Ouroboros - II (***)

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L’inspecteur Neumann mouillait sa moustache dans une imposante tasse rouge, ornée d'un gros chat noir aux grands yeux verts. Il buvait son thé à la cannelle très chaud, quasi brûlant. Après l’avoir vidée un peu – afin de ne pas renverser son breuvage sur quelqu’un ou sur quelque chose, comme cela avait pu arriver dans le passé –, il se rendit au bureau de son jeune confrère, Bruno Issyk. Ce dernier suivait l'enquête sur l'enlèvement.

— Du nouveau ? demanda-t-il.

— Les gars ont shortlisté quelques sites correspondant à la description donnée. Ils pensent la réduire rapidement.

Après avoir tiqué sur le mot étrange prononcé par son collègue, l’inspecteur s’étonna qu’avec si peu d’éléments ils aient pu trouver autant de résultats sans bouger de leur siège. De son temps, il serait parti avec son binôme parcourir cette fameuse autoroute à la recherche d’une cheminée. Aujourd’hui, tout se gérait derrière un écran, se lamentait-il.

— Et qu’en est-il de la rançon ? s’enquit-il.

— Il semblerait qu’ils se soient accordés sur une somme pour les deux.

— Le sénateur payera pour les deux ? Quelle générosité !

— Apparemment, pour l’autre otage c'est un prêt. Krotz va certainement piocher dans la réserve de ses comptes de campagne.

— Et que fait la brigade antifraude avant que cette petite fortune ne s’envole ?

— Ça traîne...

— Si une partie de cet argent présumé sale est utilisé pour une bonne cause, j’aurais tendance à croire qu’il s’agit d’un coup monté...

— Tu vois des coupables partout, répondit le jeune avec dédain. L’investigation se chargera de le déterminer. Nous manquons de preuves. Pour l’instant, la priorité est de sauver des vies. Et là, ton tuyau tombe bien. Il tient ça d’où, ton indic ?

— De son intuition, dit-il en terminant sa tasse. Tu penses quoi du violoniste ?

— Pardon ? lança Issyk, qui, après chaque pause de son collègue, tentait de se concentrer sur son écran.

— Franz Schligg. Celui qui a été enlevé avec Sarah Strauss, la conseillère de Wenzel Krotz. Tu te souviens que le même Krotz avait été victime d’un accident il y a quelques mois ? Et que le corps d'une femme avait été retrouvé dans l’autre véhicule ? Devine qui a été le dernier à avoir été vu avec elle ?

—Schligg ?

— Exact ! Comment expliques-tu ça ?

— Tu veux que je te dise quoi ? Coïncidence ? Qui dit que la fille n'avait pas traîné avec des types louches ? Tout ce milieu côtoie des gens pourris jusqu’à la moelle et qui cachent bien leur jeu. Tu sais que le nom du mécène, von Liechteneau, risque d’apparaître dans cette affaire de blanchiment ? À cause de son ex-épouse et du fils de celle-ci. Ils vivaient en France. D’ailleurs, le corps de la pauvre femme a été découvert flottant dans la Seine. Au premier abord, elle se serait noyée après avoir glissé du pont de sa péniche…

— Un accident ? Bien sûr. Au fait, le violoniste n'était-il pas rentré de Paris avant de se faire enlever ?

— Tu t'obstines à le lier à tout ! Il y était pour donner des concerts, non ? Trouvons-le d’abord, après tu auras tout le loisir de lui poser des questions. Pour l’instant, cette affaire-là est entre les mains de la police française.

L’inspecteur s’apprêtait à rejoindre son bureau, lorsqu’un subalterne annonça à Issyk qu’ils avaient réduit la liste à trois sites correspondant à la recherche. Neumann se retourna, une idée en tête.

— Tu veux les trouver ? Tiens, faisons du vrai travail de flic. Tu passes trop de temps devant ton écran, lâcha-t-il, lui proposant d’examiner de plus près.

Le jeune homme ne sembla pas apprécier la remarque de son aîné, mais accepta de l’accompagner. En cas d’échec, ce qui risquait fort d’arriver, il aurait le plaisir de lui rappeler qu’il valait mieux consacrer son énergie à des pistes concrètes.

Après un premier site sans cheminée et complètement délabré, puis d'un autre rasé, ils se disposèrent à visiter le dernier. Neumann se demandait sur quels critères ses collègues avaient déterminé la liste.

— Voilà ce qu’on obtient avec si peu d’éléments, lança Issyk.

— Voilà ce qu’on gagne quand on ne bouge pas le cul de sa chaise ! répondit le plus expérimenté.

Au volant, Neumann aperçut au loin le long conduit en brique rouge. Il fut certain qu’ils auraient perdu moins de temps s’ils avaient cherché par eux-mêmes dès le départ. Ils prirent la prochaine sortie et suivirent des petites routes avec un seul cap en vue : la cheminée. Étonné, son jeune coéquipier ne prononçait pas un mot, sentant l’adrénaline monter en lui. Le plus âgé s'interrogeait plutôt sur ce qu’un type comme le violoniste viendrait faire là. Son détecteur de coupables se trouvait au niveau maximal.

Ils empruntèrent un chemin de terre jusqu'à la grille d’un bâtiment industriel. Derrière elle, une berline stationnée et des traces de pneus mélangeant terre et neige.

— Au moins, il y a quelqu’un ici. D'ailleurs, cette voiture ne cadre pas avec le décor, jugea Neumann sur un ton suspicieux.

Bruno Issyk vérifia le chargeur de son arme de service et le plaça dans son holster avant de quitter le véhicule. Son coéquipier, plus expérimenté, se contint de rappeler à cet intrépide qu’ils ne faisaient qu’une enquête de routine, pas une descente. Toutefois, indéniablement, l’endroit avait un aspect inquiétant, susceptible de mettre tous leurs sens en alerte.

— Dans les recherches, précisa Issyk, ce site apparaît comme abandonné. C’était une ancienne fonderie, devenue dépotoir.

— On verra bien.

Les deux hommes s’approchèrent de la cabane à l’entrée du bâtiment principal. La porte était ouverte, mais les lieux semblaient vides. Elle donnait accès au hangar attenant, qu'ils pénétrèrent furtivement, et s'annoncèrent, à la recherche de quelqu'un susceptible de leur répondre. Sorti d'une allée de rayonnages vides et crasseux, un individu apparut, l'air surpris.

Le plus jeune des policiers expliqua la raison de leur présence et posa quelques questions de routine. Neumann, de son côté, observait ses réactions : le type paraissait tendu et lorgnait sans cesse les entrailles de l'entrepôt. Sachant bien que sans mandat, ce serait difficile de fouiller à l'intérieur, il profita de l’attention accordée par le gardien à son partenaire et se glissa entre les allées. Pendant sa progression, il se redemandait ce qu’un type comme le violoniste pourrait fabriquer ici.

Au fond, il découvrit une vaste salle où se trouvait le fourneau alimentant la cheminée. Autour de lui, d’autres couloirs et deux portes. Son odorat l'informa que le foyer n’avait pas été allumé récemment. Il aspira profondément l'air humide et tenta de prêter attention aux éventuels bruits. Le vacarme produit par les pas précipités de l’intendant et son partenaire ne le laissèrent pas le temps de se concentrer. Son jeune coéquipier le dévisageait sévèrement.

— Qu’est-ce que vous faites ? questionna l’individu.

— Ah, oui, j’oubliais. Ça ne vous dérange pas si je jette un coup d’œil ? répondit Neumann, nonchalant, devant le fait accompli. À moins que vous ayez quelque chose à cacher, lança-t-il avec un grand sourire.

Issyk sourcilla pour le rappeler à l’ordre, mais l’interrogé sembla se figer un instant, lorgna furtivement l’une des portes au fond, puis se ressaisit.

— Allez-y, inspecteur, fouillez, répondit-il.

Neumann s'avança vers les objets de son attention. Verrouillées toutes les deux. Son partenaire pestait contre son attitude cavalière pendant qu’il tâtait instinctivement ses poches, à la recherche de son téléphone portable.

— Vous avez la clé ? demanda le policier, puis, recevant un retour négatif, poursuivit : Qu’y a-t-il à l’intérieur ?

— C’est du matériel, des machineries et tout ça lorsque la fonderie fonctionnait.

— Et vous faites quoi ici, alors ?

— Du gardiennage. Je viens juste de commencer, c’est ce que je disais à votre collègue...

Bruno Issyk toussota d’impatience, voulant lui signaler que d’avoir été présent quand il posait des questions, il l’aurait su. Mais il ne dit rien, distrait par son téléphone. Ce dernier affichait plusieurs appels perdus et un réseau instable. Il remercia l’intendant pour les informations et invita Neumann à regagner leur voiture.

— Tu sais bien que nous n’avons pas de mandat pour des perquisitions ! râla Issyk dehors.

— Nous n’avons pas besoin s’il nous y invite, n’est-ce pas ?

— Tu lui as forcé la main ! Bref, je dois consulter mes messages.

L’inspecteur Neumann prit note de la plaque d’immatriculation du véhicule et sollicita son coéquipier pour lancer une petite recherche. De son côté, il pista la trace des pneus. Elles paraissaient récentes. L'une d'entre elles attira son attention. Contrairement aux autres, insinuant un demi-tour, elle se poursuivait jusqu’à l’arrière du bâtiment. Son exploration fut interrompue par un Issyk agité, l'interpellant d'un geste de la main. L’inspecteur revint sur ses pas.

— Du nouveau ?

— Le violon est apparu ! On croirait qu’ils ont choisi le luthier exprès pour se faire piéger.

— C’est-à-dire ?

— Le type était spécialisé en instruments de valeur, il l'a reconnu et alerté la police sans que les receleurs ne voient rien venir. Le mec était équipé d'un système antivol digne d'une bijouterie de luxe !

— Et donc ?

— On les a arrêtés et ils sont interrogés depuis un moment. Ils circulaient dans une voiture volée.

— Et celle-ci ?

— Volée aussi. Il y a autre chose. Les suspects ont saisi l’adresse du luthier dans leur GPS. Devine quel est le point de départ ?

— Ici ?

— Exact !

— As-tu appelé des renforts ?

— C’est fait. Mais il est peut-être question de vie ou de mort, je suggère de poursuivre la fouille. Cette fois, équipons-nous, ajouta-t-il en sortant le gilet pare-balles du coffre.

La tension montait pour les deux policiers. Pour le plus âgé, cela faisait des lustres qu’il ne s'était pas retrouvé dans une position aussi stressante. Au contraire, le visage de son jeune partenaire mêlait excitation et satisfaction. Comme s'il prenait enfin la mesure de l'exaltation du terrain.

Tous deux pénétrèrent le bâtiment, sur leurs gardes, sans trouver la trace de l'intendant. Ils avancèrent lentement vers la salle du foyer. L’inspecteur Neumann progressait avec une seule direction en tête : les portes du fond.

Soudain, un coup de feu retentit.

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