Portrait d'un criminel - III

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Si Franz s’était empressé de suivre Andréa, c’est parce qu’il avait une idée en tête. Elle était la seule à pouvoir l’aider à retrouver Lili.

Il monta dans la Porsche Cayenne, surpris de trouver Brullen dans la place arrière, enfermé dans une cage de voyage. « Enfin, elle prend soin de sa petite bête », pensa-t-il en même temps qu’il se comparait au félin. Emprisonné.

Dès qu’elle démarra, il insista pour qu’elle le conduise à Sankt Pölten. Malgré les nombreux refus d’Andréa, il finit par avoir gain de cause. La violoniste voulait lui éviter cette peine. Ils ne trouveraient qu’une mère furieuse, attristée par le départ soudain de sa fille, juste avant Noël.

Comme Andréa l’avait prévu, l’accueil de Madame Bylen fut hostile. Elle ne remarqua même pas sa présence tellement elle s’était empressée de l’accabler d’insultes.

Au moins, Franz obtint sa réponse. Un tel cirque ne pouvait être feint. Lili ne se trouvait pas là.

Dans sa diatribe, celle qui ne serait jamais sa belle-mère l’accusait de tous les maux : de la manipulation à l’enlèvement de sa fille. Elle lui reprocha même de l’avoir poussée à partir pour Paris, pour fuir celui qui l’avait tourmentée. Par sa faute, Lili l’avait quittée, sa propre mère ! Il lui avait volé sa fille !

Pour Franz, ces paroles glissèrent comme de l’eau sur les plumes d’un canard. En revanche, une seule phrase le toucha : « Si quelque chose m’arrive, c’est lui le coupable », avait dit Lili à son égard.

Bouleversé, Franz se demanda quand elle avait pu lui dire cela ? Il ne voyait que le jour où il l'avait ramenée à Vienne. Ce merveilleux trajet qui les avait rapprochés. Elle était partie la peur au ventre ! Il réalisait, attristé, que Lili ne s'était jamais sentie en sécurité à ses côtés.

Cette conclusion finit de broyer son cœur. La compagnie d’Andréa ne lui apparut que plus énervante. Franz méditait à son propre sort, il ne voyait qu’une seule issue. Il se souvint à son dernier acte en homme entier, à la déchetterie : sa tentative de suicide. Aurait-il le cran de recommencer ?


Ils reprirent la route, en silence. Au bout de quelques kilomètres, tête collée à la vitre, Franz regardait alternativement la route, puis Andréa. Il s’imagina lui prendre le volant, brusquement. Ils feraient une sortie de route, quelques tonneaux, le véhicule exploserait, comme dans les films, et ils mourraient. Un meurtre de plus, mais il gagnerait la paix éternelle.

Soudain, le chat miaula et ses idées noires finirent par s’envoler, loin de son esprit.

— Arrête-toi, s’il te plaît ! Ordonna-t-il.

Elle obéit. Dès qu’elle vit la première sortie, elle la prit et stationna le véhicule sur le bas-côté. Il ignora ses questions et descendit pour s’installer sur le siège arrière, à côté de la cage de Brullen. Enfin, il lui fit signe de redémarrer.

Elle reprit la route, lui priant tout simplement de ne pas sortir le félin. Aussitôt elle eut terminé sa phrase, Franz ouvrit la cage, prit le chat et le caressa. Andréa soupira en désespoir de cause. Elle doutait de sa patience.

À l’arrière, le félin fut ravi de trouver une place confortable et se lova sur les jambes de l’ex-violoniste ronronnant de plaisir. Voilà tout ce dont il avait besoin. Brullen l’empêchait de réfléchir, de ressasser sa frustration, sa déception, sa solitude. Il l’aida même à méditer. Et s’il se donnait une chance avec elle ? Pourtant, il savait que le chalet ne représentait qu'une escale. Il serait à nouveau enfermé. Otage un jour, otage toujours.


En arrivant au chalet, Andréa oublia rapidement le silence du voyage. D’une voix amoureuse, elle l'informa que tout était prêt, y compris un bon repas chaud. Elle avait confié les clés à une amie pour que tout soit mis en route.

Il ne l’écoutait pas. En sortant de la voiture, il déposa le félin sur le sol enneigé. Ses pas le guidèrent vers Andréa, qui sortait leurs affaires du coffre. Franz aperçut à l’intérieur un étui de violon, à côté de deux sacs de voyage.

Déçu et frustré, il le contempla avec un mélange de rage et d’étonnement. « Comment pouvait-elle lui faire ça ? » Andréa ne comprit pas sa colère, jusqu’à ce qu’il s’emporte et hurle, sidéré :

— Pourquoi tu l'as pris ?

Elle le regarda, ébahie, puis tourna la tête vers le coffre et saisit la raison de son courroux.

— Excuse-moi, je n’ai pas pensé...
— Non ! Tu ne penses pas ! Lâche-moi ! Pourquoi tu m’as amené ici ?
— Je voulais...
— Ton jouet est cassé ! hurla-t-il en désignant son poumon avec sa main bandée. Mets-toi ça dans la cervelle ! Je suis troué, je ne sers plus à rien !

— Franz, je tiens à toi.

Pourquoi ces mots revenaient-ils souvent ?

— Arrête avec ça ! Ne dis plus jamais ça ! Je ne t’aime pas ! Je ne t’ai jamais aimée et je ne t’aimerai jamais !

Essoufflé, il ramena à nouveau sa main vers sa poitrine. Contrarié de ne pas pouvoir manifester son exaspération sans éprouver de la douleur, il se dirigea vers les rives du lac. Avec l’intention de se calmer plutôt que de s’y jeter.

Derrière lui, Andréa essuyait une larme. Pour la première fois de sa vie, elle ne savait pas comment contrôler un homme.

— Laisse-moi t’aider, s’il te plaît, supplia-t-elle en s’approchant de lui.

Il se tourna vers elle. La vue de tant de tristesse fendit son âme, ses idées noires s’éclipsèrent. Sans dire un mot, il rejoignit le chat qui se frottait allégrement contre la porte du chalet.

À l’intérieur, elle s’affaira pour que son amant soit à son aise. Franz, observait la mezzanine, l’endroit où il avait passé des moments splendides qu'il ne souhaitait pourtant pas revivre. Pas maintenant. Pas comme ça. Malgré tout, il avait besoin de bras pour l'entourer. Ceux d’Andréa ou de quelqu’un d’autre, peu importe. Il ressentait un froid insoutenable que seuls la chaleur, l’amour, et le réconfort pouvaient soulager.

Il demeura debout, apathique, tandis qu'elle finissait de décharger, tentant de cacher son violon derrière un sac de voyage.

— Tu as faim ? Tu veux te reposer ?
Il hocha la tête, négativement.

— Laisse-moi t’aider ! l’implora-t-elle, l'enveloppant de ses bras.

Il les sentit plus délicats et tendres que lors de leurs ébats précédents. Sans passion. Cela n’enlevait rien à l’état de lassitude dans lequel il se trouvait. Ses lèvres bougèrent, mais aucun son n'en sortit. Elle comprit ce qu’il voulait : un câlin.


Plus tard, l’incertitude et l’angoisse le tirèrent de son sommeil. Franz quitta le futon avec précaution, pour éviter de la réveiller, elle ou le matou, niché entre eux deux. Il descendit.

En bas, il trouva le violon, dissimulé derrière un meuble. Il s'en empara et poussa la porte de la véranda pour sortir dans la nuit noire, frissonnant par l’air glacial. Alerté par le bruit, Brullen le rattrapa.

L’ex-violoniste prit l’instrument pour l’admirer. Un magnifique Guarnerius, porteur du poids de son histoire. Franz le huma et le caressa avec le sentiment de retrouver sa maîtresse, tandis que des larmes perlaient sur ses joues. Il le reposa, saisit l’archet et le positionna contre son thorax, de la même manière qu'à la déchetterie. Que lui était alors passé par la tête ?

Avec des efforts maladroits, il essaya de le serrer avec sa main blessée, mais seuls pouvaient bouger, douloureusement, le pouce et l'auriculaire. De sa main valide, il empoigna le violon et s'efforça de frotter les cordes, sans succès. Après une nouvelle tentative infructueuse, il voulut recommencer. Accrochant désespéramment l'archet dans son bandage, il put tirer péniblement un son immonde, mais salutaire.
Attristé, il contempla les eaux du lac, comme sur un écran. Il se revit sur scène. Adulé. Applaudi. Admiré. Il interprétait le magistral Premier mouvement du Concerto pour violon de Dvorak. Assis au premier rang, son mentor, Jakob Shahn, s'extasiait. Albert dirigeait l’orchestre. Teresa jouait de sa flûte, mais il y avait une place vide, celle de Lili.

« Tu es fini. Tu n’es rien. Tu es seul. Comme une merde ! Rejeté, comme les filles que tu as répudiées. Ça fait mal. Ça donne envie de disparaître ! » pensa-t-il.

Ne sentant même plus le froid, il rangea soigneusement l’instrument dans son étui, puis contempla les eaux calmes, éclairées par la lune. Il était si près d’une issue, mais incapable de s’y résoudre.
« Lâche ! »

Il n’avait plus envie de vivre, mais ne souhaitait pas mourir dans d’atroces souffrances non plus. Le chat vint s’enrouler entre ses jambes, comme pour l’inviter à rentrer. Franz ramassa l’étui de violon et regagna le chalet. Dans la cuisine, sur le plan de travail, il aperçut ses médicaments.

Il s'empara des boîtes, sortit les cachets du blister et les mit dans sa bouche, se servit un verre d’eau et les avala. Il le regrettait déjà ! Sa main trembla et le verre lui échappa, se brisant au sol. Le chat sursauta, feula et courut s’enfuir dans la mezzanine.

Par terre, Franz trouva ce qui l’aiderait à accélérer sa fuite. Il ramassa le plus gros morceau de cristal et se trancha les veines de sa main blessée. Quand le liquide vermeil se mit à couler abondamment, il se demanda comment s'y prendre pour l'autre poignet.

Andréa le surprit, affolée

— Franz ! Qu’est-ce que tu fais ?

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