Une nuit inoubliable - 9 (*)

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Ce vendredi ensoleillé coïncida avec un concert spécial organisé au Stadtspark au profit d’une association caritative. Une occasion appréciée de l’ensemble, surtout d’Albert, car elle représentait une opportunité pour lui et son orchestre de se faire remarquer, au-delà des murs du Conservatoire.

La totalité des places avait été prise d’assaut. Le cadre idyllique et la présence du virtuose s’affichaient comme un atout pour ce type d’événement.

Pour Franz, cette esplanade lui rappelait la magie de certains lieux où jadis il avait joué. Des endroits audacieux, qui sortaient de l’ordinaire, soit en parfaite communion avec la nature ; soit dans les vieilles pierres, lesquelles procuraient une acoustique féerique.

Lorsque Franz arriva, les techniciens terminaient les derniers ajustements sur la scène. Côté public, quelques sièges commençaient à se remplir, même s’il restait encore une bonne heure avant le début du concert. Il aperçut Albert, les yeux étincelants, visiblement heureux, qui discutait avec Jakob Shahn. Le violoniste s’apprêtait à les rejoindre quand il entendit prononcer son nom derrière lui.

En se retournant, il découvrit… un ange. Franz n’en croyait pas ses yeux : Teresa, avançait d’un pas décidé. En robe longue, avec un sublime décolleté magnifiant son gracile cou de cygne, son manteau en laine, négligemment ouvert, virevoltait au rythme de sa marche. Pour parachever le tableau, quelques mèches écarlates s’échappaient d’une trop sage queue de cheval.

Réjouie, elle s’approcha de lui, les yeux étincelants d’un éclat aussi brillant que la lune au-dessus de leurs têtes. Dès qu’elle se retrouva face à lui, machinalement, Franz se pencha pour l’embrasser sur la joue, alors qu’ils n’avaient jamais eu cette familiarité. À la seconde où il sentit sa peau contre la sienne, il huma son envoûtant arôme, mélange de jasmin, muguet et réglisse. Son esprit s’envola aussitôt vers un nuage de volupté exalté par la musique de Gainsbourg, ainsi que par le souvenir des délices dégustés non loin de là, chez Andréa.

— Je suis arrivée un peu trop tôt. Ça fait plaisir de voir un visage connu ! se justifia-t-elle nerveusement.

Franz sourit, lorgnant du coin de l’œil Albert et Shahn. Il comprit qu’ils l’intimidaient, voilà pourquoi elle ne les avait pas approchés. Tant mieux.

— Que dirais-tu d’une petite balade ? proposa-t-il, en même temps qu’il entoura du bras les frêles épaules de la jeune femme, dans un geste qui se voulait protecteur.

Ils s’éloignèrent, en discutant de tout et de rien. D’ordinaire peu bavard, Franz se dévoila sur sa vie de soliste en perpétuel voyage. Lui, qui d’habitude faisait parler les filles, pour mieux les charmer, montra un autre visage. Il éprouva une sorte de confiance avec elle, une invitation à se dévoiler, lui montrer le vrai Franz Schligg. Surtout pas le Don Juan pervers ni le meurtrier à l’archet. Elle le faisait sentir comme une personne… « normale ».

Au fur et à mesure qu’ils continuaient leur promenade, leur conversation voguait vers d’autres sujets plus ou moins banals : le ciel, le parc, les gens. Teresa ne laissait pas le silence s’installer. Si d’aventure cela se produisait, il suffisait qu’elle s’émerveille à nouveau de ce qui les entourait : ces touristes indiens et leurs tenues colorées, par exemple, ou ces étudiants en vacances, ou encore, cette magnifique statue que l’on croirait en or. Celle-ci représentait Johannes Strauss fils, jouant du violon.

Tels des pèlerins, eux aussi firent une longue halte devant le bronze doré. Franz le fixait d’un air à la fois nostalgique et anxieux. Il ne pouvait s’empêcher de comparer l’archet de ce violon à celui qui avait servi d’arme à son crime. Malgré tout, il en regrettait amèrement la perte.

Était-ce dû à sa mélancolie apparente que Teresa décida de le laisser un instant seul avec ses pensées ? La flûtiste se dirigea vers un groupe de jeunes touristes et leur proposa de les photographier. De toute évidence, ils avaient du mal à trouver la bonne position avec leur smartphone pour se prendre en photo.

La voir si ouverte, alors qu’il la croyait timide, le fit sourire. Elle avait réussi à détendre l’atmosphère. Il s’écarta de la cohue et l’observa jouer les photographes, mais il fut reconnu par un couple de touristes japonais qui souhaitèrent immortaliser cette rencontre avec le maestro. Il fut contraint d’accepter, suscitant la curiosité des badauds. D’autres inconnus voulurent être pris avec lui ; même si la plupart ignoraient qu’il s’agissait d’un virtuose du violon et non pas d’une vedette de cinéma.

Lorsque l’affluence se fut calmée, il découvrit, ému, un grand sourire enfantin éclairer le visage de la belle. Il brûlait de lui avouer que près d’elle, tous ses problèmes, toutes ses inquiétudes, s’envolaient. Qu’elle était le meilleur remède à ses maux ! Qu’il avait une folle envie de l’embrasser à l’instant ! Mais il n’osa pas.

Pressés par l’heure, ils s’éloignèrent. Franz ne put éviter de se retourner pour apprécier à nouveau ce lieu magique. Les badauds s’étaient dispersés. Il ne restait plus que deux personnes, ils ne contemplaient pas la statue de Strauss, mais un autre violoniste : lui.

Franz présuma qu’il s’agissait de simples touristes, bien qu’ils n’en avaient pas l’air. L’un, petit, les yeux globuleux, portait un trench beige Mackintosh, l’autre, grand, un pardessus noir. Le violoniste crut reconnaître chez le deuxième le même air sinistre et l’allure intimidante du meurtrier de la déchetterie.

Lorsque leurs regards se heurtèrent, ce dernier lui adressa un sourire pervers, tordu par une cicatrice à la lèvre supérieure. Comme frappé par un coup de fouet, Franz se sentit défaillir et s’agrippa à Teresa. Reprenant aussitôt contenance, il se retourna, mais les deux individus étaient repartis. Après un profond soupir, il laissa Teresa et regagna la scène en accélérant ses foulées pour marcher seul.

La jeune femme le talonna, le priant de l’attendre, inquiète. Elle suivit le rythme hâtif de ses grandes enjambées. Aussi étonnée que soucieuse, elle s’enquit sur sa santé, lui posant une infinité de questions qu’il ignora.

Franz pensait à ces deux hommes, persuadé qu’il s’agissait bien de l’assassin et d’un complice. Que faisaient-ils là ? S’approchant de la scène, il ralentit et attendit, enfin, la flûtiste. L’orchestre et le public étaient déjà installés. Il ne manquait plus qu’eux.

Le violoniste remarqua la préoccupation dans les traits du Chef d’orchestre. D’ailleurs, celui-ci parut soulagé de le voir, mais il fit la grimace en découvrant Teresa arriver derrière lui.

Avant que chacun rejoigne sa place, le violoniste se pencha à l’oreille de la jeune femme.

— Attends-moi à la fin, susurra-t-il.

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