Nouveau départ et petits jeux - 3 (**)

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Tout compte fait, Franz hésitait à mener son jeu jusqu’au bout. Liesl semblait une proie complexe, de celles qu’il préférait éviter. Ne sachant comment s’y prendre, il proposa un pub au hasard, près du Conservatoire. Elle insista pour écouter du jazz, il trouva l’idée bonne et décida de l'amener à son bar fétiche à Grinzing. Au moins, sa soirée ne serait pas gâchée.

Ils s’attablèrent, commandèrent à boire et Franz tentait d’écouter l’artiste du jour, un pianiste au jeu nerveux qui s’adonnait à du Free jazz, un genre qu’il n’appréciait guère. Il ne remarqua pas que Liesl l’observait, amusée. Sa mâchoire crispée, signe de tension, était-elle si évidente ?

— Tu n’as pratiquement pas touché à ton verre, se plaignit-elle, posant à nouveau la main sur sa nuque.

Il repoussa son geste et se redressa, irrité, levant les yeux au plafond.

— Tu t’ennuies ? continua-t-elle. Ne me dis pas que tu es comme ça avec les autres ? J’en ai tellement entendu sur toi…

— Ah oui ? Quoi donc ?

— Tu es un trophée que toutes arborent.

— Ah bon ? s’étonna-t-il, méfiant.

Il était sur le point d’écourter sa soirée, lorsqu’elle effleura avec ses doigts magiques son cou, ses cheveux et l’arrière de ses oreilles.

— Allez, je t’avais promis un massage, proposa-t-elle. Tu habites tout près, n’est-ce pas ?

— Ça ne te regarde pas. Je pense qu’il est temps d’en finir, gronda-t-il en rejetant sa main. Je n’aime pas les filles dans ton genre.

Elle sourit d’un coin, une étincelle éclaira ses yeux.

— Les filles dans mon genre ?

Franz ne répondit rien. Il braqua ses iris sur les siens, constatant qu'il n'avait aucune emprise. Au contraire, on aurait dit qu’elle voulait l’intimider. Liesl s’approcha, doucereuse, et lui susurra à l’oreille :

— Domine-moi, alors.

Le violoniste se leva, paya l’addition et sortit sans l’attendre. Ses pas furent suivis de ceux de la jeune femme. Lorsqu’il eut atteint le portail de son immeuble, il se retourna et la découvrit derrière lui, sourire coquin et regard fier. Que faire d’elle ?

Malgré les avertissements de sa voix intérieure, le violoniste ne trouva pas de mots pour la repousser. C’était ce qu’elle voulait après tout, songea-t-il. Non, il ne lui donnerait pas ce plaisir. Il ne pensa plus à l’humilier – il n’en serait pas capable -, mais changea de stratégie. Il se comporterait en parfait gentleman, tout en restant sur ses gardes. En effet, l’assurance qu’elle dégageait ne lui plaisait pas, car elle lui rappelait celle qui avait fait de lui un monstre.

D’un signe de tête, il l’invita à le suivre. Dès qu’il ouvrit la porte, il scruta ses mouvements : elle pénétra dans l’appartement, tout à son aise, enleva son manteau, ses escarpins et fit un tour dans le salon, admirant la décoration. Son attention fut attirée par un somptueux violon doré, une œuvre d’art grandeur nature avec une touche de modernité : il était éclaté de manière symétrique autour d’un archet qui paraissait l’avoir coupé en deux. Un objet très cher à son propriétaire, qui l’avait acquis peu avant le décès de son père.

Intriguée, la jeune femme caressa de la pulpe de ses doigts l’extrémité pointue de l’archet doré, se piquant de manière inattendue. Liesl mit son index à la bouche pour le sucer, tandis que de sa main libre elle ouvrit le décolleté de sa robe, puis simula un mouvement d’éventail avec sa paume.

— Il fait horriblement chaud, ici ! se plaignit-elle. Dehors il gèle et ici on ne peut pas rester habillé.

Toujours sous le charme du violon en laiton, elle le saisit pour mieux l’admirer. Bien qu’elle se fut attendue à un comportement grossier de la part de son hôte, elle fut surprise quand il le lui arracha des mains.

Excédé, Franz balança l’instrument sur le canapé. Il n’aimait pas qu’on touche à ses affaires, surtout pas elle. Il regrettait l’avoir fait monter.

— Finissons-en, va-t’en ! Dégage ! asséna-t-il.

Puis, comme s’il se parlait à lui même, il ajouta :

— Tu as gâché ma soirée...

— Ah ! Teresa ? devina-t-elle, d'une voix mystérieuse.

Entendre ce nom le surprit. Il ne s’attendait pas à ce que son admiration pour la flûtiste parût évidente. Si elle avait remarqué son intérêt à lui, avait-elle aussi remarqué celui d'Albert ? Il songea brièvement à utiliser ce dernier pour la rabaisser. Mais avant d’attaquer, il avait besoin de prendre l’air, d’échapper à la chaleur ambiante pour remettre en place ses idées.

Il fit quelques pas jusqu’à sa baie vitrée, tira la poignée de la porte du balcon et lui signifia d’un ton acerbe qu’il ne voulait plus la voir à son retour.

« Mais, que tu peux être con ! » se tançait-il alors que le vent frais caressait son visage. Depuis qu’il avait commencé ses petits jeux, c’était la première fois qu’il se retrouvait dans ce genre de situation difficile à gérer.

Lorsqu’il rentra, il la découvrit à demi nue sur le sofa, manipulant la réplique en laiton. Violon au menton et archet à la main, elle faisait semblant d’en jouer. Agacé, Franz ramassa le manteau de la jeune femme et le lui jeta avec dédain.

— Ça suffit, tu me dégoûtes. Dégage ! tempêta-t-il.

— Mais toi, tu ne me dégoûtes pas, répondit-elle d’une voix doucereuse.

Elle déposa le violon et l’archet sur le canapé, ramassa ses affaires, puis asséna :

— Je m’attendais à ce que tu éclates de rire, pas à te voir énervé.

Comme saisi par une décharge électrique, le violoniste se figea quelques secondes, fit un pas en arrière et répéta sur un ton ferme l'ordre de partir. Il en avait assez pour la soirée et commençait à comprendre son jeu à elle.

Tendu, il la vit se rapprocher un peu plus de lui. Il lisait sur son visage la fierté d’avoir réussi à le provoquer. Bien qu’il la dépassa d’une tête, elle ne semblait pas intimidée et soutenait son regard. Il ne s’attendit pas à ce qu’elle le prenne par les pans de sa chemise pour l’attirer et lui voler un baiser.

— Prouve-moi que tu es un homme ! proféra-t-elle.

Soufflé par son impertinence, outré par son comportement, il la rejeta, posant ses mains sur ses épaules, marquant une limite à ne pas dépasser. Comme il la touchait, d’un geste défensif, elle le poussa avec force. Il perdit l’équilibre et tomba sur le canapé.

— Tu ne cherchais qu’à les humilier, maintenant tu sais ce qu’elles ont subi !

— Mais de quoi tu parles ? fulmina-t-il, les yeux écarquillés, sidéré. Que t'a raconté l'autre conne ?

Il avait enfin réalisé que la meneuse ne pouvait être que Lili.

— Ça suffit ! Tu viens de m’agresser, tu dégages ou j’appelle la police, tonna-t-il le regard noir de colère, le poing serré, menaçant un instant avant de se lever prendre le téléphone.

À la vue de ce poing serré, elle s’emporta. Animée par la colère, d’abord pour ce qu’il avait fait à son amie, puis par la rage contre tous ces hommes qui osent lever la main sur une femme, elle commit une folie : dès qu’il eut le dos tourné, instinctivement, elle s'empara de l'objet en laiton et le frappa à la nuque de toutes ses forces.

Son hôte s'écroula. Terrifiée par son acte, Liesl hésita quelques secondes, ne sachant pas s'il jouait la comédie ou si elle l'avait vraiment blessé. En hâte, elle enfila son haut, mit ses chaussures, ramassa son manteau et son sac à main, puis courut jusqu’à la porte. Prise de remords, elle se retourna. Vraisemblablement, il ne jouait pas la comédie, elle était allée trop loin.

Elle revint sur ses pas pour s’en assurer. Bafouillant des mots d’excuse, elle se pencha sur lui. Ses yeux exprimaient la honte et la peur.

Il se redressa enfin, se massant l’endroit douloureux. En pleine confusion, Franz remarqua par terre l'objet qui l'avait frappé : le violon, dont l'archet était resté sur le canapé.

Le violoniste, décidé à lui faire regretter ce coup, prit un ton doux pour se désoler de son emportement. Il se leva et s’avança jusqu’à l’entourer de ses bras et s’approcher de son visage.

— Fallait pas te rhabiller, lui susurra-t-il à l’oreille, arborant un sourire crispé.

Soudain, il l’embrassa et, lèvres collées à sa bouche, la poussa sur le sofa. Prise de court, elle tenta de résister, mais il la serra contre lui. Ce n’était pas une étreinte passionnée, mais brutale, comme si une pulsion l’obligeait à lui faire mal. Physiquement. Comme elle l'avait fait.

Son baiser devint violent, il la mordit pour maintenir la bouche fermée, tandis que de sa main droite, il se saisit de l’archet en laiton et le lui enfonça dans le cou. Elle se débattit quelques secondes avant qu'une marée de sang ne jaillisse de sa blessure et ne l'étouffe. Dans leur lutte, ils glissèrent au sol. Une pulsion irrationnelle poussa le violoniste à ressortir l’archet et à transpercer sa gorge de nouveau.

Franz tint l’arme, puis la relâcha lorsqu’elle cessa tout mouvement. Le corps sans vie de Liesl gisait par terre, sur le fin tapis à poil court qui se teintait progressivement de rouge carmin. Le jeune homme se releva et contempla le visage de sa victime. Les lèvres déchirées, dénaturé, il arborait une expression de douleur et d’horreur.

Confus, il réalisait peu à peu les implications de son acte. Il s’affala sur le canapé et regarda sa main tremblante, couverte de sang. Son esprit repassait la scène en boucle, même si sa raison voulait à tout prix avancer ou reculer le temps pour en effacer l’évènement.

Ses yeux hébétés se posèrent à nouveau sur le corps de la jeune femme. Dans sa tête, une seule pensée tournait : « Qu’ai-je fait ? ».

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