Andréa - 4 (***)

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Plus tard, Franz et Albert se retrouvèrent pour une séance de répétition dans la salle de concert.

Le violoniste avait complètement oublié leur altercation matinale. Par conséquent, il tentait de s’adresser au Chef d’orchestre dans leurs termes habituels. Peine perdue ! L’Anglais n’était pas de nature rancunière, mais gardait le goût amer de leur discussion. Le silence de Liesl lui paraissait de plus en plus lourd à supporter.

Albert eut un comportement peu professionnel, en faisant mine d’ignorer la présence de son premier violon. Si d’aventure leurs yeux venaient à se croiser, il lui lançait un regard fulminant.

« Ça passera », pensa Franz, qui avait d’autres soucis en tête. Il regagnait son pupitre lorsqu’Andréa, majestueuse, fit son apparition. Albert l’accueillit et la présenta au reste de l’orchestre, la couvrant d’éloges et la remerciant de lui faire l’honneur de sa visite.

La violoniste prit place dans les gradins et lorgna son homologue d’un œil complice. Après cela, elle se tourna vers le côté opposé de la scène et agita discrètement la main en souriant. Pris d’une curiosité aux limites de la jalousie, Franz leva les yeux pour savoir à qui elle s’adressait. Il découvrit Lili, occupant le siège vacant de Liesl, elle répondait au salut. Quand leurs regards se croisèrent, elle détourna le sien aussitôt.

À la voir comme premier violoncelle, il réalisa qu’il avait tenté le diable lorsqu’il avait approché Lili. Cette petite idiote lui avait gâché la vie. Il s’avisa soudain qu’elle avait envoyée Liesl lui donner une leçon, comme on lâche un chien d’attaque. Maintenant, il comprenait mieux quelques détails qui l’avaient intrigué sur le moment. « Quelle conne ! »

Il la dévisagea à nouveau, avec ressentiment.

Lili se sentit littéralement agressée par son regard rempli de haine. « Crétin ! » fut le seul mot qui lui vint à l’esprit, gênée par ces beaux yeux qui n’avaient plus rien de charmant et s’avéraient acérés comme des lances.

Elle fut d’autant plus irritée par son attitude, qu’elle s’inquiétait pour Liesl. Depuis que cette dernière était sortie avec le violoniste, elle n’avait plus eu de ses nouvelles malgré ses appels.

Incapable d’imaginer le pire, et connaissant bien son amie, elle se demandait quelle escapade avait-elle encore entreprise. « Je suis une femme libre », se justifiait Liesl à chaque fois qu’elle lui racontait une de ses aventures. Par conséquent, même si Lili essayait de ne pas trop s’en préoccuper, elle lui en voulait un peu. Pourquoi la laisser dans le doute ?

Le regard haineux du violoniste l’intriguait. Et s’il y était pour quelque chose ? Elle lui avait remarqué un comportement inhabituel. Silencieux. Effacé. Fatigué. Alors qu’il était d’habitude glabre, une petite barbe négligée peinait à camoufler des joues bien plus creuses que du temps de leur rendez-vous. Enfin, sa peau arborait une pâleur déconcertante. Visiblement, il avait mené une bataille. Était-ce à cause de Liesl ?

Ses pensées furent interrompues par Albert, qui donna les instructions pour le début de la répétition. Au programme, le deuxième mouvement de la Symphonie n°9 de Dvorak. Du coin de l’œil, elle ne put s’empêcher de le lorgner à nouveau. Instrument en main, le violoniste parut soudain apaisé.

La musique avait toujours eu un effet relaxant pour Franz, surtout cette mélodie qu’il chérissait. Néanmoins, cette fois-ci, au fur et à mesure qu’il glissait son archet sur les cordes, un flot de sensations le frappa de plein fouet. Des images de sa soirée avec Liesl le tourmentèrent. Il revit le moment où elle s’était emparée de son violon en laiton pour le caresser et il revécut sa réaction barbare, lorsqu’il lui enfonça l’archet dans le cou. Il avait franchi les limites. Un futur incertain, un présent amer.

La flûte de Teresa retentit avec une beauté apaisante, presque comme une berceuse. Il suivit avec son instrument, guidant les autres cordes. Albert les arrêta pour donner ses instructions. Franz profita de la pause pour diriger son attention vers les fauteuils d’orchestre où la ravissante Andréa Steinger écoutait, tandis qu’il admirait ses magnifiques jambes croisées.

Devant ce spectacle, il sentit un désir fougueux monter en lui. Il brûlait d’appétit pour cette femme.

Le solo de flûte recommença. La concupiscence décuplait à chaque note. Andréa suscitait en lui l’envie de se laisser posséder. S’il devait être un objet, il serait le sien. Paradoxalement, elle attisait en lui des réminiscences de sa dispute avec Liesl. Comme si son subconscient voulait lui rappeler que désormais, le plaisir lui était interdit.

Il préféra ne plus y penser, et dirigea son attention sur le fond de la salle, sombre et vide. Mais l’obscurité fut propice à raviver les souvenirs du meurtre de la déchetterie.

Au loin, il aperçut une ombre. Elle semblait observer la scène. C’était peut-être de la suggestion, son cerveau commençait à lui jouer des tours. Cette silhouette massive, calme, immobile, restait debout, bras croisés. Franz avait l’impression qu’elle le regardait lui. Uniquement lui. Était-ce bien réel ?

Quelques coups de baguette irrités du Chef d’orchestre le ramenèrent à la réalité, à son tour d’indiquer le mouvement. Il donna le tempo aux cordes et se mit à jouer, dirigeant à nouveau son attention vers le fond de la salle, à la recherche du mystérieux individu. Toujours là, bien réel. Il marchait lentement vers la scène. Puis, au milieu du parterre, il s’arrêta et glissa sa main à l’intérieur de son pardessus, à hauteur de la poitrine.

Il fut certain qu’il s’agissait de l’assassin de la déchetterie. « C’est lui ! Pour sûr. » s’affola-t-il dans sa tête. « Quel idiot ! » Dans sa folie, il imagina qu’il le recherchait pour l’abattre, lui. Son cœur s’emballa lorsqu’il craignit qu’il ne tue tout le monde.

Comme électrisé par une décharge, il donna un brusque coup d’archet. Cela attira l’attention de tous, principalement le regard réprobateur d’un Albert excédé. Seule Andréa fit semblant de ne rien remarquer, elle examinait ses ongles manucurés, un petit sourire malicieux au coin de ses lèvres.

Franz se leva d’un bond, abasourdi par cette vision, embarrassé, sa tête tournait comme une toupie.

— J’ai besoin d’air !

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