Portrait d'un criminel - II (*)

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Les heures et les jours suivants, Franz dut supporter tant bien que mal les attentions de ses visiteurs. Albert, ce menteur, n’expliquait pas l’absence soudaine de Lili et s’obstinait à affirmer qu’elle l’avait veillé. Il n’y croyait pas et l’exécrait pour ses mensonges. Le voir, en homme entier, heureux avec Teresa, contribuait à sa haine. Même son ex-muse ne lui inspirait plus rien. À présent, il la trouvait si banale, tellement ordinaire. Ses yeux, son sourire, même sa courte chevelure rousse ne lui faisaient plus aucun effet. Au point d’en oublier les notes de sa sonate.

Comme un malheur n’arrive pas seul, Andréa s'ajouta à la liste de visiteurs à son chevet. Celle-là, il la détestait par-dessus tout, puisqu’elle pourrait continuer à jouer du violon. Il ressentait sa présence comme une agression. Comme si elle cherchait à le narguer, à se moquer de sa situation. Il s’étonnait de lui avoir écrit quelque chose. Son morceau à elle, oublié lui aussi.

Face à tous ces intrus, il n’avait que deux exigences : qu’on lui prête un smartphone et qu’ils déguerpissent. Il n’attendait qu’une seule personne : Lili.

Était-elle vraiment sérieuse dans sa lettre ?

Son cauchemar n’était pas fini pour autant. Lorsque sa condition le lui permit, la police s’empressa de recueillir son témoignage. Franz ignorait tout de l’enquête. Comme il refusait de parler à Albert et à son mentor, il se sentit pris au dépourvu.

C’est alors – et sans surprise – qu’il reçut l’inspecteur Neumann dans sa chambre. Il était accompagné de son collègue, Bruno Issyk, le bras en attelle. Franz reconnut en ce dernier l’officier qui avait pris sa déposition sur l’affaire Liesl, quelques semaines plus tôt. Il s’en était tiré ce jour-là, il ne se sentait pas si confiant à présent. Il s’attendait à ce que le policier montre une attitude plus triomphante et le désigne comme l’unique coupable de son propre enlèvement et de sa mutilation.

Pourtant, Neumann l’observait d’un air étrange, mélange de curiosité et de compassion, une attitude qui finit par énerver l’ex-violoniste. « Je fais pitié à un flic ! » se lamenta Franz.

— Monsieur Schligg, je suis ravi de voir que vous allez mieux, claironna l’inspecteur.

Franz répondit par une moue. Il aurait aimé l’entendre développer sa notion d’aller mieux.

— En meilleur état que lorsque je vous ai découvert…

— C’est vous qui m’avez retrouvé ? demanda l’intéressé, à la fois étonné et curieux de l’apprendre.

« Pour une fois que son flair sert à quelque chose ! »

— Oui. Retrouvé et de peu, j’ai cru vous perdre, en effet. Vous avez eu beaucoup de chance.

Encore une fois, l’ex-violoniste aurait voulu une explication à propos de ce qu’il entendait par chance. Le plus jeune intervint pour expliciter les circonstances de leur présence à la déchetterie. Franz supputa que leur indic devait s'appeler Tchavo, qui d’autre aurait fait le lien ?

Puis, ce fut le moment qu’il redoutait le plus : raconter sa version des faits. Il remonta dans le temps jusqu’au dîner chez les Krotz, pour évoquer Sarah Strauss. Des témoins pourraient corroborer qu’ils s’étaient croisés à ce moment-là. Puis, il parla d’un hasard, leur rencontre fortuite à Salzbourg et leur rendez-vous raté. La raison ? Une autre femme, Irina. « Parfait, un autre témoin ! » pensa Franz, réalisant qu’il ignorait son nom d'épouse.

Tout cela pour justifier, honteux, que le jour du rapt, il cherchait à s’excuser auprès d’une Sarah vexée. Un malencontreux concours de circonstances dont il n’était qu’une innocente victime.

Jusque-là, les deux policiers semblaient gober ses paroles. À son étonnement, Franz se rendit compte qu’il n’avait pas menti. Il était bien une victime ! Même s’il avait omis les consignes concernant l’élimination de Sarah. D’ailleurs, il s’en voulait de ne pas l’avoir liquidée plus tôt. Puis, sa conscience lui rappela qu’il ne voulait plus tuer.

Il revint à l’instant présent. Pour le reste, il n’avait pas à mentir pour dire qu’il ne savait pas grand-chose.

— Je ne me souviens de rien. J’ai été drogué, attaché, enfermé…

— Qu’avez-vous entendu sur Madame Sarah Strauss ?

Franz hésitait. Était-ce le moment idéal pour l’incriminer ?

— Il y avait un mot qui revenait... un contrat. Elle discutait avec mes ravisseurs, elle semblait leur donner des ordres…

Des frissons parcoururent son échine. Il visualisait une image d’horreur : Sarah, venue le hanter dans ses rêves.

— En effet, tout pointe vers un enlèvement organisé par Madame Strauss elle-même, reprit Neumann. Vos déclarations concordent avec celles des individus arrêtés. Nous avons capturé deux ravisseurs, le violon a pu être récupéré.

Franz soupira. Peu lui importait.

— D’après eux, ils étaient quatre à participer à l’enlèvement, mais il y a un truc qui me turlupine…

Pendant quelques instants, Franz retint sa respiration.

— Ils affirment que deux complices se trouvaient à la déchetterie. Or, nous en avons affronté trois. Un a été retrouvé mort. Les deux autres ont pris la fuite. J’ai pu voir l’un d’entre eux, un jeune Tzigane, blessé à la tête. Le troisième homme a tiré sur mon confrère. Vous êtes le seul témoin à pouvoir le décrire.

Franz comprit, sans surprise, que Karl s’en était tiré. Tchavo aussi. Il en fut rassuré.

Soudain, la lettre de Lili revint en force dans ses pensées. Serait-il possible qu’à eux deux ils aient pu vaincre Karl ?

Il se rappela les mots écrits sur la carte et se sentit pathétique.

« Ton cauchemar n’est plus. »

Il ne comprenait pas comment ce monstre avait-il pu être vaincu par Lili ? Sa Lili ? Penser à elle dessina un léger sourire sur son visage, suivi d’une grimace de douleur. Son morceau – le quatrième mouvement –, avait été effacé de son cœur… laissant sa place au désespoir.

Face à un interlocuteur fixant le néant, le policier reformula sa question. Franz se réveilla de sa mélancolie.

Comment décrire Karl ? Un Krampus. Des images infernales frappèrent son esprit : le chien, l’archet, l’Am Stram Gram et son issue fatidique. Sa main perforée. Il ne put retenir ses larmes.

Les policiers patientèrent avant de réitérer une énième fois leur demande.

— Il était grand, comme vous, répondit-il, désignant Neumann d’un mouvement de tête. Les cheveux comme vous, ajouta-t-il en s’adressant au plus jeune. Blond. Yeux bleus, perçants. Cicatrice à la bouche, sur la lèvre supérieure, à droite, conclut-il signalant l’endroit de son index.

Neumann prit note. Le signe distinctif lui rappelait un corps non identifié sauvagement assassiné dans un parking. Son flair lui suggéra de demander une comparaison balistique. À coup sûr un autre règlement de comptes. Tout comme le carnage découvert à la déchetterie.

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas, poursuivit l’inspecteur, déclenchant la peur de Franz. Pouvez-vous nous expliquer comment se fait-il que Madame Strauss ait été retrouvée attachée à une chaise tandis que vous ne l’étiez pas ? termina l’inspecteur.

L’ex-violoniste le regarda, outré. Issyk repassait les détails dans son esprit, à la recherche d’un élément manquant. Avant que le jeune policier ne puisse intervenir, Franz s’emporta :

— Parce que vous croyez que j’ai tout planifié ? Que c’est moi qui ai fait toute cette mise en scène uniquement pour tuer une femme ? Qu’au lieu de l’enfourner dans une chaudière, j’ai imaginé ce scénario pour me débarrasser d’elle dans une déchetterie, avec une bande de brigands, même si cela impliquait de me mutiler ? Non ! J’ai seulement tenté de m’enfuir ! Mais cela n’a servi à rien ! conclut-t-il, essoufflé par l’effort et la douleur.

Neumann réalisa qu’il avait stupidement oublié les éléments corroborant les dires du témoin. Les cordes, la bâillon, le crochet… Son jeune coéquipier, agacé, ne manquerait pas de lui reprocher.

— Une dernière question, ajouta Neumann, sans s’excuser, à nouveau foudroyé par le regard noir de son confrère. Madame Strauss a été tuée sur le coup, le cou brisé. L’un des ravisseurs, d’une balle dans le crâne. L’autre, a été blessé. Mais pas vous. Pourquoi vous faire subir une lente agonie ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? tança Franz.

— Voulez-vous savoir comment nous avons retrouvé cet endroit, Monsieur Schligg ?

L’intéressé haussa les épaules. Il voulait surtout qu’ils dégagent.

— Votre fiancée, Monsieur Schligg. Mademoiselle Bylen nous a indiqué ce lieu énigmatique.

Franz et Issyk écarquillèrent les yeux, abasourdis.

— Elle m’a aussi dit que vous étiez victime d’une extorsion. Est-ce que cela a un rapport avec le fait qu’ils ne vous aient pas tué immédiatement ? renchérit Neumann.

Issyk ne dissimula plus sa curiosité et les observa comme un chien à l’affût.

— Mais de quoi parlez-vous ? Je ne comprends rien ! Demandez-lui ! Où est-elle ? C’est encore ma faute si elle a disparu ? hurla-t-il, avec le peu d’énergie restante, sa main valide sur son poumon endolori. Trouvez-la, pour qu’elle vienne me le dire en face !

— Excusez-moi d’insister, mais avez-vous été victime d’une extorsion ? relança Neumann.

L’interrogé lorgna Issyk, comme s’il cherchait du soutien, mais ce dernier paraissait tout aussi intéressé. Franz savait qu’avouer un quelconque chantage impliquerait de reconnaître ses crimes, car tout mènerait inexorablement vers Liesl. Comment n’avaient-ils pas encore fait de rapprochement ? Il hésita quant à sa réponse : s’il refusait de parler en l’absence d’un avocat, il se dénonçait d’office. Il n’avait qu’une seule issue :

— Je suis fatigué, j’ai besoin de repos.

— On va se revoir, Monsieur Schligg. Reposez-vous, conclut Neumann.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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