Batopilas

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Le voyage en train avait été éreintant. On lui avait conseillé de s’arrêter dans la station suivante, afin de profiter du merveilleux spectacle naturel offert par le canyon au coucher du soleil. Mais s’il s’y risquait, il n’était pas sûr de pouvoir revenir. Les horaires manquaient de fiabilité.

Le tourisme serait pour plus tard. Il descendit à Creel, d’où un pick-up entamerait l'excursion, sur une route sinueuse, jusqu’au petit village minier de Batopilas. Un périple aussi long que l’expédition en train. Le bourg se trouvait au fin fond du canyon, quelque part dans la Sierra Madre, au nord du Mexique. Son chauffeur voulut engager la conversation dans un mélange haché d’anglais, allemand et espagnol impossible à comprendre, d’autant plus que la radio inondait l’habitacle d’une musique bruyante et monotone.

Son enquête l’avait conduit jusqu’à ce pays lointain, dans cette petite localité bigarrée, bordée par une douce rivière du même nom.

Il fut ravi d’être reçu par un compatriote. Enfin il se sentirait moins dépaysé et communiquerait dans sa langue. Tout au long du chemin vers sa destination, son contact lui expliquait qu’il y vivait depuis vingt ans. Il était venu dans le cadre des travaux d’une ONG autrichienne pour aider les communautés des Indiens Tarahumara. Lorsque les budgets furent réduits, il avait décidé d’y poursuivre sa tâche, récoltant des fonds grâce au soutien d’un pianiste renommé installé sur place. Puis, depuis peu, par sa fille. D’ailleurs, pourquoi la cherchait-il ? Cela l'étonnait.

L’homme s'était présenté comme un ami de longue date, ne provoquant aucune suspicion chez son hôte. Il le conduisit jusqu’à une modeste maison en pisé et il sonna une cloche, claironnant à voix haute qu’il était accompagné.

La porte s’ouvrit et le visage de Lili pâlit de surprise.

— Maman, c’est qui ?

La petite voix d’un bambin s’éleva derrière elle. La jeune femme prit une grande respiration.

— Papa, tu peux emmener Paco jouer dehors ?

Lorsque l'homme et l'enfant partirent, elle invita le visiteur à s’asseoir. La mine grave, elle ne savait pas comment réagir.

— Vous souvenez-vous de moi ? lui demanda-t-il.

— Comment vous oublier, Monsieur Neumann ? Que faites-vous par ici ?

— Et vous, que faites-vous ici ?

— On me cherche ? demanda-t-elle d’un ton innocent.

— Oui, répondit-il, après un bref silence suivi d’un autre plus long.

— Après tout ce temps ? Que me veut la police ?

— La police ne vous recherche pas, mademoiselle.

Lili éprouva une vague de sentiments contrastés. Oui. Elle avait fui. Une fugue inexplicable pour tous ceux qui la connaissaient, y compris sa propre mère. Plusieurs raisons à son geste. Pour chacune d’entre elles, elle devrait rendre des comptes un jour. Ce jour était-il arrivé ?

— Je ne comprends pas. Vous n’êtes plus dans la police ?

— Non, j’ai pris ma retraite il y a deux ans. Mais nous ne sommes pas là pour parler de moi.

— Je suppose que vous n’êtes pas en vacances non plus...

— Monsieur Schligg m’envoie.

Lorsqu’elle entendit ce nom, son regard étincela et elle sentit son cœur battre d’émotion. Après tout ce temps ! Lui, qui aurait dû la détester pour l’avoir abandonné au pire moment ! La recherchait-il ?

Le quitter lui, sa patrie, sa mère, fut un déchirement. La seule force l’animant résidait dans la vie qu’elle portait en elle. Protéger ce petit être des conséquences de son meurtre. Le protéger de son propre père.

Comme pour se racheter, elle avait repris contact avec cette figure paternelle qu’elle croyait perdue par la distance et le temps. Après tout, leur histoire se ressemblait. Lui, avait préféré se donner aux autres, à ceux dans le besoin. Sa mère, elle, avait pensé à sa progéniture. À lui offrir une vie confortable, quitte à l’éloigner de son père. Le sentiment altruiste n’est pas simple à concevoir ni à expliquer. Mais il avait fallu d’une situation extrême pour que Lili puisse trouver un sens à sa décision. Cet homme avec qui elle avait perdu tout contact, qu’elle croyait avoir oublié, la reçut, bras ouverts. Heureux. Protecteur. Prêt à l’aider. Ces quatre dernières années avaient été pour elle une renaissance.

Elle revint à l’instant présent.

— Je ne comprends pas, reprit-elle.

— Je pense qu’il est le seul à reconnaître mes qualités d’enquêteur, répondit-il, le sourire en coin. J’ai été surpris de le voir débarquer chez moi, à sa sortie d’hôpital psychiatrique. Vous avez su qu’il a été interné ?

Lili hocha la tête négativement, attristée par sa propre attitude. Pendant sa grossesse, elle voulut s’éloigner de tout ce qui serait susceptible de troubler le bébé. Puis, absorbée par son fils, elle avait tenté d’oublier l’Autriche. Sa propre mère et Franz, abandonnés. Suffisant pour se considérer comme un monstre. Pour le bien de son fils.

— Avec l’élection de Wenzel Krotz j’ai été mis au placard, enfin je l’étais déjà un peu. Les affaires le touchant lui, et par conséquent Monsieur Schligg, furent rapidement résolues. Peu après, j'ai pris ma retraite. Cela va sans dire, même maintenant que je ne suis plus dans la police, je peux vous affirmer que ces enquêtes ont été bâclées. Votre témoignage, par exemple, aurait conduit à une révélation plus importante. Vous aviez évoqué une extorsion, je déplore qu’aucun moyen n’ait été mis en œuvre pour vous retrouver...

Lili l’écoutait, les yeux écarquillés, ne souhaitant pas revenir sur leurs derniers échanges. Elle était plutôt intriguée par cette recherche commanditée par Franz.

— Pourquoi me cherche-t-il ?

Neumann la considéra quelques instants, comme s’il analysait l’attitude de la jeune femme. Puis sortit un calepin d’une poche de sa veste, amena son index à sa bouche et tourna soigneusement les pages.

— Ah, le voilà ! Vous lui avez pris son violon et une partition, révéla-t-il, scrutant sa réaction.

— Oui, c’est vrai, répondit-elle, la mine déconfite.

— Accessoirement, il vous aime.

Le regard triste de Lili s’illumina, en même temps qu’elle ressentit la peur. Pouvait-elle reprendre contact avec lui ? Comment le lui annoncer ?

— Et il me semble que vous lui avez pris autre chose dont il n’a pas connaissance...

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