Andréa - 6 (**)

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Compréhensif, Albert quitta la pièce à contrecœur. Le violoniste essayait de vider sa tête avant de s’adresser à l’inspecteur. Avec le goût d’Andréa sur ses papilles, il pensait à sa nuit de folie, réalisant tout ce qu’il avait pu rater. Pendant ce temps-là, son interlocuteur le sondait, impatient.

— Que voulez-vous que je vous dise ? demanda Franz, arborant un sourire satisfait.

— Racontez-moi quand vous avez vu Mademoiselle Kruse pour la dernière fois.

— Jeudi dernier.

Il répondit sur-le-champ avec un ton insolent, commettant à nouveau l’imprudence de regarder Neumann droit dans les yeux. Prenant cette attitude comme un signe d’arrogance, le policier se lança dans un monologue, se plaignant pratiquement qu’on ne lui laissait que les histoires de chiens écrasés, récriminant l’arrivée de ces jeunes technocrates qui croyaient tout savoir sans connaître le terrain.

Étonné par cette réaction, Franz fit semblant de ne pas avoir écouté sa diatribe et développa sa réponse.

— La dernière fois que je l’ai vue, c’était chez moi.

— Ah ! Voilà qui devient intéressant ! J’adore mon métier ! murmura l’inspecteur d’un ton paillard, comme s’il s’attendait à des détails torrides.

— Nous sommes allés boire un verre après le concert. Nous avons voulu continuer la soirée chez moi. Elle est partie un peu avant minuit, poursuivit-il, crachant les phrases comme s’il récitait une liste de tâches apprise par cœur, le regard se balançant de gauche à droite sur le plafond.

— C’est rapide, n’est-ce pas ? commenta Neumann en surlignant l’heure qu’il venait d’écrire sur son calepin. Si le concert s’est terminé à 22 h 30, vous avez fait vite.

— Nous n’avons rien fait, assura le violoniste, les yeux ronds.

Franz fixa ensuite le plancher, attiré par une minuscule araignée qui s’approchait de la chaussure délacée de son interlocuteur.

— Nous n’avions pas d’atomes crochus, poursuivit-il comme s’il se parlait à lui-même. Ça peut arriver.

— Et vous l’avez laissée partir ? À pied ? En taxi ? Vous ne l’avez pas raccompagnée chez elle ?

Le jeune homme hocha la tête négativement.

— Pas très galant. Vous avez dû vous quitter en mauvais termes…

— C’est bien cela.

— Puis-je savoir pourquoi ? Attendez, pas d’atomes crochus ?

Le violoniste acquiesça. Ses yeux gris bleu criaient son innocence.

— Mais, vous l’avez revue le samedi suivant ?

Franz fouilla dans ses souvenirs. Quand s’était-il débarrassé du corps ?

— Un témoin est allé chez vous samedi matin et a cru vous reconnaître tous les deux dans le hall de votre immeuble.

Le sang du virtuose se glaça. Comment Albert avait-il pu oser raconter cette histoire à la police ? Parmi tous les gens, pourquoi lui ?

— Albert ? Je sais qu’il est passé chez moi samedi dernier, mais je ne l’ai pas vu.

— Mais étiez-vous avec elle ?

— Non ! Je n’ai pas le souvenir d’avoir amené une autre fille chez moi ! Encore moins de l’avoir embrassée dans le hall de mon immeuble !

— Qui a parlé d’embrasser une fille dans le hall ?

— Albert le dit ! Écoutez, allez lui demander, moi, j’en ai assez.

L’Inspecteur écrivit quelque chose dans son calepin que Franz tenta de voir.

— Quels habits portait-elle ? Des bijoux ou autres signes distinctifs ?

— Je ne sais pas… à un moment elle ne portait rien, lança-t-il d’un ton amusé, pour détendre l’atmosphère.

Mais son interlocuteur ne réagit pas, l’obligeant à creuser dans ses souvenirs.

— Franchement je n’ai pas remarqué ses vêtements. Elle avait plein de bagues aux doigts…

Il se remémora le délicieux massage de Liesl, et encore une fois le plaisir se mélangea à la scène du meurtre.

— Il y avait un pendentif coloré…

— Quelle couleur, le pendentif ?

— … rouge, répondit-il, l’image du cou percé et couvert de sang dans son esprit.

Le violoniste ferma les yeux et retint sa respiration quelques secondes. Geste que Neumann ne manqua pas de remarquer et de noter dans son carnet. Franz le regarda griffonner, imaginant qu’il écrivait en grosses lettres le mot COUPABLE. Convaincu que sous ses faux airs de bureaucrate inoffensif se cachait un vrai flic qui marchait à l’instinct.

— Une dernière question, étiez-vous au courant de la relation qu’entretenaient Mademoiselle Kruse et Monsieur Carring ?

Le jeune homme acquiesça d’un signe de tête comme si la réponse était évidente.

— Pourquoi sortir avec elle, alors ?

— Parce qu’elle me l’avait proposé.

Franz rétorqua du tac au tac, levant ses yeux gris droit vers l’inspecteur. Celui-ci termina ses notes, se releva et quitta la pièce. Le violoniste resta assis, car il avait deux mots à dire à Albert. Le Chef d’orchestre revint. Visiblement mal à l’aise, il subit le regard haineux de son ami.

— Mais, qu’est-ce qui t’a pris d’aller lui raconter des conneries ? lui jeta le virtuose à la figure en se relevant, énervé. Depuis quand viens-tu chez moi pour m’espionner ?

— Je te rappelle que tu m’avais proposé de passer chez toi. Et je sais bien que c’était toi et Liesl. Pourquoi ne veux-tu pas le reconnaître ? Elle a disparu, que ce soit jeudi ou samedi c’est important ! Je veux comprendre pourquoi elle aurait loupé son entretien ! Pourquoi se serait-elle coupée du monde depuis jeudi, si samedi elle se trouvait avec toi ?

— Parce que ce n’était pas elle, Sherlock ! Et cela ne te regarde pas ! poursuivit-il en s’avançant vers la porte, laissée entrouverte.

Le violoniste se retourna vers lui et, avec un ton méprisant, ponctua :

— Ma vie n’est pas aussi ennuyeuse que la tienne. Et si la disparition d’Andréa Steinger t’inquiète également, va consulter les journaux de ton pays, elle est là-bas !

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