Ouroboros - II (*)

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Entre les vagues qui l’emportaient vers le néant, Franz tentait de se maintenir à flot, mais la surface ne le rassurait pas. Des Krampus l’entouraient avec des déguisements terrifiants. Le plus hideux de tous, un diable au faciès noir et dents acérées s’approcha dangereusement de lui. Son souffle pantelait sur son visage, telle une danse envahissante. Le monstre enleva son masque dévoilant une répugnante Sarah Strauss. Elle se jeta sur lui pour l’embrasser langoureusement,. Sa langue s'engouffrait jusqu'au plus profond de son être, l'emplissant de dégoût.

Il se réveilla en sursaut, écœuré par la pestilence de la Sarah de son cauchemar. L’humidité de la pièce accentuait ces relents fétides. Une fois l’horreur dissipée, la sensation de nausée l'enveloppa et il fut incapable de se relever. Il se découvrit allongé sur un matelas à même le sol. Au moins, il n’avait plus de liens, se rassura-t-il. Seule son épaule le faisait souffrir encore, sûrement là où Tchavo disait avoir raté l’injection. Il ôta sa chemise pour vérifier de plus près. Son esprit farceur imaginait retrouver quelque chose d’effroyable, comme un morceau d’aiguille enfoncé. Rien. Entre déception et soulagement, il découvrit un petit hématome formé autour de la ponction. « Que ça ? » pensa-t-il, comme pour se redonner du courage. Pas grand-chose en comparaison de ce qui l’attendait.

L'odeur de moisi envahissait son cachot et ses narines. Un faisceau de lumière naturelle s’immisçait par une minuscule fenêtre. Il faisait jour. Lequel ? Il l’ignorait. Franz avait perdu la notion du temps. En poursuivant son observation, il aperçut au fond de la pièce un robinet d’où on entendait une irritante gouttelette couler de temps à autre dans un seau. « Super ! » pesta-t-il, sarcastique.

Après une profonde aspiration, il essaya de se relever et s’étala comme un mollusque informe sur le matelas. « Pas tout à fait ça » pensa-t-il au bout de la troisième tentative infructueuse. Soit sa tête tournoyait, soit ni ses bras ni ses jambes n’avaient la force de le soutenir. Cette situation lui évoqua étrangement une image de son enfance : Bambi retombant les pattes écartées lorsqu’il voulait marcher sur le lac gelé. Dans son souvenir, comme détaché de sa propre mémoire, il retrouvait un petit garçon innocent et rieur, regardant ce film à la télévision. Un gosse qui avait su accepter l’absence de sa maman. Il aurait tant aimé le prévenir : ne grandis pas ! Si tu le fais, tu deviendras un monstre.

Ce voyage vers son passé avait été nécessaire pour mieux appréhender sa réalité, son présent. Quelles possibilités s’offraient à lui ? Faudrait-il tenter le coup et s’échapper ? Par la porte, ce serait un peu naïf. Par la fenêtre ? Trop petite et difficile à atteindre. Aucune issue possible. Puis, que ferait-il ensuite ? La neige n’était pas fondue, il faisait froid, et il n’avait plus de manteau. Inutile d’essayer, il n’irait pas loin. De toute façon, il était convaincu que la mort l’attendait. Le plus angoissant était de savoir comment cela se produirait.

Alors qu’il s’apprêtait à tenter une énième fois de se lever, la porte s’ouvrit sur Sarah Strauss. Cette apparition lui fit le même effet que dans son cauchemar : horreur et dégoût. Au contraire, elle lui sourit dès qu'elle le vit. Elle s’approcha et s’agenouilla à ses côtés. Retombant sur le matelas, sans pouvoir reculer, il détourna la tête et ses yeux se posèrent instinctivement sur la fenêtre.

— Mon pauvre chéri, ça va aller ! Ce taré a forcé sur la dose.

— Lâchez-moi ! Dégagez ! marmonna-t-il.

— Je suis désolée, je n’ai jamais voulu ça. Franz, pourquoi m’avez-vous suivie avec tant d’insistance ?

Pour seule réponse, le violoniste lui lança un regard noir par lequel il espérait exprimer tout son ressentiment, se gardant l’envie de lui cracher dessus.

— Ne craignez rien, tout ceci n’est pas vrai, affirma-t-elle.

— Ah oui ! rétorqua-t-il, maintenant qu’il avait un regain de force. Qui sont ces types ? Un taser, des drogues, le coffre ! Trop vrai pour moi !

— Vous n’étiez pas censé être là. Ils devaient laisser des indices pour que l’on s’imagine le pire.

— Je ne vous suis pas.

— Ma vie est menacée, vous m’avez fait comprendre cela. J’ai discuté avec un ami, et je crains que cela ne s’aggrave. Je suis mouillée jusqu’au cou. La seule issue possible était de disparaître.

Le violoniste la regarda avec méfiance et peur. Le mot ami ne le rassurait pas du tout.

— Karl ?

— Qui ?

Il hésita à répondre, mais remarqua son visage et déduisit que ce nom lui était inconnu. Sarah se releva abruptement et prit un ton moins amical :

— Écoutez, c’est compliqué et vous en savez déjà trop. Indéniablement, on a voulu me faire du tort, me faire payer les fautes des autres. Je dois disparaître ou du moins m’éloigner définitivement. Je ne sais pas ! Mais votre présence ici change la donne !

— Je n’ai pas demandé à être enlevé !

— Non, techniquement ils auraient dû vous tuer. Il ne fallait pas de témoin. Or, quelqu’un leur a mis en tête qu’ils pourraient se faire de l’argent avec vous et votre violon. Ces tarés n’ont pas respecté leur part du contrat !

Franz avait du mal à comprendre. Ses problèmes auraient pu être résolus ? Même si l’idée de mourir ne lui plaisait pas.

— J’ai négocié pour vous. Fuyez avec moi. Disparaissons ensemble !

Il la contempla, les yeux écarquillés d’incrédulité, tandis qu’il se retenait de rire. Pire que dans son cauchemar ! Elle se pencha tout près de lui et caressa sa joue d’un geste tendre. Leurs lèvres étaient séparées de quelques centimètres.

— Je tiens à toi...

— Ne me parlez plus jamais comme ça ! rugit-il, outré par sa soudaine familiarité et par l’évocation des mots de Lili, retirant brusquement sa main.

Elle le dévisagea, offusquée, retenant sa colère.

— Je vous offre une issue ! D’après ce que j’ai compris, vous trempez aussi dans de sales affaires.

— Et si je refuse ?

— Vous en savez trop, maintenant.

— Je n’ai pas demandé à savoir ! Je n’ai pas demandé à être là ! hurla-t-il, sidéré.

— Bon, écoutez, je vous laisse réfléchir.

Sarah se dirigea vers la porte, frappa deux coups. Avant de sortir, elle se retourna vers lui.

— Je me demande si les insanités que vous m’avez dites, avant de vous endormir, étaient l’effet du narcotique, ou ce pour quoi vous me cherchiez si frénétiquement.

— J’ai dit quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? cria-t-il en se relevant.

Mais sa tête tourbillonnait et il chancela.

Les insultes qu’il aurait voulu lui lancer restèrent dans sa bouche lorsque la porte se referma. De toute façon, cela aurait été une très mauvaise idée. Encore confus, il se prit le crâne entre les mains, comme si, par ce geste, tout s’arrêterait de tourner. Une certitude : la mort l’attendait. Comment et par qui ?

Alors qu’il se maudissait pour ne pas avoir accompli sa tâche plus tôt, il se demanda si elle n’avait pas tort en lui offrant la seule issue possible. De cette manière, il se chargerait de la tuer ; cette fois-ci, il disposait d’une raison valable. Il pouvait se le permettre. Après, ce serait fini. Pour toujours.

Une question vint le tarauder : qui était cet ami dont elle parlait ? Si ce n’était pas Karl, qui d’autre ? Combien de tarés tiraient les ficelles de ce jeu absurde ?

Des coups à la porte l’arrachèrent à ses pensées. Celle-ci s’ouvrit et deux hommes encagoulés se pointèrent. L’un d’entre eux, dont la dégaine lui évoqua Tchavo, portait un plateau avec une bouteille d’eau et un sandwich. Il le posa au sol et, avant de ressortir, lui fit un signe que le violoniste ne put déchiffrer. Allait-il revenir ? Peu importe ! au moins, il aurait quelque chose à balancer pour se défouler, car il ne pouvait plus se retenir d’exploser. Comme si, pour une fois, le bruit se transformerait en musique à ses oreilles.

Les heures ou les minutes suivantes – il ne savait plus –, Franz regardait sa main, allongé sur le matelas. La musique l’avait abandonné. Il était incapable de se passer les notes de sa Symphonie ni d’aucune autre mélodie. Le mouvement ne l’avait pas aidé non plus. Tourner en rond dans un endroit où il ne pouvait aligner que trois pas d’affilée l’avait irrité davantage.

Pour ne pas devenir fou, il occupait son cerveau à compter les lignes de sa paume, imaginant ce qu’une chiromancienne en déduirait. Sa ligne de vie était-elle courte ? Son destin était-il écrit dessus ?

La porte s’ouvrit brusquement, mettant fin à ses pensées. Tchavo.

— Oh, là, ça chauffe ! pouffa ce dernier.

Dépité, le violoniste se prit la tête entre les mains, curieux et angoissé à la fois par le sens de ces mots. Le jeune homme découvrit le plateau et son contenu éparpillé sur le sol.

— Faut manger ! Chuis désolé, j'vous ai fait gober trop de médocs.

— Au contraire, tu aurais dû m’en donner plus ! Dis-moi tout, que fais-tu là ?

— Tu fais pitié ! lança-t-il, en ramassant le sandwich et la bouteille pour les reposer. J’avais parlé des types un peu louches avec lesquels j’faisais des p’tites affaires ? Bah, ils cherchaient du monde pour un job et...

— Et ?

— L’ami Karl m’a encouragé...

Le sang de Franz se glaça. Il comprit que quoi qu’il arrive, l’étau se resserrait ; peu importe qui tirait sur les ficelles de sa propre marionnette, les cordes seraient coupées d’un instant à l’autre.

— C’est lui derrière tout ça ?

— Non, ça chuis sûr. Bref, c’toujours une histoire d’gros sous. Elle est un peu parano, la meuf, elle croit qu’il y a un contrat sur sa tête...

— Il y en avait bien un ! soupira Franz.

Cette conversation lui semblait tellement surréaliste qu’il sentait pouvoir tout avouer.

— Ah ! C’vous qui... ? Franchement, vous êtes dégueulasse ! Vous méritez tout ça !

— On m’y oblige ! Et je n’avais aucune intention de le faire.

Cette dernière phrase lui rappela une idée qui le hantait avant que le cauchemar ne commence. Il voulait lui demander de disparaître. S’il avait su !

Même s’il reconsidérait l’offre de Sarah, le jeune homme restait un témoin. Et Karl serait au courant de sa décision.

— Que va-t-il se passer ? demanda-t-il, résigné.

— Ché pas ! On va changer d’cachette.

— Est-ce qu’ils ont tenté de vendre le violon ?

— Pas encore. Ils vont s’faire prendre, c’est ça ?

L’otage préféra ne rien dire et regretta que ses yeux eussent pu montrer une lueur d’espoir en formulant sa question.

— Pourquoi fais-tu ça ? Pour qui travailles-tu, vraiment ?

— Pour moi.

Tchavo répondit d’un ton sérieux et peu habituel, suivi de gestes brusques ; comme s’il venait de se souvenir d’un objet qu’il cherchait dans ses poches. Aussitôt, il lorgna la porte d’entrée, soucieux.

— Tu gâches ta vie, tu le sais ? poursuivit le violoniste sans remarquer ce changement d’attitude. Bref, c’est ton problème, je m’en fiche. Par contre, s’il te plaît, rends-moi un seul service quand tout sera fini. Quoi qu’il arrive, contacte Lili. Dis-lui que je l’aime et que j’ai toujours pensé à elle.

Le jeune homme acquiesça. Il aurait voulu ajouter quelque chose de léger, rassurant même, mais n’y croyait pas non plus.

— En fait, c’est un peu ma faute, avoua Tchavo, comme s’il devait s’excuser.

Franz, qui l’avait compris, hocha la tête en silence.

— Des fous furieux, j’les connais. On n’sait pas à quoi s’attendre avec eux. J’ai pensé qu’ils allaient vous tuer et prendre la bonne femme. J’ai dit qu’vous étiez célèbre, qu’votre violon valait cher et qu’on pouvait s’faire un p’tit bonus. Pour une fois, ils m’ont écouté.

— Est-ce que je dois te remercier ?

Soudain, la porte s’ouvrit et trois hommes au visage couvert pénétrèrent. L’otage remarqua qu’ils avaient des cordes et une capuche.

— Pourquoi t’as enlevé la cagoule, Ducon ? dit l’un d’entre eux à Tchavo.

Le jeune Tzigane resta impassible et répondit, insouciant, par un haussement d’épaules. Menaçant, le malfrat qui l’avait interrogé lui donna une baffe et le prit par le menton.

— Tu le connais, c’est ça ?

Le violoniste regardait la scène avec un mélange d’appréhension et de curiosité. De toute façon, il ne pouvait rien faire. Il se savait condamné, mais il ne l’aurait pas imaginé pour le jeune homme.

— Il me disait qu’il peut payer lui-même sa rançon...

L'air ébahi, Franz n'en croyait pas ses oreilles. Payer pour sa vie ? Pour quelle vie ? Certainement pas. Mais son avis n’intéressait personne, il en était bien conscient.

— …faut juste qu’il récupère son ordi chez lui pour faire le virement, y connaît pas ses codes d’accès...

Franz n’en rajouta pas, toujours interloqué, se demandant ce qu’il avait en tête. Sûrement rien. Le malfrat sembla réfléchir, tenant toujours Tchavo par le menton.

— On verra ça plus tard… mais toi, je t’ai à l’œil, conclut-il par une tape. On y va !

Le chef leva la main en direction de deux autres. Sur ce geste, ils s’empressèrent de saisir l’otage. Franz se débattit, mais finit attaché et bâillonné, puis les hommes de mains le soulevèrent. Avant qu'on ne lui glisse un sac en tissu noir sur la tête, il supplia du regard le jeune Tzigane de ne pas oublier sa promesse.

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