenir de cette expérience développa à parts égales sa haine et son égocentrisme. S’estimant exceptionnel, il se savait néanmoins indigne de la gent féminine. Au lieu de collectionner des conquêtes comme d’autres, lui ne voulait que faire mal. Jusqu’à Liesl, il ne choisissait que les proies les plus « faciles ». Il évitait celles qui lui rappelaient son vécu.

Aujourd’hui, il s’interrogeait. Comment en était-il arrivé là ? L’histoire aurait-elle été différente s’il était resté proche de son père ? Il se rappelait qu’à sa mort, il avait pris conscience de sa vie dissolue. Il attribuait ses erreurs à la célébrité fulgurante, à son train de vie. Tout ce qui l’avait éloigné de son paternel. Le Conservatoire était venu matérialiser une sorte d’exutoire, un foyer, une stabilité. Sans endiguer sa haine ni sa peur.

Et maintenant, le meurtre. Voilà où l’avait conduit son attitude, pensait-il, revivant ce coup d’archet sur le cou d’Émilie. Des flashs : son visage, son horreur, l’incompréhension dans ses yeux.

Seul, dans le froid, il prenait conscience qu’il était devenu un monstre.

Par ses actes, il déshonorait son pauvre père. Le premier à croire en lui, à son talent et à sa destinée. Il le savait, Shahn le lui avait répété, même si son mentor n’évoquait que rarement son père. Lorsqu’il le faisait, c’était avec grandiloquence et dramaturgie, déduisant qu’après avoir travaillé dur pour voir son fils triompher, il s’était laissé mourir.

Quand il pensait à son père, Franz ne pouvait ignorer les histoires entendues durant son enfance. Gustav lui assurait que sa maman, qu’il n’avait jamais connue, l’observait du ciel. Adulte, il imaginait la souffrance de ses parents, spectateurs de ses atrocités.

Après de longues minutes d’errance, il s’assit sur un banc public et ressentit une envie irrépressible de fumer. Pourtant, il était si fier d’avoir abandonné le tabac, le jour même de sa rencontre avec Albert. Depuis, il conservait néanmoins le briquet en or – le dernier cadeau de son père –, qu’il glissait par habitude dans ses poches. Comme une ironie du destin, celui qui l’avait prié de renoncer à la cigarette, succomba à un cancer du poumon sans jamais avoir fumé.

Ce briquet, dédicacé, il le gardait en souvenir, mais surtout comme témoin de sa force de volonté. Soudain, un doute surgit dans son esprit. De la même manière, avait-il gardé involontairement chez lui l’archet en laiton ? Une sorte de rappel pour ne pas récidiver ?

Il l’alluma. Une petite flamme étincela quelques secondes puis s’éteignit. Il répéta l’opération trois fois de suite, jusqu’à ce qu’il n’y eut plus rien. Le feu l’aidait à méditer sur ses actes, il réalisa soudain la place de la combustion dans ses actes. Il s’en était servi pour dissimuler son crime : d’abord dans la chaudière, avec Liesl ; ensuite dans le four, à la déchetterie. Là où il avait voulu détruire les affaires maculées de sang ainsi que ce maudit violon en laiton.

La déchetterie.

Les preuves n’avaient pas été éliminées.

Il en était sûr.

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