Ouroboros - III (*)

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Le long voyage dans le coffre représenta un nouveau supplice pour le violoniste. Le peu de volonté restante ainsi qu’un bâillon le retenaient de vomir dans le sac en tissu enveloppant sa tête. Les secousses mêlées à la puanteur du renfermé, d’essence, ou de désodorisant pour automobile, suffisaient à le rendre malade. Or, il n’y avait pas de place pour la nausée, car une grosse boule dans le ventre l’oppressait jusqu’au cœur.

Avec un état mental en vrille depuis sa capture, Franz ne voulait plus penser à la suite des évènements. D’ailleurs, il réalisait qu’il n’y figurait pas. Il n’était plus rien. Un poids mort à la merci de ces gens. La présence de Tchavo aurait pu lui donner un mince espoir, mais son attitude étrange l’angoissait davantage.

Au bout d’un moment, le véhicule s’arrêta. Un claquement de portes. Des aboiements lointains. Des voix s’élevant haut et fort. Sarah ? Peu importe, il ne distinguait rien et tout ce petit monde semblait oublier qu’il fallait le sortir. Ou pas ? Peut-être qu’il serait abandonné là, enfermé, ou que la voiture serait jetée dans un canal. Alors que Franz était plongé dans ces pensées pessimistes, mais réalistes, le coffre s’ouvrit et il sentit sur sa tête le canon d’une arme. On lui intima de ne pas bouger pendant qu’on lui détachait les jambes.

Franz se demanda, pour un instant, si une balle dans la tête ne représentait sa meilleure option. Rapide. Efficace. Indolore. Il lui suffirait d’un mouvement brusque et tout serait terminé pour lui, sauf s’ils ne comptaient vraiment pas le tuer. La capuche devrait le rassurer, ils le voulaient vivant. Un geste de sa part lui attirerait un coup de crosse. Ne désirant pas aggraver sa douleur inutilement, il ne tenta rien et se limita à obéir, comme un chien docile.

Escorté par les ravisseurs, il marchait avec difficulté dans l’inconnu. Au moins, il avait récupéré ses chaussures, mais il avait froid. Il sentit d’abord un sol vaseux au milieu d’un terrain ouvert aux bourrasques, puis un endroit fermé et bétonné. Au loin, il entendait Sarah pérorer.

Ils avancèrent. Leurs pas faisaient écho, lui donnant l’impression de se retrouver dans un espace vaste et vide ; ensuite, il distingua un lourd grincement et leur marche résonna différemment. Une chambre ? Une seconde porte métallique claqua et il fut projeté à terre. Puis, sans autre indication que l’arme braquée sur la tête à nouveau, il comprit qu’il devait se laisser immobiliser.

Dans la pièce attenante, la voix de Sarah s’élevait, se plaignant des lieux, de la saleté, des rats. Toujours à parler d’un certain contrat. Elle le mentionna aussi, mais il ne put écouter, distrait par un pincement au pied. L'individu qui attachait ses chevilles, fredonnant une chanson, venait d’insérer un objet dans sa chaussure. Tchavo.

« À quoi il joue ? » se désolait le violoniste. Après un instant de réflexion, il saisit enfin le message caché dans le refrain seriné : Back Door Man. Une autre issue ? Comment l’atteindre ?

— Pourquoi tu chantes ? Dépêche-toi, faut qu’on y aille ! houspilla celui qui tenait l’arme pointée sur son crâne.

— Ça m’détend, répondit le jeune homme, insouciant.

Dès qu’il eut terminé, Franz entendit des pas quitter la pièce et le noir se fit plus noir. Le violoniste rampa tel un serpent jusqu’à la porte. Voilà son point de repère. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à se détacher et chercher à s'évader. Cela semblait si facile dans sa tête.

Au moins, il disposait de la place pour essayer de défaire les liens. Les mains ligotées au dos, il pivota ses poignets et étira ses doigts le plus loin possible, afin d’attraper chaque bout de corde. Puis, tira sur ceux-ci. Doucement. Lentement. Pas trop, au risque de resserrer le nœud. Recommencer. Gratter le nœud. S’arrêter. C’était pénible pour ses épaules et son poignet encore sensible, mais il fallait continuer. Au bout de quelques essais infructueux, il laissa ses bras reposer un peu, puis reprit, enhardi. Aussi longtemps qu’aucune vibration de pieds ne se faisait pas entendre, il avait le loisir de se concentrer sur sa tâche. Rattraper l’autre bout de corde, puis remuer. S'efforcer de le dénouer jusqu’à un complet relâchement.

« Enfin ! » aurait-il pu crier de bonheur lorsque les attaches tombèrent et qu’il recouvra sa liberté de mouvement.

Il enleva l’étouffante capuche et le bâillon en tissu pour respirer profondément, même s’il haletait encore. En récupérant son souffle, les odeurs de renfermé, de poussière et de suie le sidérèrent. La déchetterie. Il s'interrogeait sur les intentions de ses ravisseurs derrière ce choix ; mais il ne voyait qu’une seule réponse : quel meilleur endroit pour se débarrasser de leur corps, une fois la rançon encaissée ? Il ne comprenait pas comment Sarah pouvait être aussi naïve et stupide.

Après avoir massé ses poignets et étiré ses épaules, il ôta les cordes autour de ses chevilles et sortit le petit objet de sa chaussure. Un crochet de serrurier.

Il se releva tant bien que mal et longea le mur. Ses paumes caressaient la paroi à la recherche de l’autre porte ou d’un interrupteur. Rien. Après quelques pas, sans doute à l’extrémité de la pièce, il sentit la forme d’un verrou. Sa seule et dernière chance, si au moins il pouvait se servir de l’outil providentiel. Comment se débrouiller dans le noir ? À tâtons. Mêmes consignes : patience et concentration. Tenter un mouvement. Puis un autre. Comme lorsqu’on cherche à perfectionner ses accords. Ne pas désespérer.

« Surtout ne pas laisser tomber le crochet », se disait-il, tandis que son cœur battait si fort qu’il l’empêchait d’anticiper une éventuelle irruption.

Au bout d’un moment, il entendit un cliquetis et sut que c’était gagné. Il tourna le verrou et poussa à l’extérieur. La lumière du jour l’aveugla immédiatement et il mit la main en visière pour se protéger, tout en avançant. Une rafale le fit frémir, il s’aperçut que sa chemise était trempée de sueur et ressentit le froid intense. Sous la force du vent, la porte claqua bruyamment. Il sursauta, de peur que ce tapage n’alerte les ravisseurs. Mais un autre son terrifiant l’inquiéta d’autant plus.

Les grognements d’un chien le paralysèrent. Franz réalisa que la bête était attachée. Il frotta ses yeux, sa vision brouillée le permit de distinguer péniblement une grosse masse noire s’excitant à mordiller la corde qui le retenait. Rapide, le molosse se libéra et fonça droit sur lui. Les bras en avant, le violoniste tenta de se protéger, voyant déjà ses membres arrachés par les puissantes mâchoires du canidé.

Subitement, le bruit caractérisé d’un coup de feu étouffé retentit, l’animal glapit et s’écroula lourdement à ses pieds.

Franz ouvrit les yeux et vit au sol le rottweiler mort. Puis, il releva le front pour découvrir quelque chose de bien plus inquiétant. À choisir, il aurait préféré être dévoré par le chien.

Karl.

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