Ouroboros - III (***)

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Tchavo et l’autre complice revinrent après la visite des policiers. Ils s'étonnèrent de retrouver ce macabre spectacle.

Incrédule et attristé, Tchavo examina le corps du violoniste, la tache écarlate autour de l'archet planté dans son buste colorait sa chemise autrefois blanche. Elle lui rappelait la minuscule lésion qu'il lui avait infligée au moment de son enlèvement, l'injection administrée sous le coup du stress. Que faisait-il dans ce parking ?

Il aurait voulu l'épargner, il avait échoué. À présent, il se sentait coupable de ce gâchis. Vainement, il tentait de s'excuser, scrutant ce corps meurtri, en quête d’une once de vie.

Il se figea sur les yeux gris, presque transparents, de la victime. Des yeux agonisants, en larmes, le fixaient. Cherchait-il à lui transmettre un message ? Tchavo se souvint alors de la supplique du violoniste. Il voulait qu’il retrouve Lili pour lui dire qu'il avait pensé à elle. Puis, un souvenir plus lointain. Il se voyait discuter avec Franz, lui parler de ses petites affaires à la déchetterie tandis que le virtuose l'invitait à se trouver un travail honnête. Vivre de sa musique.

— Ils sont partis ? leur demanda Karl.

— Oui, répondit le ravisseur d’une voix tremblante, lançant un coup d’œil furtif vers l'homme à terre.

— Parfait ! Tuez la dame, s’il vous plaît.

L’individu le regarda d’un air pantois, puis revint vers son ancien otage, convaincu que le même sort l'attendait s'il n'agissait pas vite. Les mains tremblantes, il s'empara de son arme, rangée à l'arrière de sa ceinture. Avant qu'il ait pu tirer, il s’écroula à son tour, un trou au milieu du front.

— Finalement, je ne lui faisais pas confiance. Il ne reste que toi, rappela Karl, en direction de Tchavo. Crois-moi, ce n’est pas faute d’avoir cherché une autre solution.

Interdit, le jeune homme se raidit et lorgna le violoniste.

Karl perçut sa réaction et, en guise de mise en garde, se tourna vers sa victime. À l'article de la mort, Franz respirait avec difficulté, aussi pitoyable qu'un poisson sorti de l'eau. L'assassin poursuivit à son intention :

— Je vous avais prévenu qu’en cas de désobéissance, si l’intimidation ne fonctionnait plus, je vous donnerais une mort lente et douloureuse. Paradoxalement, c’est vous-même qui vous l’êtes infligée. Je vais apporter ma petite touche.

Franz le regardait avec le peu de lucidité qui lui restait, terrifié et rempli de haine. Le tueur visait les mains du violoniste tandis qu’il tournaillait le bout du canon dans un sordide Am Stram Gram et tira. Franz grimaça d’un supplice muet et infernal, incapable d’émettre un son autre qu’un faible râle.

Karl se tourna vers Tchavo, figé comme une statue, les yeux écarquillés.

— La dame s’impatiente. Achève-la, ordonna-t-il.

Ahurie, les larmes aux yeux, la prisonnière se sut perdue. Tchavo détourna la vue vers Franz, comme pour s'excuser ou lui demander la permission.

Le corps du violoniste convulsait, sa main valide s’agitait comme si elle cherchait à s’emparer de quelque chose. Tchavo l’observait, peiné.

— Je ne peux pas ! répondit le Tzigane, avec une nonchalance forcée. Pourquoi pas toi ? T’as une arme !

— Je ne tue pas des femmes et je ne répète pas mes ordres.

Des cris hystériques détournèrent leur attention. Sarah avait enlevé son bâillon et hurlait à l’aide. Le jeune homme demeura immobile quelques secondes, respira un bon coup et s’approcha d’elle. Avec des mots réconfortants, il l’étreignit. Prenant le menton d'une main et le front de l'autre, il fit un geste rapide et brisa sa nuque. En même temps, il lui demandait pardon.

Le silence de l’assassin lui parut suspect. Il remarqua aussitôt Karl ramasser l’arme du ravisseur, certainement pour brouiller les pistes, songea-t-il, n’imaginant pas ses véritables intentions.

— Ce n’est pas personnel, susurra Karl, le visant.

Une détonation retentit, mais à sa grande surprise, Tchavo se trouva indemne. Au lieu de le viser à nouveau, le tueur asséna un coup de talon ravageur sur le violoniste. Le jeune homme comprit qu’il lui devait la vie. Dans un dernier effort, Franz avait dû agripper le pied de Karl de sa main valide, suffisamment pour détourner le tir.

Tchavo profita de cette distraction pour se ruer sous la table, la soulever et la balancer contre Karl avant de s’enfuir. Mais l’assassin repoussa l’attaque et tira à nouveau. Nourri par l’adrénaline, le jeune Tzigane se précipita jusqu’à la porte, certain d’avoir esquivé les coups de feu. Dans sa cavalcade, il sentit un liquide chaud, gluant, couler le long de son oreille quand il percuta les inspecteurs. Paniqué, il balbutiait des propos confus.

Neumann lui tendit un mouchoir et lui ordonna de ne pas bouger. Il prit sa radio et appela une ambulance tandis que l’inspecteur Issyk s’avançait avec précaution dans la pièce. Nouvel échange de tirs. Une plainte de douleur suivie du claquement d’une porte. Silence. Inquiet pour son coéquipier, l’inspecteur sortit son arme et se précipita. À peine le seuil franchi, il le retrouva par terre, touché au bras. Son coéquipier l’informa que le suspect venait de se sauver par la porte arrière. Neumann l’enjamba pour s'engouffrer dans la pièce où il découvrit trois corps. Son premier geste fut de rectifier son appel radio : le nombre de victimes allait crescendo.

Il se précipita vers Sarah en premier, même si la position de son cou n’augurait pas de chances de survie. Il ne s’attarda pas sur l’autre homme, occis d’une balle dans la tête, puis accourut vers le violoniste, sidéré par la mise en scène.

L’esprit ailleurs, dans le tunnel entre la vie et la mort, Franz ne le sentit pas vérifier ses signes vitaux. Seule sa douleur accompagnait ce corps meurtri, dans cet endroit où il n’aurait jamais dû mettre les pieds.

S’il n’avait pas tué. S'il avait assumé ses fautes.

Et pourtant, sans ces meurtres, il aurait poursuivi ses petits jeux. Il aurait continué à idolâtrer Teresa. Aurait-il découvert ses sentiments pour Lili ? Aurait-il connu le plaisir avec Andréa ou la complicité avec Virginie ? Oui. Non. Peut-être.

D’ailleurs, son cadavre ferait une belle photo. La photographe aurait apprécié le décor.

« Papa, pardonne-moi ! »

« Maman, que tu es belle ! »

— Lili…

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