Nouveau départ et petits jeux - 1 (**)

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Les magasins autour du Ring scintillaient allégrement, annonçant l’approche des fêtes de Noël. Des pots de poinsettias décoraient les vitrines et l'intérieur des commerces. Leurs feuilles rouges apportaient une touche agréable, apaisante, au milieu des rubans dorés, des sapins et des sphères multicolores.

Les yeux rivés vers l’extérieur, Albert observait, émerveillé, comme s'il les voyait pour la première fois, l’Hôtel de ville, le Burgtheater, Hofburg. Les immeubles, les places et les rues de cette ville qu’il aimait tant.

Bientôt, il pourrait quitter ce tramway qu’il jugeait trop lent. Son pied trépignait et son pouce tambourinait, impatient de presser le bouton pour signaler son arrêt. À sa descente, il soupira profondément. Ce rendez-vous représentait un achèvement pour lui. Après toutes ces années d’efforts et d’études, il était à quelques doigts de réaliser son rêve : triompher comme chef d’orchestre à Vienne.

Ce fils et petit-fils d’illustres musiciens s’était préparé, convaincu qu’il se ferait un nom et que pour cela, il devait se rendre au pays de tous ses grands maîtres : Mozart, Haydn, Schubert ou Mahler, pour ne citer qu’eux.

Enfin, son travail acharné avait porté ses fruits. Albert Carring avait réussi à décrocher un entretien avec l’éminent Jakob Shahn, Directeur du Conservatoire, pour un poste à la hauteur de ses ambitions. Il attendait ce moment depuis plusieurs jours, voire des semaines. Tout devait se passer sans fausse note. La perfection démarrait avec la ponctualité, de ce point de vue, il demeurait irréprochable malgré les péripéties qu’il avait dû surmonter.

En effet, plus tôt, la malchance s’était acharnée sur lui : une panne de réveil suivie d’une interruption de sa ligne de métro. Il avait dû courir pour attraper une autre correspondance. Malheureusement, le froid ne l’avait pas empêché de tremper sa chemise. Son apparence en avait pris un coup.

Par miracle, il avait néanmoins réussi à atteindre les portes du Conservatoire avec dix minutes d’avance. Quoi de mieux que de profiter de ces quelques instants de répit pour évacuer son stress avec du tabac ? Malheur ! Il tapota en vain toutes ses poches alors qu’il visualisait avec précision le paquet laissé sur la table du petit-déjeuner. Il se rappelait bien l’image dégoûtante d’un poumon découpé, une illustration choquante, qui n’enrayait pas son besoin de fumer dans des situations comme celle-ci.

Il n’aperçut aucun bureau de tabac autour de lui. Le plus proche se trouvait à l'arrêt du tramway. Il n’avait pas le temps d’y retourner, d’attendre d’être servi et de s’en griller une. Ironiquement, tout cela lui donnait une envie de nicotine à la limite du désespoir.

Résolu à mendier pour obtenir sa dose, il prit un bol d’air, avant d’aborder le premier quidam croisé. Il aperçut un individu grand et mince, le port altier, habillé avec une certaine classe. Il tenait une cigarette entre ses longs doigts fins.

Albert resta figé devant l’homme dont le nom et la célébrité ne lui étaient pas inconnus. Il n’osa pas lui demander l'objet de sa convoitise et se contenta d’observer sa cigarette comme un chien assoiffé. Le violoniste la faisait valser dans sa main, en même temps qu’il dodelinait de la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s’il écoutait une mélodie.

Franz Schligg. L’Anglais avait eu la chance de le voir à Bath quelques années auparavant. Il était d’autant plus intimidé, qu’il aurait préféré engager une véritable conversation avec ce grand virtuose, au lieu de lui quémander une banale clope.

De son côté, le violoniste contemplait alternativement sa main et un point fixe de l’horizon. Finalement, il sortit un briquet doré de son pardessus et alluma la cigarette pincée du bout des lèvres. Il ressentit soudainement un regard braqué sur lui. Franz se retourna, examina quelques secondes le jeune homme devant lui, puis exhala la fumée.

— C’est ma dernière, aujourd’hui j’arrête, annonça-t-il en anglais.

Il la tendit à Albert d’un geste engageant.

— La voulez-vous ?

— Oh, je ne peux pas l’accepter, répondit l’Anglais, en allemand, étonné qu’il se soit adressé à lui dans une autre langue. Puisque c’est votre dernière, allez-y, profitez-en.

Le violoniste demeura silencieux. Après une seule et lente bouffée, il jeta la cigarette par terre et l’écrasa de la semelle de sa fine chaussure italienne. Albert lorgna avec tristesse.

— De toute façon, cette merde va nous tuer, affirma Franz en anglais, les yeux rivés vers le mégot broyé sur le bitume. 

Aussitôt, il le ramassa et le déposa dans la poubelle à proximité.

— Ce maudit vice pollue les rues, ajouta-t-il.

— Excusez-moi, mais je suis curieux. Pourquoi me parlez-vous en anglais ? s’enquit Albert.

— Parce que vous le parlez, voyons ! rétorqua-t-il avec un sourire amusé.

L’Anglais voulut rappeler qu’après quinze années de pratique de l’allemand, il était tout à fait bilingue. Mais avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche, le virtuose leva son poignet d’un geste dédaigneux et consulta l’heure. Albert remarqua une magnifique Rolex dorée.

— Je ne sais pas pour vous, mais moi j’ai un rendez-vous, commenta Franz en poussant le portail du Conservatoire. Au plaisir !

Albert se sentit bête, il n’avait même pas pu lui serrer la main. À son tour, il examina sa montre et découvrit qu’il lui restait cinq minutes avant son entrevue. Il s’aventura à demander une cigarette au premier passant. Lorsqu’il eut obtenu le Graal, il n’osa plus fumer. Il lui restait trois minutes pour trouver, dans les méandres du Conservatoire, le lieu du rendez-vous.

Dès qu’il poussa le portail, une montée d’adrénaline l’envahit. Sensation connue et apprivoisée à coups de respiration ventrale. Pourtant, cette technique n’était pas adaptée pour grimper les étages de cet impressionnant escalier en spirale.

Il atteignit le bureau du Directeur, où l’assistante lui précisa que l’entretien aurait lieu dans une autre aile. Elle le conduisit jusqu’à une petite salle occupée par un imposant piano à queue. Au fond, il aperçut un vieil homme distingué, Jakob Shahn. Derrière lui, un invité inattendu : Franz Schligg, qui l’accueillit avec un grand sourire de camaraderie.

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