Ouroboros - II (**)

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Cette nuit-là, Lili ne put fermer l’œil. Son esprit la tourmentait à ressasser son entrevue avec Karl, convaincue d'avoir vendu son âme au diable. Vendu ? Non, elle l’avait offerte, sur un plateau d’argent et enveloppée de papier cadeau. Cerise sur le gâteau, son cœur y était aussi. Le bracelet.

Dès qu’elle fut rentrée, elle ne cessa pas d’y penser. Pour une fois, la voix de sa conscience resta bien muette. Elle qui s'interrogeait sur la signification de l'amour, venait de le comprendre. Tout donner. Même sa vie.

La jeune femme se demandait comment elle avait pu se sacrifier pour un type qu’elle connaissait à peine. Quelqu’un pour qui la passion et la tendresse étaient nées de la haine. Pire que ça : du meurtre de sa meilleure amie ! Quelqu’un qui, elle le savait, ne la rendrait jamais heureuse. Pourtant, elle se serait dévouée corps et âme pour qu'il le soit.

Le lendemain matin, Lili se dirigea vers le Conservatoire. Albert lui avait donné rendez-vous pour la raccompagner, à sa demande, chez Krotz.

Ce lieu lui évoquait des souvenirs contrastés. Beaux et mauvais. Lointains et, pourtant, si proches. Au pied de l'escalier hélicoïdal, elle releva machinalement la tête sur la verrière, et son imagination lui joua des tours : elle crut apercevoir Franz au dernier étage. Il se penchait fugacement. Comme ce jour-là, à sa sortie du dépôt, quand il avait avoué la mort de Liesl. Cet endroit où leur histoire avait commencé.

Elle s’apprêtait à frapper à la porte du bureau de Jakob Shahn, lorsque celle-ci s’ouvrit. Teresa quitta la pièce en la saluant poliment. Bien qu’elles aient fait partie du même orchestre, les deux jeunes musiciennes se connaissaient à peine. Pour cette raison, la violoncelliste trouva étrange son attitude. Elle sentit une pointe de curiosité dans son regard et remarqua un front plissé par la préoccupation. La tristesse dans ses yeux reflétait la sienne.

L'observant s’éloigner, Lili repensa à la bourde du politicien, qui l’avait confondue. Elle se souvint alors de ce fameux coup de fil de New York. Franz. Elle comprit enfin pourquoi il s’était inquiété pour la rousse quand il avait appris son agression. Avait-il une liaison avec elle aussi ? Après tout, savoir que d’autres femmes femmes papillonnaient autour de lui, ne l’étonnait guère. Andréa ne tarderait pas à se manifester.

La violoncelliste retrouva Albert assis, les coudes appuyés sur le somptueux bureau en acajou, la tête alourdie par les soucis. Dès qu’il la remarqua, le Chef d’orchestre se leva pour l’accueillir chaleureusement. Depuis le début de cette épreuve, l'Anglais s’était efforcé de paraître rassurant envers elle. Il lui donna quelques informations, mais, voulant les entendre de Krotz, la musicienne demeura sourde.

Il prit sa veste et tous les deux descendirent. Retrouvant Teresa dans le hall, Albert s’approcha d’elle, lui chuchota tendrement quelques mots à l’oreille et l’embrassa. À l’écart, Lili les contemplait avec une jalousie soudaine. Comme si leur bonheur l’énervait. Puis, elle se sentit coupable d’avoir éprouvé cela. Comment pouvait-elle ?

Était-ce de l'envie pour elle-même ou pour son amie morte ? Liesl n’était pas du genre à s’étaler sur ses peines de cœur, mais elle lui avait avoué, un jour, qu’elle aspirait à susciter chez son amant des sentiments plus forts qu'un simple plan cul.

En voiture, Albert se désolait pour Shahn, dévasté par la nouvelle. Or, Lili n’écoutait pas. Au mieux, elle soupirait en silence. À présent, elle ne pouvait éprouver une quelconque empathie pour le vieil homme, responsable à ses yeux des malheurs de son violoniste. Il fallait bien un coupable. Quelqu’un d’autre. Pas Franz. Cette pensée en tête, elle caressa son poignet machinalement, oubliant que le bracelet n’était plus là.

Brusquement, un constat l’abasourdit. Elle ne se reconnaissait plus, car elle devenait un monstre.

La rencontre avec le sénateur ne fut pas aussi aisée que la précédente. Visiblement agacé par cette visite inopinée, il accepta néanmoins de les recevoir. Son domicile était toujours envahi d’individus : collaborateurs, policiers, négociateurs. Tous quittèrent le bureau, les laissant seuls avec Krotz et Jurgens.

— Cette entrevue n’était pas prévue dans mon agenda, vous savez ? Je vous accorde quelques minutes. Je suis très occupé, et pas que pour cette affaire. Hans a communiqué à Monsieur Carring tous les éléments nouveaux. Que voulez-vous d’autre ?

— Je souhaiterais vous parler en privé, lança-t-elle, évitant de croiser le regard de l’homme crapaud.

— Nous le sommes. Allez-y, mademoiselle. Je vous écoute, répliqua l’homme politique.

La jeune femme défia l'intrus avec son regard. Il la fixa en retour, un mélange de dédain et de curiosité dégageant de ses yeux globuleux. Elle se tourna brièvement vers Albert, gêné par cette situation. L’Anglais voulait la soutenir, mais il ignorait ce qu’elle cherchait.

— Allez-vous payer la rançon pour votre collaboratrice ? demanda-t-elle.

— Vous vous êtes déplacés jusqu’ici uniquement pour me poser cette question ?

— Avec quel argent ? poursuivit Lili d’un ton ferme.

— Où voulez-vous en venir, mademoiselle ?

— Vous avez des fonds de campagne. Vous pouvez nous aider à libérer Franz.

Albert se montra tendu, et prit la main de la jeune femme.

— Mademoiselle Bylen, je ne peux pas en disposer comme bon me semble. Pourquoi ne pas vous tourner vers vos mécènes ?

— Vous nous avez demandé d’être discrets, n’est-ce pas ? Souhaitez-vous que l’on en parle publiquement ?

— C’est exactement ce que j’avais conseillé à Monsieur Krotz, ajouta Jurgens devant une Lili confuse. C’est délicat, puisque ce capital n’est pas tout à fait disponible, mademoiselle.

— Ma carrière et mon honneur sont en jeu, avança le politicien. Je ne peux pas toucher à cet argent. Une partie risque d'être saisie vu les soupçons sur leur provenance. Croyez-moi, face aux menaces, j’ai aussi hésité. Sarah est une proche collaboratrice, je ne doute pas une seconde de sa probité. Mais certains de ses contacts sont suspectés de blanchiment. Elle n'a pas de famille et dans les circonstances actuelles, il est difficile de demander de l'aide à mes sympathisants.

— Mais c’est un cas de force majeure ! insista Lili. Vous attendez quoi ? Qu’on vous envoie leurs doigts ou leurs oreilles par la poste pour vous bouger ?

— Non, mademoiselle. C’est pour cela que j’ai mis des négociateurs pour arriver à un arrangement. S’il faut toucher à cet argent, ce sera une infime partie, mais je ne peux pas disposer de plus. Je ne peux pas payer pour votre fiancé.

— Alors, je vais devoir me tourner vers les médias, menaça Lili.

— Je ne peux pas vous l’interdire, mais cela pourrait faire échouer les tractations. Maintenant, veuillez m'excuser, mais je dois vous laisser.

Lili soutint le regard des deux hommes, Albert n’intervint pas. Ce dernier ne savait que dire ni ajouter face à son obstination. Il lui avait déjà précisé que l’assurance du violon pourrait leur permettre de payer la rançon, mais ceci prendrait du temps. Toutefois, il admira la détermination de la jeune femme. Elle montrait une force de caractère insoupçonnée jusque là. « L’amour fait déplacer des montagnes », songea-t-il, souhaitant plus que tout au monde que son ami puisse revenir, sain et sauf, et voir ce dont elle avait été capable.

— Tu devrais rentrer à Sankt-Pölten auprès de ta famille, proposa Albert en remontant dans la voiture.

— Non, tu n’as pas à t’occuper de tout ça. Tu as déjà assez de responsabilités.

Albert posa des yeux tendres sur elle.

— Il a beaucoup de chance d’avoir quelqu’un comme toi.

L’Anglais faillit ajouter que Franz ne la méritait pas, mais se contint. Étant donné les circonstances, ce genre de remarque était malvenu.

Lili fut profondément touchée par ces mots qui l’aidèrent à surmonter l’échec de sa démarche. Insidieusement, elle avait obéi aux ordres de Karl. Il ne lui restait qu’une seule chance d’agir pour son violoniste. Elle se garda de mentionner son futur rendez-vous avec l’inspecteur Neumann.



Au commissariat, elle annonça ne pas vouloir faire de déposition concernant les menaces d'extorsion. Pour l’instant. Elle souhaitait uniquement discuter avec le policier, en privé et de manière informelle. Ce dernier proposa une balade dans les allées du parc Arenberg, non loin de là. Malgré la fraîcheur, un beau soleil invitait à la flânerie.

— Ça fait du bien une petite promenade, lança-t-il, pour briser le silence, humant la senteur d'herbe mouillée.

— Avez-vous de nouveaux éléments ?

— Je pense que vous êtes mieux informée que moi, maintenant que le sénateur dispose d’une équipe aux petits soins.

— Cela ne vous empêche pas de chercher de votre côté.

— En effet. Une brigade dédiée s’apprête à suivre la trace du paiement de la rançon. Finalement, la modernité apporte de bonnes choses...

Le policier prit une bouffée d’air frais avant de s’étaler sur des aspects technologiques, qu'il comprenait tout autant qu'elle. Zéro. N'étant pas intéressée, elle revint à la charge.

— Trouvez-vous normal que ce Monsieur Krotz veuille tout gérer, tout contrôler ?

— Non. En même temps, pourquoi les ravisseurs ne vous ont-ils pas contactée, vous, mademoiselle, ou Messieurs Carring et Shahn ?

— Comment pourrais-je le savoir ?

— Je m'interroge. J’ai beaucoup réfléchi à ce que vous avez révélé, au sujet de l’extorsion. Pourquoi tardez-vous à demander de la protection ?

— Je souhaiterais que l’on protège ma famille plutôt...

— C’est vous qui êtes menacée, me semble-t-il.

La jeune femme pensa à sa conversation avec Karl. Soudain, elle comprit pourquoi Franz l'avait suppliée de le dénoncer. Comment avouer sa situation à la police ? Sans avoir rien à se reprocher pour le moment, elle éprouvait déjà des difficultés.

Pourtant, Lili avait cru pouvoir parler à l’inspecteur de sa rencontre avec Karl, mais en fut incapable. L’impression que tout ce qu’elle dirait ou ferait mettrait en péril ses proches la torturait. Avant de pouvoir répondre, une larme s'échappa de ses yeux. Un soupir de gêne de son interlocuteur se fit entendre. Subitement, elle se ressaisit. Interdiction de passer pour une hystérique !

— Je crois savoir où il pourrait être retenu, avança-t-elle.

— Expliquez-vous.

— Je suis certaine que tout ceci a un rapport avec ce dont je vous ai parlé hier. L’affaire Liesl, la disparition de Franz. Le seul dénominateur commun est Krotz et son entourage.

— Êtes-vous en train de me dire que la mort de votre amie est liée à cette affaire d’extorsion et qu’elle concerne Wenzel Krotz ? Vous faites de graves accusations, mademoiselle.

— Je n’accuse pas, mais je trouve étrange ! lâcha-t-elle sans mesurer les conséquences.

— Et quel rapport avec votre fiancé ?

— Je ne sais pas ! répondit-elle après un long moment de réflexion.

Lili réalisa enfin que, dans son désespoir, elle n’aidait pas Franz. Au contraire, il avait intérêt à ne pas réapparaître, au vu des dégâts causés.

— Donc, cet endroit où vous croyiez qu’il est retenu...

— La déchetterie !

— C’est-à-dire ?

— Ce jour-là, quand on s’est vus à l’hôpital. Franz avait mentionné avoir été agressé ailleurs, dans une déchetterie.

— Que faisait-il dans ce lieu ? demanda l’inspecteur.

Neumann rapprochait cette démarche à une volonté de détruire des preuves. Dans son esprit, où les affaires étaient bien rangées dans des tiroirs, il associa les dates correspondant à la disparition d’Émilie.

— Je l'ignore ! poursuivit-elle, confuse. En fait, c’est son assaillant qui me l’a dit...

— J’ai du mal à vous suivre.

— Il était menacé ! L’attaque de Teresa Baden et la mienne ont été des avertissements pour lui, ou des punitions. Allez savoir ! J’ai été sauvée in extremis par un jeune homme qui est aussi mêlé à cette affaire. Un Tzigane qui se trouvait à la déchetterie quand Franz a été agressé.

L’inspecteur Neumann l'observa quelques instants, se demandant quelle était la part de vérité et la part d’invention. Des femmes hystériques échafaudant des histoires invraisemblables sous le coup de l’émotion, il en avait déjà vu passer. Mais ce qu’elle avançait semblait la pointe d’un iceberg.

— Mademoiselle, tout ce que je découvre dans cette conversation est que vous disposiez d’éléments qui auraient dû être fournis à la police plus tôt. Et que votre ami baigne dans des affaires louches. Est-ce que c’est à cause de lui que Madame Strauss a été enlevée ? Ou pire encore, a-t-il participé à son rapt en l’attirant au parking ?

— Non ! Pas du tout ! Je n’ai aucune preuve, mais je vous ai communiqué tout ce que je sais. Toutes les pistes doivent être explorées et, jusqu’à présent, vous n’aviez rien ! conclut-elle au bord des larmes.

Lili réalisait que dans son désespoir, elle en avait peut-être trop dit et enfoncé Franz plus qu’il ne le fallait. Il la haïrait. Si jamais il revenait.

Peu importe, pourvu qu'il soit en vie.

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