Ouroboros - I

8 minutes de lecture

À Vienne, Lili consultait son portable fiévreusement. Les appels de sa mère ne l’intéressaient plus. Pour l’instant, elle l’avait exclue de sa vie. Son curseur affectif se positionnait loin de sa famille. Très loin. À regret, elle n’avait pas non plus jugé utile d’évacuer son anxiété auprès de sa mère, sa confidente.

Elle ne comprendrait rien. Elle n’avait jamais oublié le message de sa fille ce jour-là. Le jour où Lili avait décidé de discuter avec Franz chez lui.

« Si quelque chose m’arrive, c’est lui le coupable », avait-elle prévenu. Aux yeux de Madame Bylen, cet avertissement prit tout son sens lorsque la vérité sur Liesl éclata. Surtout quand le violoniste s’avéra être le dernier à l’avoir vue en vie.

Lili revivait ses mots d’adieu avant son départ pour Paris. Le jour où Franz était venu la chercher à Sankt Pölten. « Je ne l’aime pas », avait été sa sentence.

Sa mère ne comprendrait jamais son attachement soudain pour Franz, elle en était convaincue. D’ailleurs, elle-même s'étonnait la première. Comment changer à ce point ? Était-il coupable de sa métamorphose affective ? Ou avait-il semé en elle une graine susceptible de faire naître son côté sombre ?

Au gré de ces envahissantes pensées, son portable vibra. Elle s’y jeta comme si son sort en dépendait. Il ne s'agissait pas de Tchavo, mais quelqu’un d’autre. Plutôt inattendu.

Un frisson parcourut son échine le temps de consulter le message. Un rendez-vous auquel elle décida instantanément de foncer, tête baissée. Pendant qu’elle se rhabillait, elle s’octroya quelques minutes de réflexion.

Fallait-il prévenir quelqu’un ? Sa mère ? L’inspecteur Neumann ? Pour quoi faire ? Elle les inquiéterait pour rien. Tout de même, elle comprit qu’elle s’apprêtait à prendre des risques inutiles, voire idiots, et opta pour décaler l’invitation. Ce serait selon ses propres règles, après avoir demandé une protection.

Quelques heures auparavant, à la sortie du commissariat, Lili craignait que Franz eût décidé de disparaître de lui-même. À présent, elle connaissait une partie de la vérité. Cette situation lui semblait trop étrange pour que ce fameux Karl et tous ses acolytes n’y soient pour rien. Dans sa tête, elle tentait de rassembler tous les éléments à sa disposition. Un seul revenait sans cesse dans ses pensées : la déchetterie.

Franz lui en avait parlé. Tchavo aussi. Elle représentait la clef, c'était évident. Certainement un repaire de truands. Et s’il se trouvait là ? Son cerveau carburait à toute allure. Comment retrouver cet endroit ? À défaut de Tchavo, elle ne voyait que Jurgens pour répondre. Pourquoi n’avait-elle pas eu le courage de le dénoncer ? Elle connaissait la raison. Personne ne l’aurait crue et on l’aurait traitée d’hystérique, comme Jurgens l’avait prédit. Afin de la localiser, il ne lui restait qu’une seule solution : creuser dans ses souvenirs.

Sur l’autoroute du nord. Une grande cheminée. Un bidonville abandonné.

Tiraillée par ses sentiments et ses craintes, elle reposa son manteau sur la patère. Le lendemain lui paraissait si loin. Tout ce temps perdu ! Mais ce serait certainement plus judicieux. Elle se demandait si la police s'affairait vraiment à retrouver son violoniste. Dans son imaginaire, ils poireautaient, jouaient aux cartes en attendant que les ravisseurs se manifestent d’eux-mêmes.

Pour se relaxer, elle alluma la télévision, s’affala sur le fauteuil et se laissa distraire par une émission sans intérêt. Au bout d’un moment, alors qu’elle était perdue dans ses pensées, son portable vibra à nouveau. Encore un message troublant. Après tout, en l’ignorant elle risquait de rater la seule occasion d’avoir plus d’informations.

Elle se releva, remit son manteau, attrapa son sac et y glissa un couteau de cuisine. Mince soulagement que de se sentir protégée. Elle claqua sa porte et dans la rue, à peine le portail franchi, la peur la fit sursauter.

Un homme, grand, cicatrice sur la lèvre, au regard perçant, l’interpella de sa voix profonde. Il ne lui était pas inconnu. Elle l’avait déjà aperçu, à Paris. Ce jour-là, ses instincts s’étaient mis en alerte, dévoilant une suspicion. S’agissait-il du responsable des tourments de son violoniste ? Elle avait feint la naïveté, dans le but de l’approcher, le voir, mémoriser ce visage dans son esprit. Un jour, elle en trouverait l’utilité, avait-elle estimé.

Malheureusement, maintenant que ce moment se présentait enfin, elle blâmait sa propre réaction et chercha au fond de ses entrailles la force de l’affronter.

— Je vous conduis ou souhaitez-vous qu’on discute chez vous ? prononça-t-il d’un ton aimable.

— Je préfère un lieu public, répondit-elle en s’efforçant de paraître froide, soutenant son regard bleu ozone.

Elle désigna d’un mouvement de tête un café de l’autre côté de la rue. Elle y avait ses habitudes et connaissait le propriétaire. En quelque sorte, elle se sentirait protégée, du moins, elle le croyait. En rentrant, elle salua le serveur, comme si par ce geste elle marquait son territoire, et commanda deux espressos. Son accompagnant braqua ses yeux froids sur elle, tandis que la violoncelliste s’efforçait de regarder ailleurs ; le temps de se préparer mentalement à l’affronter.

— Donc, vous souhaitiez me voir ? avança-t-il.

— Cela vous étonne ? lança-t-elle, ne sachant comment entrer en matière.

— Non, cela ne m’étonne pas. Quoi de plus ordinaire qu’une femme jalouse fouille le portable de son cher et tendre ? Évident, quand on ne fait pas confiance.

— Je veux que vous me le rendiez ! ordonna-t-elle, ignorant ses mots.

Karl sourit.

— Pour rendre quelque chose, il faudrait l’avoir...

— On ne parle pas de quelque chose, mais de quelqu’un.

— C’est pareil. Vous n’avez pas compris ce que je viens de vous dire.

— Vous l’avez enlevé !

Il esquissa un mystérieux sourire, amusé par son emportement. Pour se donner une contenance, elle haussa le menton et figea son attention sur sa cicatrice. Cette position lui conférait un air de défi, en même temps qu’elle luttait pour supporter son regard intimidant.

— Vous faites fausse route, mademoiselle.

— Je sais que c’est vous.

— Si cela vous plaît de le croire.

Ils se jaugèrent en silence. Comme si le gong marquait la fin du premier round. Elle se ressourçait en puisant dans sa colère pour écraser sa peur et mieux l’affronter. Elle prit sa tasse et but une gorgée, humant l’arôme du café pour s’apaiser.

Karl appuya les coudes sur la table et entrelaça ses doigts pour y poser son menton. Il continuait de la dévisager attentivement, comme s’il perçait l’armure qu’elle essayait difficilement de se forger.

— Votre entêtement est admirablement inutile, mademoiselle. Je crains que vous ne connaissiez pas réellement votre amoureux. Il n’a jamais tenté de vous enfoncer un archet dans la gorge ?

Lili sentit son sang se glacer comme si son cœur avait décidé de pomper de l’azote liquide. Dans un effort incommensurable, elle ne laissa rien paraître et maintint sa posture. Elle n’avait jamais connu les détails sur la mort de Liesl. Franz lui avait toujours parlé d’un accident.

Puis, en y réfléchissant, elle fut rassurée. Inconcevable, voire impossible de tuer quelqu’un avec un archet, à plus forte raison en l’enfonçant dans la gorge. Certaine que cet homme tentait vainement de la déstabiliser, elle décida de répliquer par le bluff.

— Je le connais très bien, affirma-t-elle en s’approchant de lui.

Cette proximité l’enivra momentanément d’un léger arôme à la bergamote, mélange de brutalité et noblesse.

— Je sais tout sur lui, poursuivit-elle en chuchotant. Il a déjà tué, plusieurs fois. Je suis au courant du genre de tâche qu’il accomplit pour vous. Je l’ai même aidé, à Paris.

— En voilà une surprise, répondit-il, pas surpris du tout, mais plutôt en l’examinant froidement. Une pâle et pitoyable copie de Bonnie & Clyde ? Si j’avais su, c’est vous que j’aurais recrutée.

— Justement. Rendez-le-moi. Laissez-le tranquille et j’exécuterai ce que vous lui demandez.

Il rit à nouveau. Et cette fois son rictus parut jovial.

— J’en prends note, bien que je doute fortement de vos capacités. Surtout celles de séduire une femme. Ma foi, vous êtes extrêmement divertissante, mademoiselle, mais vous ignorez où vous mettez les pieds.

Lili ne répondit pas, déterminée à tenir tête en imitant le sourire pernicieux de son interlocuteur.

— L’amour pousse à commettre de graves erreurs, poursuivit-il. La dernière fois qu’une femme a voulu prendre la place de son amant pour le protéger, elle a failli le payer très cher.

Saisissant qu’elle s’engageait dans une voie dangereuse, Lili se décida à changer de sujet.

— Pourquoi a-t-il été enlevé, alors ?

— Par stupidité ou malchance. S’il avait exécuté sa tâche plus tôt, d’autres ne l’auraient pas devancé. Il s’est retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, avec la mauvaise personne.

— Quelle tâche ? Tuer cette femme ?

Pendant quelques secondes, la violoncelliste voulut croire que ce retard s’expliquerait par la recherche d’une solution alternative. Franz avait donc repoussé le moment fatidique. Cette idée la soulagea… l’encouragea même.

— Vous avez raté votre contrat, alors. Ça vous fait quoi ? le défia-t-elle. Vous restez les bras croisés ?

— Je n’échoue jamais.

Un silence s’installa et l’atmosphère devint plus lourde. L’arôme de bergamote disparut, ainsi que la noblesse du parfum ; il ne persistait que celui de la brutalité.

— Vous voulez le revoir ? Payez la rançon.

— Laquelle ? Comment ? On n’a pas été contactés. Ce type, Krotz tient à tout contrôler, lâcha-t-elle avec dédain.

Dans son désespoir et sa colère, elle avait oublié que l’homme politique leur avait demandé la discrétion. Mais, après tout, pourquoi s’en remettre à lui, d’ailleurs ?

— Servez-vous de lui pour payer la rançon, insista Karl. Menacez-le de faire éclater un scandale. Il n’a pas envie que l’on sache d’où sort l’argent réservé à sa campagne.

— Je ne vous comprends pas.

— Je vous ai déjà fourni assez d’informations. Que me donnerez-vous en échange ? demanda-t-il en posant un billet sous sa tasse. Pour le café, c’est moi qui vous invite.

La jeune femme était perdue. Son esprit s’efforçait d’intégrer ce qu’elle venait d’entendre.

— Je ne vous suis pas. Je vous ai dit que je prendrai sa place.

— Je vous ai communiqué un bon tuyau. Ce joli bracelet conviendrait.

Lili caressa instinctivement son poignet. Vainement, elle avait tenté de dissimuler sous sa manche le bijou offert par Franz. Elle ne pouvait plus s’en séparer.

— D’accord. Il est à vous… si vous me le rendez.

— Il vaut si peu ?

Elle l’enleva et le posa sur la table.

— Il vaut plus que ça. Ce bracelet et mes services. Uniquement si vous me le ramenez.

Karl rit ouvertement.

— Vous n’imaginez pas dans quoi vous vous embarquez, mademoiselle. Vous ne disposez pas de ses qualités. Si vous ratez, vos proches en pâtiront. En êtes-vous consciente ?

La jeune femme se tut. Elle ne savait plus que faire.

— Avez-vous peur ?

— Pourquoi aurais-je peur de vous, si j’arrive à dormir avec un assassin ?

Mais la vérité était autre. Elle comprit enfin son engagement sur un chemin dangereux, sans la certitude que cela sauverait Franz. Quelle idée ! Elle pensa à sa famille, qu’elle venait de vendre au prix de l’amour. Décidément, demain elle irait voir l’inspecteur Neumann. En attendant, elle se résolut à détourner son attention.

— Où se trouve la déchetterie ?

— Que voulez-vous y faire ? Vous avez beaucoup d’imagination, mademoiselle, répondit-il en se levant. Je vous dis à bientôt, alors.

Lili resta prostrée sur sa chaise, anéantie. Dès qu’il eut quitté l’établissement, elle éclata en sanglots pour relâcher toute la tension accumulée.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 14 versions.

Recommandations

Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
1
2
1
2
Jean Marchal

le neuf du 27 novembre 2017 est déjà périmé le 28 novembre, car le monde ne s'arrête pas de tourner. Emmanuel Macron est à Ouagadougou, et il est certain que Monsieur et Madame Zongo vont analyser et réanalyser tout ce que le président Français va rendre public. Mais c'est surtout en tant que membre du collectif de direction de l'Europe unie et désunie partiellement que ce que pense et communique Emmanuel Macron va être important. Je ne prends pas la place et je ne mobilise pas l'attention d'un lecteur sur le positionnement de l'ensemble de l'Afrique dans le monde, car tout cela est parfaitement indiqué et actualisé sur le site worldbank.org par des économistes du monde entier. Que chacun se pose cette question : Pourquoi le Nigeria est un pays si en avance sur ce qui est déjà en avance ? Pourquoi cela va si vite dans le domaine des cryptomonnaies en Afrique, dans un pays bien spécifique, le Nigeria ? Pour ma part, je n'ai pas la véritable réponse. Durant cette nuit où les personnes ont dormi en Europe, des fortunes ses sont amenuisées et d'autres ont augmenté encore. Des enfants ont perdu leurs maigres économies ou bien de l'argent qu'ils ont détourné de la carte de crédit de leur mère, ou de leur père. Et cela, partout où il y a des cartyes de crédits et des parents aimants et confiants. Spéculer avec de l'argent volé à ses parents, ce serait donc mal ? Ou ce serait bien? Je ne connais pas la réponse. Perdre 10 fois sa mise dans la cour de l'école, à 7 ans ou 8 ans, avec des billes, des voitures miniatures ou tout objet de valeur, est-ce bien ou est-ce mal ? Laissons à de savants moralistes de tout poil et qui ont le temps de s'étriper sur les réseaux sociaux reservés à l'univers de pédagogues ce soin. Je m'amuse à penser qu'un préadolescent Lituanien dépasse un jeune Estonien plus âgé que lui vers une conquête et une possession d'objets virtuels, que ces deux gaillards sont en compétition avec un jeune sénégalais dans un cybercafé de Dakar, et qu'ils n'émergent pas de quelques dizaines de milliers de leurs compatriotes englués en apparence, alors que la bonne question à se poser, seul un parmi 1000 se la pose, et que, de nouveau, à l'intérieur de cette population sélectionnée par l'usage qu'elle va faire de l'outil, seul de 1 pour 100 à 1 pour 1000 va s'en sortir. Cela n'est pas la compétition des Miss, mais cela y ressemble furieusement ! Et c'est bien amusant à voir. Je comprends bien sûr par ailleurs que les malheureux "laiderons" ou liassés pour compte de cette compétition bascuelent dans une forme de jalousie qui a ses raisons. Heureusement, nous progressons sur la voie d'un revenu universel, et il y a quelques débuts timides. L'essentiel reste bien de définir la meilleure façon d'affecter nos ressources humaines à la création de valeurs effectives, comme la durée de vie en bonne santé, le nombre raisonnable d'enfants pour optimiser cet objectif, et la diminution des souffrances humaines, inégalement réparties à la surface du globe. Omar Sy a-t-il la réponse tout seul ? Non, bien sûr, mais il mène son action et il est encouragé par son épouse...C'est déjà pas si mal de rendre son conjoint fier des actions communes et où le couple exprime sa solidarité.
0
1
0
2
Serizawa Tamao
Premier jet, écriture d'une transcription presque instinctive d'images sombres inspirée par un avenir stérile.
0
2
0
1

Vous aimez lire Gigi Fro ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0