Portrait d'un criminel - I (**)

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Malgré la prise de risque inutile, Lili était résolue. Impossible de partir sans le revoir.

Mais à présent, elle était une criminelle. Une pléthore de sensations, plus ou moins étranges, l’envahirent. Etait-elle pourchassée ? Traquée ? Elle avait l'impression que son forfait était gravé sur son visage. Pourtant, elle savait qu'elle n'avait pas à s'inquiéter. L’enlèvement de Franz lui avait appris que la réalité ne ressemblait pas aux films. Elle pouvait respirer, elle disposait d'assez de temps.

La petite voix de sa conscience ne se manifestait plus. Elle était morte avec son innocence. Et cela lui convenait. À sa place, une force avait jaillie de ses entrailles, assez puissante pour l’aider à affronter son destin. Seule.

À présent, elle comprenait son violoniste. La prison ? Jamais ! L’unique solution ? Fuir. Comment justifier son geste ? Elle se comparait à Franz. Accident ? Pulsion ? Curiosité ? Obligation ? Non, pour elle, c’était la vengeance.

Comment était-elle arrivée à ça ? Par l'annonce qu'elle attendait depuis qu'elle avait appris la disparition de son violoniste. Il avait été retrouvé. Enfin ! Mais grièvement blessé. Quand elle sut ce qui avait été atteint, elle avait senti son monde s'effondrer. Pour elle, pour lui. Il ne le supporterait jamais.

Elle avait veillé sur lui, pensant au futur. Sa seule compagnie suffirait-elle à l'aider à surmonter sa perte ? Non. Elle s'était mis en tête de protéger son violon et sa Symphonie. Elle le voyait les détruire sous le coup de la colère et du désespoir. Elle en aurait fait pareil.

Elle aurait pu rester à ses côtés pour toujours si elle n'avait pas reçu l'appel de Tchavo. Blessé à l'oreille, il lui avait raconté le déroulé des faits et transmis le message de Franz alors qu'il se savait condamné. Une rage inouïe avait envahi son être, lui insufflant une idée folle. Son violoniste avait été détruit, elle devait détruire le coupable, même si elle devait se sacrifier. En cas d'échec, elle mourrait, en cas de réussite, elle serait obligée de tout quitter. Surtout lui. Avait-elle le choix ? Non.

Elle s'en voulait de l'abandonner au moment où il avait le plus besoin d’elle. Cruel, mais nécessaire.

Elle se rendit à l'hôpital. Il se trouvait alité, inconscient. Elle constatait avec tristesse les ecchymoses sur son visage, se rappelant celles qui avaient attendri son cœur, quelques mois plus tôt. Des blessures semblables l’avaient rapprochée de lui, mais aujourd’hui elles l’éloignaient. Elle aurait voulu sentir ses lèvres une dernière fois, mais un masque à oxygène le lui interdisait. Elle se contenta de lui déposer un baiser sur le front et glissa une lettre dans sa main valide.



Franz émergea d’un cauchemar pour un autre. Il détestait les hôpitaux. Les blouses blanches et les infirmières l’effrayaient désormais. Mais il ne pouvait rien faire. Sans forces ni énergie, sa situation n’avait pas changé depuis sa séquestration. Enfermé. Immobilisé. Une proie à la merci de quiconque.

Il sentit un bandage autour de sa main meurtrie, celle qui ne tiendrait plus jamais un archet. Il la releva à hauteur de ses yeux et sa douleur à l’âme s’intensifia. Il n’était plus violoniste. Il n’était plus rien. Pourquoi l’avait-on laissé vivre ?

Alors qu’il s’était vu mourir, il avait eu le choix entre deux femmes, deux bras accueillants : sa mère, celle qu’il n’avait jamais connue, et Lili, celle qui le connaissait. Sa Lili fut le phare qui éclaira son chemin.

Il remarqua une présence à ses côtés. Son mentor, assis dans un fauteuil roulant. Les yeux vitreux de Jakob Shahn rencontrèrent les iris quasi transparents de son fils spirituel, ébahi par tant de tendresse à son égard.

Des larmes coulèrent sur les joues de l’ex-violoniste. Comment pouvait-il mériter cet amour ? Il avait honte qu’on le voie comme ça. Il n’était plus digne de son attention. Pourquoi ce grand virtuose daignerait-il lui rendre visite alors qu’il n’était plus rien ? Derrière la mélancolie, Franz s’attendait plutôt à retrouver ce regard sévère, méprisant, qu’il lui lançait lorsque, jadis, il commettait une faute.

Difficile de concevoir que Shahn était tout simplement heureux de le savoir en vie. Le reste n’était que superflu.

Pas pour Franz. Il remarqua les mains de son mentor : ses longs doigts de virtuose caressaient une enveloppe.

Malgré son accident, rien ne pouvait l’empêcher, lui, de jouer du violon, pensa-t-il, envieux. Shahn crut qu’il réclamait la lettre et la lui tendit. Bien que ce bout de papier ne l’intéressât pas, Franz l’attrapa, s’interrogeant sur sa provenance. Des menaces de Karl ? Jusqu’à quand le tourmenterait-il ? Que lui voulait-il encore, maintenant qu’il l’avait détruit ?

Il exigea solitude pour l’ouvrir. Avec une seule main, il eut du mal à en extraire la carte de « Bon rétablissement » illustrée d’un stupide tournesol. Derrière l’image, un mot griffonné par une main délicate et amoureuse. Il sut qu’elle venait de Lili. Il ôta son masque, pour sentir son odeur. Son essence y était imprégnée. Des larmes de joie coulèrent de ses yeux. Elle était vivante ! Pourquoi n’était-elle pas là ?

« Maintenant je suis comme toi. Nous sommes égaux. Ton cauchemar n’est plus. Pour notre bien, je dois partir. Je t’aime. »

Il la lut à plusieurs reprises, penaud. À la énième relecture, il la broya de sa main valide et la balança, furieux. Il avait compris. Il l’avait perdue et ne la reverrait plus jamais. Qu’avait-elle fait ?

Désormais, il se retrouvait seul.

« Tu mérites ce qui t’arrive », se répétait-il inlassablement.

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