Nouveau départ et petits jeux - 3 (****)

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— Monsieur Schligg, ça va ?

Franz entendit la voix nasillarde du gardien l’arracher au néant. Aussitôt, les images de son acte le frappèrent violemment qu’il cria, terrifié. Ses mains palpèrent son torse, pour vérifier que son pardessus couvrait toujours sa chemise ensanglantée.

— Ça va ? Vous m’avez fait une de ces frayeurs ! poursuivit le concierge en l’aidant à se relever. Vous n’avez pas l’air bien. Venez, je vous raccompagne. Je vous appelle un médecin ?

Encore étourdi, Franz répondit que non, que tout allait bien. Il voulait savoir ce que le gardien avait vraiment vu. La peur lui soufflait des idées paranoïaques, l’incitant à se méfier de sa sollicitude suspecte. Avait-il examiné la chaudière ? Avait-il aperçu le sang sur la chemise ? Il se reprocha de ne pas l’avoir changée.

— Qu’est-ce que vous faisiez là de si tôt ? La porte était fermée à clé !

— Et vous, qu’est-ce que vous faites là ? demanda le violoniste, hautain, ignorant sa question.

Avant de répondre, visiblement enrhumé, le concierge sortit un mouchoir et souffla dedans.

— Je voulais passer en coup de vent avant de partir. J’aurais dû le faire depuis deux jours, mais je n’ai pas pu. Un résident se demandait si ce n’était pas encore Monsieur Szabó qui avait mis un chien dedans…

Le jeune homme écarquilla les yeux, pétrifié. Avant que l’effroi ne s’empare de lui, le gardien poursuivit :

— … Mais apparemment vous avez voulu faire mon travail. Quelle idée de venir ici ! Vous m’avez foutu une de ces trouilles ! Ne soyez pas impatient, il y a une réparation de prévue lundi.

— Lundi ? murmura-t-il, confus. Quel jour sommes-nous ?

L’homme le regarda, incrédule. Il insista pour le raccompagner à son appartement, même s’il avait l’air pressé de partir. Franz réussit à s’en affranchir au pied de l’ascenseur, puis le suivit des yeux, pour s’assurer qu’il ne reviendrait pas inspecter le sous-sol dans l’immédiat.

Il attendit la cabine. Des questions l’assaillirent : le corps disparaîtrait-il rapidement ? La combustion pourrait-elle provoquer des odeurs suspectes ? Ou nuire davantage à son fonctionnement ? Trouverait-on quelque chose dans le corps de chauffe lundi ? Auquel cas il était foutu, un témoin l’avait vu.

Malgré tout, l’idée de fuir, de quitter la ville, voire le pays, ne lui vint pas à l’esprit. Il ne savait plus. Tout ce qu’il voulait, à cet instant ? Retrouver sa vie d’avant.

Lorsqu’il revint chez lui, une note sur la porte lui avait appris la visite d’Albert. Franz se souvint du moment où il avait embrassé le cadavre de Liesl. Quelqu’un avait pénétré dans l’immeuble. La nausée l’envahit à cette pensée. Ce devait être lui. Deux témoins déjà !

À l’intérieur, son attention se fixa sur les preuves de son crime. Il attrapa le rouleau de sacs-poubelle et en prit deux pour envelopper le tapis. Un autre pour y mettre le violon en laiton, le sac à main de Liesl et sa propre chemise. Ensuite il essaya de faire disparaître les taches de sang restantes. Enfin, il profita d’une douche, en ouvrant bien la bouche pour tenter d’enlever la saveur de sa victime. Hélas ! Après plusieurs brossages et gargarismes mentholés, il ne put se défaire de cet arrière-goût qui lui rappelait le baiser morbide.

Enfin, il considéra les possibilités pour se débarrasser des preuves. Tandis qu’il réfléchissait, il fut distrait par la petite lumière clignotant sur son téléphone fixe. Était-ce un message d’Albert ? Le rappel d’un engagement qu’il aurait eu avec l’Orchestre ? Cela expliquerait la note sur la porte, mais il s’occuperait de cela ultérieurement.

Pour l’instant, son unique priorité était de faire disparaître les preuves. Il abandonna l’idée de retourner à la cave les brûler. L’envie de prendre sa voiture et partir pour ne plus s’arrêter le titilla. Cette vision s’accompagna d’une image lointaine : le dernier trajet vers chez lui, du temps où son père habitait encore à Annsberg. Il se rappela la longue cheminée se dressant sur l’autoroute A1, au nord, à l’extérieur de Vienne. Une déchetterie industrielle ? Dans tous les cas, un endroit idéal pour brûler les preuves.

Il prit une belle somme d’argent en liquide, imaginant qu’il serait facile de soudoyer l’intendant pour tout calciner. Puis, il monta dans sa voiture, emprunta l’autoroute en direction de Linz et roula, avec comme seul destination une tour en brique rouge, visible depuis la route principale. Lorsqu’il l’aperçut, il prit la première sortie et suivit une série de petits chemins jusqu’à atteindre son but.

La proximité des ruines calcinées de ce qui fut un bidonville lui fit craindre une mauvaise rencontre. La déchetterie semblait abandonnée, tout comme les caravanes alentour. Pourtant, la cheminée crachait de la fumée. Il gara son véhicule sur le côté de la route et s’approcha du grillage. Au pied du conduit, un entrepôt, à l’extérieur, une cabane vide, des carcasses de voitures et du gros électroménager. Derrière la clôture, un rottweiler attaché le suivait silencieusement de ses yeux menaçants.

Un panneau mal orthographié lui interdisant l’accès faillit le convaincre d’abandonner. Sur le point de partir, il aperçut un homme qui sortait de la baraque : un individu crasseux, paré d’une expression creuse. Dès que le bonhomme le vit de près, son visage refléta une sorte d’étonnement auquel Franz n’accorda pas d’intérêt.

— Je voudrais incinérer quelques affaires, dit-il en désignant le coffre de sa voiture. J’exige discrétion et rapidité, vous serez bien payé.

L’individu dénoua la chaîne rouillée, entrouvrit la grille. Franz retourna à son véhicule pour sortir les deux paquets, qu’il ramena aux pieds de l’intendant. Ce dernier prit celui qui contenait le violon en laiton avec un regard avide, prêt à fourrer son nez dedans. Franz le lui arracha brusquement.

— Ne l’ouvrez pas ! Cela appartenait à mon père malade, s’empressa-t-il de mentir.

Une partie de son être lui en voulut de le mêler à son ignominie.

— Débarrassez-vous-en tout de suite, ordonna-t-il, affichant une liasse de billets. Pouvez-vous le faire ?

Le violoniste en tira cent euros et les lui tendit, insistant sur sa dernière phrase. L’individu l’attrapa, fit les yeux ronds et se gratta le haut du crâne avant d’ajouter :

— Il faut que je puisse faire le tri…

Évidemment ! remarqua Franz intérieurement. Mais il était si près du but, qu’il garda son sang-froid pour appuyer sa demande, montrant les billets en éventail.

— Je vous donnerai tout ça après avoir vu l’incinération.

L’intendant finit par acquiescer. Il ramassa le sac et le tapis enveloppé, puis l’invita à le suivre jusqu’à l’entrepôt. Franz regarda derrière lui, la petite voix dans sa tête avertissait contre la confiance aveugle qu’il accordait à l’homme.

Le violoniste lui emboîta le pas et pénétra dans un étroit et sombre couloir, bordé par des étagères remplies de tas de détritus et de gros cartons. Ils atteignirent une vaste salle où se trouvait le foyer. Franz l’observait, figé. Il pensait au cadavre de Liesl, laissée dans la chaudière de son immeuble. Pendant un court instant, il imagina une solution alternative : s’il l’avait découpée en morceaux, il lui aurait été tellement simple de s’en débarrasser dans cet endroit. La seconde d’après, terrifié par cette idée, il secoua sa tête.

Entre temps, l’intendant avait posé les deux paquets près d’un amas d’autres sacs semblables et des déchets industriels. Il profita des secondes d’inattention et du manque d’éclairage pour échanger le sac avec les objets contre un autre du même gabarit et le fit rentrer dans le foyer avec le tapis.

Le grincement d’une porte métallique retentit et un jeune garçon maigrichon surgit avec un diable. Franz le dévisagea, lui et les sacs qu’il y entassait en vue d’en trier le contenu. Il fut rassuré, car il n’emporterait pas les preuves de son crime.

Raccompagné par l’intendant jusqu’à la grille, Franz remarqua que le chien avait disparu. Sur le bas-côté de la route se trouvait une élégante voiture. Le violoniste supputa qu’il ne devait pas être le seul à solliciter ce genre de service. Pourtant, il remarqua le changement d’expression du gardien : son regard creux au sourire débile avait disparu au profit d’un visage pâle et soucieux. Il referma la grille et repartit en courant vers l’entrepôt.

Avant de démarrer, Franz cogita un instant, l’image du garçon avec le diable en tête. Il eut un doute soudain. Ses sacs avaient-ils bien brûlés ? Pris de paranoïa, il essaya de se remémorer la scène. Avait-il entendu le bruit du laiton lorsqu’il l’avait jeté à l’intérieur du foyer ? Avaient-ils pu être échangés ? Après une courte réflexion, il décida d’y retourner vérifier.

Il revint sur ses pas, ouvrit la grille et avança vers l’entrepôt. Le chien n’avait réapparu dans les parages, l’intendant non plus. Rapidement, il suivit le même couloir jusqu’à ce qu’il entende des voix. Il s’approcha silencieusement et resta en retrait, derrière des cartons empilés.

— Je te jure que je n’ai rien touché ! gémissait l’individu. C’est encore Tchavo, ce gamin qui vient m’aider. Il a dû mettre ton sac de côté…

— Bien sûr, ce n’est jamais toi. C’est à lui, cette belle bagnole dehors ? demanda une autre voix, glaciale.

L’intendant tremblait de peur face au canon de silencieux pointé sur lui. Le violoniste tremblait aussi.

— Je suis désolé. Je ne peux plus te faire confiance.

Le truand dirigea son pistolet vers la tête de son interlocuteur. Franz n’osa pas rester là une seconde de plus et repartit en douce. À peine se fut-il éloigné, qu’une légère détonation retentit, suivi d’un bruit lourd, comme celui d’un corps sans vie tombé au sol. Il prit ses jambes à son cou et s’enfuit. Arrivé au grillage, il se retourna pour vérifier s’il était pourchassé. Personne. Il remarqua, près de la cabane, le chien allongé dans une flaque de sang.

Terrorisé, il se sauva, les mots de l’assassin à l’esprit : il s’interrogeait sur l’identité du propriétaire de l’autre véhicule. S’imaginant poursuivi, il tenta de nouer entre elles les chaînes rouillées, grimpa aussitôt dans sa voiture et démarra nerveusement pour s’éloigner à toute vitesse de ce lieu maudit.

Quand il put s’arrêter sur le bas-côté, il inspecta encore une fois le rétroviseur, puis respira une grande bouffée d’air. L’émotion le gagna et se mit à sangloter. Il ne pouvait pas croire à son sort. D’abord Liesl, maintenant ça.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
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Serizawa Tamao
Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
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