Nouveau départ et petits jeux - 3 (***)

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D'un geste machinal, Franz se releva. Le regard vide, autant que son esprit, il ressortit sur le balcon. L’air frais frappait son visage tandis que sa vue se perdait dans la noirceur du ciel, comme celle de son avenir. Plongé dans un état second par les évènements qu’il venait de vivre et la chaleur ambiante, il ne sentit pas ses jambes le reconduire à l’intérieur, jusqu’à son lit. Il s’y étendit et demeura prostré à fixer le plafond. Épuisé aussi bien physiquement que mentalement, il ne tarda pas à s’endormir. Son sommeil fut criblé de cauchemars, interrompus par des périodes léthargiques.

Le même rêve repassait en boucle : il redécouvrait Liesl, resplendissante et pleine de vie. Sourire fier et hautain. Subitement, son visage se déformait dans un rictus de douleur. Les yeux exorbités, elle vomissait du sang. Son cou, affreusement tordu et mutilé, saignait aussi. Franz se voyait ouvrir la bouche pour hurler, sans qu’aucun son n’en sorte. La scène se terminait toujours par un déluge d’hémoglobine s’abattant sur lui.

Lors d’un énième délire, il entendit sa victime s’égosiller. Ses cris aigus furent d’une intensité telle que le violoniste finit par sortir de sa torpeur. Enfin, il se réveilla trempé de sueur, frissonnant, il s’étonna de se découvrir dans son lit. Pendant un court instant, il caressa l’espoir que cela n’ait été qu’un mauvais rêve.

Quelques secondes suffirent pour qu'il réalise que les « cris » venaient de la sonnerie du téléphone et non pas de sa tête. Il se précipita dans le salon, mais dès qu’il prit le combiné, il ne tinta plus. Il jeta un coup d’œil vers la baie vitrée et remarqua, surpris, la lumière du jour. Les rideaux virevoltaient, soulevés par le vent, lui signifiant que la porte du balcon était restée ouverte.

Il se dépêcha d’aller la fermer et faillit trébucher sur le corps de Liesl. Ce n’était pas un cauchemar ! La vision de ce cadavre le terrifia davantage. Écœuré et au bord de la syncope, il courut vider tripes et boyaux dans les toilettes. Conscient d'avoir dépassé les limites, désespéré, il prit conscience d'avoir gâché sa vie. Plus rien ne serait jamais comme avant.

« Que faire ? » se demanda-t-il. « Me dénoncer à la police ? Peut-être pourrais-je invoquer la folie ? Oui, ça doit être ça. Un homme sain d’esprit n’aurait pas pu commettre cet acte. »

« Mais ce n’était pas de la folie ! Elle m’avait attaqué, elle l’avait cherché ! C'était de la légitime défense ! » voulait-il se convaincre, tandis qu’il revenait au salon.

À côté de la victime se trouvait l’archet souillé. Il le ramassa et contempla la tache de sang pendant quelques secondes. Écœuré, il le balança par terre.

Il refusait d'aller en prison, il ne le pouvait pas. C'était un accident ! Il n’avait jamais cherché à la tuer ! Cela avait été un véritable coup de folie, mais il était hors de question de payer pour ça. Soudain, il eut une idée qui rendit son crime plus abject encore.

Hésitant, il se pencha au-dessus du corps. Avec dégoût, il lui ferma les yeux et nettoya le sang séché sur sa bouche. Il la repoussa, ainsi que les meubles, pour dégager le tapis maculé et l’enrouler. Il releva Liesl en la prenant par les aisselles et tenta de la placer en position debout. Au bout de son délire, il la rhabilla de son manteau tandis qu’il réfléchissait. Comment s'en débarrasser ?

Lorsqu’il aperçut la porte ouverte du balcon, il se souvint des défaillances du système de chauffage hors d’âge. Les dysfonctionnements avaient commencé l'année précédente, date à laquelle un voisin avait eu la folle idée d'y mettre son chien mort. Pourrait-il procéder ainsi avec le corps de Liesl ? Depuis cet incident, seulement les membres du conseil syndical possédaient une copie de la clé pour accéder aux locaux techniques. Par chance, il en faisait partie.

Maintenant qu'il savait où s'en débarrasser, il s’affaira à rendre une allure « normale » à Liesl. Il la coiffa d'un bonnet pour camoufler les cheveux raides de sang coagulé, lia ses poignets avec du scotch pour les maintenir ensemble. Puis, il couvrit la blessure à la gorge en enroulant autour sa propre écharpe.

Il la laissa en position assise sur le canapé pour enfiler sa gabardine, qu’il boutonna rapidement, songeant in extremis à dissimuler sa chemise maculée. Il inspira profondément et poursuivit, un soupçon de chagrin l’emplit et il se surprit à étouffer un sanglot. Puis, il souleva le corps de sa victime et positionna ses bras morts autour de son cou, ils l'enlaçaient comme une amoureuse s'accroche à son amant. La portant par la taille, il attrapa le trousseau de clés de service et s'équipa d'une petite lampe torche.

D'ordinaire, il ne croisait que très rarement ses voisins. Il n'avait pas consulté l'heure, peu lui importait, mais il espéra qu'avec un peu de chance, personne ne le verrait descendre au sous-sol. Il ouvrit la porte, vérifia que le couloir était désert et transporta le cadavre jusqu’à l’ascenseur : une machine très ancienne dont la lente et grinçante remontée se faisait attendre.

« Et s’il tombait en panne ? »

Lorsque l’ascenseur fut arrivé, il parvint tant bien que mal à ouvrir la grille et s’enferma à l’intérieur avec la morte. L’étroitesse de la cabine et les barreaux qui l’entouraient amplifièrent son angoisse. Tel un claustrophobe coincé dans un cercueil, il commença à sentir qu’il étouffait sous le poids du cadavre.

« L’ascenseur ne descend pas jusqu’au sous-sol ! » réalisa-t-il, accablé, confronté aux boutons. Comment avait-il pu négliger ce détail ?

Lorsqu’il eut atteint le rez-de-chaussée, le hall était vide. Il le parcourut des yeux et repéra la porte de la cave. Soudain, il entendit le portail extérieur s’ouvrir. Un possible témoin ! Il plaqua rapidement le corps de Liesl contre le mur le plus proche, prit son visage entre ses mains et l’embrassa. Il dut réprimer le dégoût, tout comme la sensation oppressante qui l'asphyxiait.

Des pas s'approchèrent et s'arrêtèrent devant la cage de l'ascenseur. Le cœur du violoniste cessa de battre jusqu’à ce que l’appareil s’élevât, le laissant enfin seul avec le cadavre.

Écœuré par la bouche morte qu’il avait dû embrasser, il réprima un haut-le-cœur, avant de reprendre du courage pour porter le corps jusqu'à la porte d’accès au sous-sol. Il la referma derrière lui à clé et descendit les marches, laissant trainer les pieds de Liesl. Elle lui paraissait de plus en plus lourde. Arrivé en bas de l’escalier, la respiration haletante, il s'interrogea sur sa stratégie. De toute façon, il ne pouvait plus faire marche arrière. Il essaya d’inspirer un grand coup pour s’enhardir et poursuivre, même si l'air lui manquait.

Incapable de trouver un interrupteur, il s'éclaira de sa petite lampe torche pour avancer. Il s’engouffra dans un couloir parcouru de tuyaux dont émanaient des effluves de poussière et de moisissure. Son cœur lui semblait battre tellement fort qu’il couvrait le bruit de ses propres pas.

Conscient du traitement indigne qu'il infligeait à Liesl, il ne put retenir ses pleurs tandis qu’il traçait son chemin dans ce passage humide et terreux.

« Misérable, lâche, égoïste ! » se répétait-il jusqu’à ce qu’il eût trouvé la chaudière. Tétanisé, il hésita quelques instants et posa le cadavre par terre. Puis, à contrecœur, tourna la manivelle pour ouvrir le foyer. Une vague d’air brûlant l’accueillit, rendant l’atmosphère d’autant plus étouffante. Avec beaucoup d'efforts, il souleva sa victime et se démena pour la faire rentrer, se demandant si la chambre de combustion serait assez profonde.

Quand le corps disparut à l’intérieur, il ferma la porte et gira la manivelle dans le sens inverse jusqu’à la bloquer. Une fois son forfait accompli, il ne put s'empêcher d'éclater en sanglots, terrifié par son acte. Au moment où il quittait la pièce, il avança dans la pénombre pour ressortir et vit le couloir s'éclairer subitement. Des pas firent écho aux siens. La frayeur l’envahit. Ses nerfs se brisèrent comme du verre, son cœur et sa respiration s’arrêtèrent en même temps qu’il s’écroula.

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