Salzbourg - II (**)

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Offusquée, perdue et confuse, Lili mit du temps à comprendre les mots d'Albert. Comme si, autour d’elle, son monde tournait à la vitesse de l’éclair. Le Chef d’orchestre semblait tout aussi dérouté ; il parlait dans le vide tandis qu’il conduisait. Elle n’aurait pas su dire s’il se plaignait ou s’il s’inquiétait d’avoir à gérer cette situation seul. On aurait même cru qu’il blâmait Shahn d’être souffrant.

La jeune femme lui prêtait une oreille peu attentive. Elle avait à peine saisi son étonnement provoqué par cet appel. Pourquoi cette urgence pour voir un homme politique dont ils ne connaissaient rien ? À part son lien avec le sordide accident auquel Liesl était indirectement mêlée...

Tout au long du trajet, elle demeurait sur la défensive, craignant qu’il relance cette affaire. Mais il ne le fit pas. « Tant mieux ! » respira-t-elle, soulagée. Étrangement, maintenant qu’elle tenait à Franz, elle transposait son animosité envers l’Anglais. Quand elle pensait à tout le temps et l'énergie qu’il avait consacrés à remuer ciel et terre pour faire la lumière sur la disparition de Liesl, sans lui avoir jamais avoué ses sentiments de son vivant. Elle lui en voulait d’avoir attendu cet événement pour manifester un réel intérêt pour elle, autre qu’une relation purement charnelle.

Albert gara le véhicule dans la rue déserte, sur les hauteurs de Hietzing. Là où l’on devinait de discrets manoirs au charme rustique dissimulés derrière les grands grillages et les murets feuillus. À l’entrée, ils furent fouillés par un garde du corps, geste troublant pour la jeune femme. Son esprit bouillonnait et tentait de raccrocher un à un tous les éléments afin de trouver le rapport entre cette visite et la disparition de Franz. Le gardien prit sa radio et informa de leur arrivée. À quelques pas, au portail, un autre gorille les attendait et Wenzel Krotz en personne vint les accueillir, s’excusant des mesures de sécurité, qu’il jugeait lui-même excessives.

— Je ne pourrai jamais m’habituer à ça ! se justifia-t-il, tout sourire.

Le sénateur discourait sur le sujet, comme s’ils discutaient depuis un moment alors qu’ils n’avaient même pas fait les présentations. Albert prit les devants pour demander des explications.

— L’assistante de Monsieur Shahn m’a aiguillé vers vous.

D’emblée, les deux musiciens comprirent qu’effectivement il y avait un rapport avec la disparition de Franz. Albert, quant à lui, espérait que Shahn n’ait pas été au courant. Son esprit en effervescence, il craignait pour la santé du Directeur, ce qui le poussa à consulter son téléphone machinalement. Aucun appel. Tout ceci ne sentait pas bon.

Lili les suivait, comme un fantôme. Ni Albert ni Krotz ne l’avaient incluse dans leur conversation, l’ignorant quasiment. Elle toussota pour signaler sa présence.

— Oh ! Pardon ! Mademoiselle, vous êtes la fiancée de Monsieur Schligg ? s’enquit le politicien. Vous devez être Teresa...

La réaction des deux visiteurs fut la même : ils se figèrent, glacés, et répondirent à l’unisson un « Non ! » catégorique. Lili n’osa pas dévisager Albert, mais sentit le poids écrasant de son regard condescendant.

— Excusez-moi ! Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ce prénom, ajouta Krotz pour tenter de se rattraper maladroitement. Toute cette situation me met sur les nerfs...

— Quelle situation ? demanda Lili, agacée.

Krotz les accompagna jusqu’à un petit salon où d’autres individus discutaient autour d’un grand bureau ministre. Le sénateur fit brièvement des présentations, Lili comprit qu’il y avait tout autant de policiers que des collaborateurs divers, dont son assistant particulier. Son attention se figea sur celui-ci. Elle se souvint de l’appel de Franz, depuis New York. Il lui avait raconté sa surprenante rencontre avec le sénateur et révéla que son assistant s’avérait l’un de ses agresseurs à la déchetterie. Elle soutint le regard de Jurgens, qui ne put ignorer cet excès de vigilance.

— Est-ce qu’on peut savoir ce qui se passe réellement ? interrogea Albert.

Le sénateur invita la moitié de l’assemblée à quitter la pièce. Parmi les personnes qui partirent, Lili crut reconnaître le jeune policier qui avait pris sa déposition sur la disparition de Liesl.

Puis, d’un air sinistre, Krotz balança :

— Je vais exiger de vous une absolue discrétion sur ce que j’ai à vous confier.

Albert et Lili acquiescèrent.

— Une de mes plus proches collaboratrices et bras droit, Sarah Strauss, a été enlevée à Salzbourg...

Les deux musiciens se regardèrent sans dire un mot ; chacun avait compris la situation.

— Il semblerait qu’elle était accompagnée de Monsieur Schligg au moment des faits...

Instinctivement, Albert prit la main de Lili, en signe de soutien, mais elle l’esquiva sans commisération. Elle continuait de fixer ce Jurgens qu’elle tenait comme l’un des coupables. Elle se retenait pour ne pas crier aux quatre vents la complicité entre ce type et ce fameux Karl.

— Vous n’avez pas l’air certain, avança Albert.

— Les ravisseurs m’ont contacté. Je n’ai pas beaucoup d’éléments. C’est après avoir averti la police que le lien a été fait avec Monsieur Schligg. D’après les témoignages à l’hôtel et la vidéosurveillance, il était avec elle lorsqu’ils ont été agressés dans le parking de l’établissement.

— Et personne n’a réagi ? Elles servent à quoi les caméras ? s’exclama Lili, irritée.

— Une seule personne ne peut pas tout voir, Mademoiselle, intervint un autre homme resté dans la salle. Ces images sont exploitées après les faits. Grâce à elles, nous avons pu identifier le véhicule où ils ont été emmenés. Il a été abandonné avec de nombreux indices en cours d’analyse.

— Donc, vous n’avez rien ! s’énerva Lili.

— Nous allons les retrouver, rassurez-vous, poursuivit-il.

Albert, de son côté, comprenait l’exaspération de sa consœur. En même temps, il se demandait dans quelle affaire il venait de s’embarquer contre son gré. L’attitude de la violoncelliste lui faisait pitié. Tous ces soucis pour un homme qui la trompait. Malgré son envie de reprocher à Franz sa présence dans ce parking avec une autre femme, il revint aux faits. Que savait-on du violoniste ?

— Les ravisseurs, ont-ils mentionné Franz ? interrogea le Chef d’orchestre.

— Non, répondit le politicien, mais son intonation manquait de netteté.

Albert et Lili demeurèrent silencieux quelques instants.

— Je me trouve devant un dilemme, poursuivit le sénateur. Sarah a participé à la collecte des fonds pour ma campagne. Un scandale de blanchiment vient d’éclater également et il touche l’un de mes plus grands soutiens financiers. Tout cela commence à faire du bazar. Tant que nous ne savons pas si les deux affaires sont liées, je souhaiterais une absolue discrétion. J’ai une équipe de négociateurs chevronnés, ne vous inquiétez pas pour votre ami.

— Si je comprends bien, vous nous demandez de ne pas ébruiter la disparition de Franz ? formula Albert.

— Moi, je ne comprends rien ! lança Lili, le regard noir en direction de Jurgens. J’ai besoin de respirer, quelqu’un peut me montrer le chemin ? Non, reste ici Albert...

— Hans, tu peux l’accompagner ? proposa Krotz.

Jurgens se leva, son visage esquissant un rictus. Il aurait pu saluer la démarche de la jeune femme pour obtenir ce qu’elle voulait. Ses yeux accusateurs le fixaient depuis son arrivée et il devinait qu’elle dissimulait plus que son air innocent ne laissait transparaître.

Lorsqu’ils se trouvèrent dans le jardin, défiante, elle lui lança :

— Dites-moi où il est !

— J’ignore de quoi vous parlez.

— Ne jouez pas avec moi, c’était vous à la déchetterie !

Il la regarda d’un air circonspect, à la limite de étonnement. Décidément, elle était bien informée.

— Je vais vous donner un conseil, Mademoiselle : restez en dehors de tout ça. Et non, je n’ai aucune idée.

— Vous travaillez aussi pour ce Karl, l’accusa-t-elle. Avec tous ces policiers, ça vous ferait quoi si je vous dénonçais ?

— Votre démarche est louable, Mademoiselle, mais vous risqueriez de vous attirer des ennuis ou de passer pour une hystérique. Je vous le répète, je n’en sais pas plus que vous et, croyez-moi, je suis dans la même situation que votre fiancé.

— Non, vous n’êtes pas du tout dans la même situation ! Dites-moi alors comment contacter ce Karl !

— Mais qu’est-ce qui vous fait penser qu’il est dans tout ça ?

— Qui d’autre ?

Il haussa les épaules. Lili faillit s’emporter et provoquer une scène. Albert ressortit accompagné par le sénateur Krotz.

— On vous tiendra informés, poursuivit le politicien. À leur prochain coup de fil, on tentera de savoir pour Monsieur Schligg. Toute cette agitation ne tombe pas au bon moment : mon épouse est dans un stade de grossesse avancé et souffrante...

En entendant ces mots, Lili se rasséréna et un sourire avenant se dessina sur son visage, même si son estomac se tordait. La vie continuait. Elle le félicita pour l’heureux événement à venir.

Lorsqu’ils sortirent, Albert tenta d’interroger la jeune femme, dont le comportement avec l’assistant de Krotz l’avait intrigué.

— Tu as l’air de le connaître, ce Monsieur Jurgens...

— Pas du tout ! Je suis juste à cran, se défendit-elle.

— Moi aussi ! soupira Albert. Il faut que j’aille voir Shahn, réparer les dégâts...

— Ce n’est pas parce qu’il est à l’hôpital qu’il doit être coupé du monde.

— Je ne voudrais pas que son état s’aggrave.

Lili ne dit rien. Elle pestait, furieuse. La seule personne qui aurait pu lui donner des informations restait muette. Elle désespérait de trouver des réponses, mais ne savait à quelle autre porte frapper. D’un geste quasi automatique, elle ressortit son portable pour consulter ses appels et, dans un éclair de génie, se souvint de Tchavo. Franz lui avait dit qu’il travaillait pour Karl. Elle avait son numéro de téléphone quelque part dans les messages envoyés le jour de son départ pour Paris.

Elle tapota un texto et attendit, plaçant tous ses espoirs sur son appareil. Puis, elle réfléchit.

Elle avait mieux que ça.

— Dépose-moi chez moi, s’il te plaît, demanda-t-elle à Albert.

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