Une nuit inoubliable - 9 (**)

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L’allegretto de la Symphonie n° 7 de Beethoven s’intensifiait au fur et à mesure que les cœurs du premier violon et de la jeune flûtiste rousse s’embrasaient.

La note finale retentit, suivie d’un tonnerre d’applaudissements. L’ovation s’éternisait, pour le plus grand bonheur d’Albert Carring et de l’orchestre, sauf pour le violoniste. Les longues acclamations ? Très peu pour lui. Il en avait tellement connu au cours de sa carrière de soliste. Et puis ce soir, il avait hâte de retrouver celle qui l’avait inspiré, Teresa, sa muse.

Enfin il avait approché celle qui le faisait rêver, celle qui lui rappelait un ange. Celle dont le parfum de jeunesse et de joie de vivre l’enivrait.

Dans l’attente de leur deuxième rencontre, un désir impatient, puissant, agitait ses entrailles. Une sensation différente de celle qui l’avait attiré vers Andréa. Teresa faisait battre son cœur, papillonner son ventre. Alors que l’autre suscitait des émotions se concentrant principalement dans le bas-ventre, un plaisir charnel.

La force de la jeune flûtiste résidait en sa capacité à balayer les tourments de son esprit. Lors des applaudissements, il l’avait vue souriante, extasiée, contente. Elle affichait la gaieté et le bonheur. La même qu’elle montrerait, comblée, à son mariage, ou à la naissance de ses enfants, rêva-t-il. Méritait-il un tel bonheur avec elle ?

Dès que les bravos s’estompèrent, les musiciens quittèrent la scène. Albert et Franz furent retenus par un Jakob Shahn, prompt à leur présenter des personnalités, des partenaires, des mécènes et des prospects. Le violoniste réussit à se dégager au moyen d’une ruse infaillible, consistant à couvrir d’éloges le Chef d’orchestre. Son objectif ? Détourner l’attention sur son ami pour s’éclipser en douce.

Albert n’était pas dupe. Il avait compris le stratagème du violoniste. Franz lui signifia son départ discrètement, d’un simple coup d’œil. Puis, il se tourna vers Teresa, restée en retrait, son beau visage sublimé par le clair de lune. Le labeur des uns, le plaisir des autres.

Franz s’approcha de la rousse et lui proposa de reprendre leur promenade. La nuit était si agréable qu’il désirait profiter de sa clémence pour discuter de tout et de rien. Elle acquiesça. L’écoutait attentivement, tandis que lui ne manifestait à aucun moment de l’intérêt pour la connaître. Comme s’il avait parlé à une idole sur un piédestal… ou comme si elle avait été translucide.

Leur promenade les conduisit à nouveau devant le bronze de Strauss. Cette fois il n’y avait pas âme qui vive. Cet endroit semblait idéal pour un premier baiser. Mais Franz paraissait fasciné par la statue, hypnotisé par l’archet doré. Malgré la présence de Teresa, le meurtre de Liesl vint le hanter.

— Je n’ai jamais aimé son style, lâcha-t-elle, l’air de rien, en quête d’une réaction chez celui qui demeurait figé, mutique.

Quelques instants s’écoulèrent avant qu’il ne dise mot, les yeux rivés sur Strauss. Puis, il se retourna, posa sa main sur l’épaule de la jeune femme et laissa glisser ses doigts fins le long de son cou.

— J’avais un violon doré, déclara-t-il lorsque ses pupilles grises quittèrent enfin la statue et se braquèrent sur elle.

Ses doigts effleurèrent le gracile visage de Teresa. Il s’attarda sur le menton qu’il prit délicatement, le dirigeant vers lui.

— J’aurais tant aimé te le montrer, poursuivit-il.

Elle ferma les yeux tandis qu’il s’inclinait.

— Si tu veux.

La voix de la rousse dégageait une chaleur incandescente, comme si elle trépignait pour qu’il l’enlace et la possède.

Les mains du violoniste parcoururent sa mâchoire, caressèrent à nouveau son cou, et restèrent posées là, à savourer sa respiration et les battements de son cœur. Comme s’il était maître de sa vie, au souvenir du dernier souffle de Liesl.

— Jamais ! s’écria-t-il en s’écartant subitement.

Elle le regarda, les yeux grands ouverts. Surprise. Désenchantée. Perdue.

— Tu es si spéciale ! ajouta-t-il.

Franz la considéra tendrement, frôlant sa joue. La pâle lumière de la lune illuminait le visage de la flûtiste, lui donnant une allure ingénue et langoureuse, comme échappée d’une peinture de Klimt. Il soupira, ses mains derrière son dos, contemplant l’astre céleste.

— C’est une nuit inoubliable, tu sais ?

— Inoubliable ? s’étonna-t-elle.

— Je voulais mieux te connaître, susurra-t-il, peiné, même s’il réalisait qu’il ne la connaissait pas davantage qu’hier.

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