Ouroboros - III (**)

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En rage contre le destin acharné sur son sort, Franz se laissa tomber à genoux. Les yeux embués de larmes, implorant qu’on l’achève. Tout de suite. Que cela se termine.

— Plus tard si vous voulez, répondit Karl d’une voix froide. Debout, vous avez un travail à finir.

Avant que Franz puisse saisir le sens de ces mots, une porte s’ouvrit. Un bruit de pas rapides résonna et Tchavo se précipita vers l’animal.

— Putain ! Mon chien ! hurla-t-il.

— Tu en auras un autre, assura le meurtrier, avec un ton d’ennui.

Ahuri par la tournure des événements, le violoniste dévisagea le jeune homme agenouillé, le cadavre de la bête entre les mains. En lui fournissant le crochet, n’avait-il pas prévu qu’il se retrouverait nez à nez avec le molosse ?

Un second individu sortit de l’entrepôt et s’arrêta net, impressionné par le nouveau venu.

— Que se passe-t-il ?! Qui êtes-vous ?

— Le patron m’envoie finir le travail. Vous avez reçu votre virement. Où sont les autres ?

— Ils sont partis à Vienne...

— Faire quoi ? l’interrogea l’assassin, une pointe d’agacement dans la voix.

Nerveux, sans émettre un son, le ravisseur lorgna Franz. L’otage découvrit enfin le visage de son ravisseur : un type ordinaire. À son regard fuyant, il comprit qu’il ne l’aurait jamais exécuté. Après tout, Karl avait raison lorsqu’il affirmait que la capacité de tuer n’était pas une faculté répandue. La conscience en prenait un coup. Un poids difficile à porter. Visiblement, ce type manquait d’aptitude.

— Ils sont partis vendre le violon, rétorqua l’individu.

— Ah, oui ? C’était dans le contrat, ça ?

Karl n’attendit pas de réponse et lui fit signe de rentrer avec l’otage. Seul Tchavo resta dehors avec le chien mort. Ils pénétrèrent dans une autre pièce, plus encombrée, où une Sarah exaspérée tournait en rond, un portable à la main, qu’elle balança, furieuse, sur la table pour le reprendre de suite.

— Bref, je vais téléphoner dehors ! annonça-t-elle, s’acheminant vers la porte extérieure, sans faire attention au groupe. C’est quoi tout ce remue-ménage ? Vous êtes qui, vous ? s’exclama-t-elle lorsqu’elle remarqua le troisième homme.

— Changement de plans, intervint Karl. La police arrive. Ils s’attendent à vous retrouver en position d’otage.

La présence de l’inconnu l’alarma, mais pas autant que la vue fantomatique du violoniste. Elle esquissa son prénom avec les lèvres, en silence. Abasourdie, elle reculait jusqu’au fond de la pièce, répétant aussi bien dans sa tête qu’à voix haute que ce n’était pas prévu au contrat. Sans dire un mot, l’assassin tendit un rouleau de chatterton au ravisseur, qui comprit la consigne. Il la força à s’asseoir sur une chaise pour l’attacher.

L’esprit ailleurs, le violoniste scrutait le petit chaos autour de lui, cherchant dans le fouillis quelque chose pour se sauver, même s’il n’avait plus de force. Il releva la tête et riva ses yeux dans ceux de Sarah. Ni lui ni elle ne montraient la fierté d’autrefois.

— Qu’allez-vous faire de lui ? s’enquit-elle avant de se faire museler.

— M’en occuper, répondit Karl.

— Je vais mourir, comme toi, salope ! l’interrompit Franz, à bout.

— Tututut, admonesta le tueur en claquant la langue contre son palais. Un peu de respect pour la dame !

Il accompagna sa remontrance d’un geste menaçant. Le violoniste fit un pas en arrière, le défiant du regard. Karl le toisa pendant un instant, le sourire tordu, puis se tourna vers Sarah. Elle et l’autre homme, le ravisseur, l’observaient, décontenancés par l’allure qu’il dégageait.

— Le Maestro a raison. Pas pour l’insulte. Je ne me serais jamais permis, madame. Mais pour l’autre assertion, il a tout bon. D’ailleurs, il était là pour s’en occuper. Il aurait dû vous supprimer plus tôt, à Salzbourg. Visiblement, il aime improviser. Monsieur l’artiste décide quand et comment, n’est-ce pas ?

Un air de désespoir, mêlé à la rage, s’abattit sur la femme lorsqu’elle comprit que la situation lui avait échappé. Dépité, Franz fixait le sol où un rat se faufilait. Il le suivit des yeux jusqu’à un tas de décombres. Le rongeur le guida vers un élément familier. Enfin l’ébauche d’une issue.

S’il pouvait ramasser cet objet, à la moindre distraction de Karl, il l’attaquerait pour mettre fin à ce cauchemar. Même si cette idée lui paraissait suicidaire, il devait la tenter, car elle représentait sa seule alternative.

Le ravisseur semblait tout aussi intimidé par Karl. Le violoniste supputa que dans l’hypothèse d’une offensive, il ne l’en empêcherait pas.

Subitement, Tchavo pénétra dans la pièce et examina la scène, étonné ; comme s’il avait raté un épisode de sa série préférée. Le chagrin de la perte de son chien paraissait bien loin. D’un air grave, il les avertit qu’un véhicule inconnu approchait. Tous se regardèrent. Diverses nuances d’inquiétude pouvaient se lire sur chacun de leur visage.

— Bravo, messieurs ! Nous avons la police vraiment à nos trousses, annonça Karl, impassible.

— On fait quoi ? demanda le ravisseur.

— Vous allez les recevoir, répondre aimablement à leurs questions et attendre qu’ils partent. Toi, poursuivit Karl en désignant Tchavo, tu vas te cacher comme tu sais le faire. S’ils s’approchent trop, tu interviens.

— Avec quoi ?

— Avec ton intelligence, répliqua l’assassin, sans lui accorder plus d’attention.

Les deux hommes s’apprêtaient à quitter la pièce, lorsque Karl lança au ravisseur :

— Armez-vous ! Pas de conneries si vous voulez voir votre argent.

Entre-temps, le violoniste en avait profité pour s’emparer de l’objet révélé par le rat. Quelle mauvaise plaisanterie du destin ! L’archet en laiton. Il le parcourut de ses mains, remarquant la tige maladroitement redressée, tordue par la mort d’Émilie. Après tout, le violon était revenu dans son appartement, mais pas l’archet, comme s’il devait l’attendre là où il avait signé son pacte avec le destin.

— La police est là ? murmura Franz, comme s’il venait de se réveiller, sans réaliser qu’il avait parlé suffisamment fort pour que Karl l’entende.

— Justement, reprit l’assassin, il faudra agir vite et en silence. Je vois que vous avez déjà trouvé l’arme...

— Pourquoi le ferais-je ? brava-t-il.

Franz regardait l’archet attentivement, dans toute sa longueur, comme s’il retrouvait un vieil ami. Étrange sensation qu’il éprouvait.

Imperturbable, Karl sortit de sa poche un bracelet en forme de serpent se dévorant la queue. Abasourdi, le violoniste reconnut celui qu’il avait offert à Lili.

— Magnifique pièce, n’est-ce pas ?

Sarah observait, figée par la peur. Confus, anéanti, Franz tenta de réfléchir, mais son cerveau ne fonctionnait plus. Il comprit quelle était la seule issue possible et tendit le bras, archet à la main, tremblant.

— Vous croyez que je suis seul ? avertit l’assassin, décelant les intentions du violoniste.

— Non, répondit le musicien après un soupir. Mais je refuse de vous obéir.

Franz pensa à ses victimes, puis à Lili. Son esprit trouble imaginait les pires scénarios possibles dans lesquels elle souffrait le martyre par sa faute. Comment Karl s’était-il emparé du bracelet autrement que par la violence ? Sa tristesse anéantit son cœur. Comment pouvait-il battre sans celle qui n’était plus ?

Enfin, il avait trouvé le courage qui lui manquait tant. Il dirigea l’archet vers lui-même, prit l’extrémité à deux mains. Soupira et posa la pointe dans un creux vulnérable de son thorax.

— Pardonne-moi, Lili ! susurra-t-il.

De toutes ses forces, Franz tenta de percer sa chair. Lorsque la pointe entra, déchirant sa peau, il persista à appuyer malgré la douleur.

Aussitôt, Karl saisit l’homme par les épaules et l’entraîna violemment contre la paroi. Franz hoqueta, le souffle coupé par la surprise. L’assassin agrippa l’archet pour l’enfoncer dans sa chair et casser ses côtes. Leurs regards s’accrochèrent : l’un bardé d’indifférence, l’autre consumé par la haine, la douleur et l’horreur mélangées. Ce monstre aux yeux perçants, secs, glacials, était son Krampus. Le vrai.

Suffoquant, le violoniste toisa fugacement Sarah, qui contemplait la scène de loin, larmes aux yeux, impuissante. L’assassin appuya son index à quelques centimètres de la blessure.

— Pour votre information, le cœur est là. Ceci dit, joli coup, pile entre deux côtes. Plein de lyrisme ! Félicitations ! conclut-il.

Karl l’attrapa à nouveau et le projeta au sol. Le violoniste retomba sur le dos, les bras en croix, l’archet tordu et à demi enfoncé dans le thorax lui coupant le souffle. La respiration difficile et douloureuse, il se demandait combien de temps il mettrait à mourir.

Les pupilles tournées vers cette maudite porte qui s’obstinait à rester fermée, il espérait voir les policiers surgir d’un moment à l'autre. Il comprit que, malgré tout, il ne voulait pas mourir. Peu importe ce qui l’attendait dans la vie, il ne voulait pas mourir sans avoir revu Lili une dernière fois. Dans son désespoir, il l’avait crue morte. Or, ce cœur qu’il avait raté et continuait de battre lui signifiait le contraire.

Finalement, la porte grinça, mais tous ses espoirs s'envolèrent. La police ne viendrait pas.

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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