Nouveau départ et petits jeux - 2 (*)

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Une jeune femme brune se trouvait au dernier étage du Conservatoire, dans la salle dédiée au dépôt. Seule. Elle nettoyait méticuleusement son violoncelle. Après avoir vérifié les cordes, passé de la colophane sur la mèche de l’archet, elle le plaça en douceur dans son étui. Puis, elle l’aligna, debout, à côté de ses pairs. Soudain, elle remarqua une petite tache de résine qu’elle s’empressa de frotter, entraînant la chute des autres instruments comme des dominos. Elle réprima un juron et se pencha pour les ramasser à la hâte.

— Fais attention, ils ne t'ont rien fait ! s’exclama une voix, ironique, la faisant sursauter.

Surprise, elle lâcha quelques instruments et se retourna pour découvrir celui qui l’observait depuis le seuil de la porte. « Est-ce bien Franz Schligg ? » se demanda-t-elle, étonnée. Elle ne percevait qu'une silhouette dissimulée par le clignotement sporadique du néon au plafond. Le violoniste lui avait parlé d’un ton si cordial qu’elle eut du mal à reconnaître sa voix. Pourtant, c’était bien lui. Elle put le confirmer lorsqu'il s’approcha d’elle pour l’aider à ranger les instruments. Son cœur s’affola dès qu’elle huma son parfum frais aux notes de bois de santal. Il sentait si bon !

Avec son étui de violon, il tapota légèrement l’ampoule pour qu'elle cesse de clignoter. Quand la lumière se stabilisa, la jeune femme cilla, stupéfaite. Le violoniste se tenait devant elle et pour la première fois, il lui adressait des mots gentils, au lieu des directives générales assenées sur un ton sec et hautain.

Comme d’autres, elle n'était pas insensible à son charme. Secrètement, elle le vénérait et le fantasmait. Se retrouver seule avec ce dieu mettait tous ses sens en émoi. Pourtant, sa petite voix intérieure la sommait de se méfier de cet homme.

— Tu as prévu quelque chose, ce soir ? lui demanda-t-il avec un sourire discret, la fixant. Puis-je t’offrir un verre ?

Non. Elle n’était pas assez naïve pour tomber dans ce piège. Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ? Mais elle ne pouvait pas échapper à son regard bleu acier. À la fois curieuse et flattée, elle se laissa tenter. Elle savait à qui elle avait affaire, elle resterait sur ses gardes.

Elle accepta son invitation et tous deux se retrouvèrent à Grinzing, dans un bar intime, contrastant avec les joviales heurigen typiques du quartier. Sur une petite scène, trois musiciens animaient la salle avec du jazz manouche. Elle parlait de sa vie, de ses aspirations, sans imaginer qu'il prêtait une oreille plus attentive aux musiciens.

Franz savait faire parler les filles. Il lui suffisait de quelques acquiescements, quelques questions ouvertes pour donner l’impression qu’il s'intéressait à elle, qu'il buvait ses paroles. Un moyen simple d'amadouer sa cible pour la détruire plus facilement.

Elle dégageait une fragilité, une sensibilité qui faisaient d'elle la victime parfaite. Pourtant, pendant un bref instant, le violoniste trouva cette fille simple et délicieusement ordinaire plutôt sympathique. S'il avait eu un scrupule, celui-ci fut vite balayé par l'obsession de son jeu. Il n'oubliait pas qu'il s'était fixé un objectif à atteindre.

Une heure plus tard, la jeune femme claquait violemment la porte de l'appartement de Franz, les larmes aux yeux. Elle se méprisait, se détestait. Comment avait-elle pu être aussi idiote ! Pourquoi s’était-elle crue différente ? Pourquoi n'avait-elle rien tenté pour résister à ce regard électrique, ensorcelant ? Ce n'était pas dans son habitude de suivre un homme le premier soir. Et pourquoi pleurait-elle, au juste ? Avait-elle une raison de se sentir humiliée ? Il ne lui avait rien fait. Il ne l’avait même pas touchée. C’était bien cela le problème !

Comment avait-elle pu en arriver là ?

Alors qu’ils étaient dans le bar, à la chaleur discrète d'un énième mojito, elle avait cru deviner les intentions du violoniste à travers son attitude. Ses yeux avaient eu quelque chose de magnétique, de puissant : ils lui parlaient, la déshabillaient, la désiraient. Elle avait fini par perdre tout repère, toute raison. Toute pudeur.

Comment s'était-elle retrouvée chez lui ? Elle ne s'en souvenait plus, tellement son charme l'avait subjuguée. L’avait-il invitée ou, au contraire, l'avait-elle suivi, telle une petite souris envoûtée par le flûtiste d'Hamelin ? Elle avait été incapable de se contrôler, certaine qu'il la convoitait. Sinon, comment expliquer ce regard ?

Il avait laissé un billet sur la table et s’était levé. Elle l'avait talonné, ils avaient traversé la rue et franchi le portail de l'immeuble. Dans l’exiguïté de l'ascenseur, si près de son corps et de son parfum frais, elle s'était aventurée à goûter ses fines lèvres. Il l'avait laissé faire sans répondre à ses caresses. Elle en avait déduit que l'endroit n'était peut-être pas idéal. Elle attendrait. Il avait ouvert la porte de son appartement. Elle avait repéré un confortable canapé en cuir blanc, qu'elle avait jugé parfait pour la suite des ébats. Puis, elle avait déboutonné sa blouse et avait fait glisser sa jupe par terre.

Mais il n'avait pas réagi.

— Alors ? avait-elle demandé, quelque peu décontenancée.

— Alors, quoi ? avait-il gloussé en retour. Tu me fais quoi là ? avait-il ricané en pouffant de rire.

Elle n'avait pas compris et n'avait su que répondre. Comment accepter qu'elle se soit méprise sur ses intentions ? Affolée, elle avait scruté rapidement le salon, supputant qu'il devait y avoir une caméra dissimulée quelque part, certaine qu'elle venait d'être l'objet d'une mauvaise blague.

Elle avait ramassé et enfilé ses affaires à la va-vite, puis s'était enfuie sans demander son reste. Tantôt en se culpabilisant, tantôt en rejetant la faute sur lui. De tous les goujats qu'elle avait connus, et dans sa vie, Lili en avait connu tellement, celui-ci était le pire.

Seul dans son appartement, le violoniste arborait un sourire puéril de victoire. « Une de plus, une de moins » se félicita-t-il en marquant avec son index un trait imaginaire dans les airs. Il pouvait enfin se relaxer sur son canapé et écouter de la musique : Dead Can Dance, pris au hasard dans l'étagère. Il chercha la télécommande de la chaîne parmi le désordre sur la table basse et la retrouva sous une enveloppe à bulles de laquelle s'échappa un CD dont la jaquette reproduisait le Weisbuch accroché au mur. Le disque contenait l'un de ses rares enregistrements, réalisés sous l'insistance de Jakob Shahn. Ce dernier se désolait que son protégé eut refusé d’apparaître sur la couverture, car d'après lui, cela lui aurait assuré des ventes supplémentaires.

Cette fixation que les gens, surtout les femmes, avaient pour son physique, l'insupportait. Il sentait, à leur regard, qu'elles l'évaluaient comme un objet, un trophée, un jouet. Par conséquent, il ne pouvait pas les respecter, et le mépris qu'elles lui inspiraient excitait son sadisme, son désir de vengeance. Il était certain que n'importe quelle femme, prise au hasard, ne tarderait pas à s’offrir à lui sans qu’il ait à fournir le moindre effort. Toutes pareilles. « Toutes des garces », pensait-il, à l'exception de Teresa.

S'il devait être considéré comme un objet, soit. Mais il serait un trophée inaccessible.

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