Salzbourg - III (*)

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Elle le narguait. Liesl l’observait avec un sourire tordu, malsain, jouissif. Comme si par cette attitude elle se délectait par avance du calvaire qui l’attendait. Pourquoi ne pouvait-il pas s’insurger ?

Franz se sentait comme un animal offert en sacrifice. Sa première victime devenait son bourreau, prête à lui enfoncer l’archet en laiton dans le cœur. Alors qu’il tentait de détourner le regard, il découvrit son père en triste spectateur. Au loin, sa mère. Ou était-ce Irina ? Ou bien Teresa ? Toutes ? Que faisaient-elles là ?

« Pardonnez-moi ! » leur implora-t-il, honteux que Gustav apprenne son secret : son fils était un meurtrier. Liesl se pencha sur lui et le lécha lascivement, comme une chienne. Enfin, elle se précipita sur lui, l’étouffant avec ses mains et sa bouche.

Cette suffocation le ramena vers une horreur distincte et bien plus terrifiante, car réelle. Du moins, elle lui paraissait plus vraie que son cauchemar.

La douleur était bien là et non pas un pur produit de son esprit. Or, son présent s’avérait tout aussi délirant qu’un mauvais rêve. Difficile de lister tout ce qui le troublait, comme si, graduellement, malgré l’étourdissement, ses sens tentaient de reprendre le dessus. Même si quelque chose l’en empêchait. Était-ce le noir total dans un espace confiné, à devenir claustrophobe ? Ou la difficulté à respirer ? Ou ne plus sentir dans ses membres que la douleur ? Le tout accompagné d’une sensation vaseuse, démultipliée par une enivrante odeur d’essence et le bercement monotone des roues.

Peu à peu, il comprit qu’il se trouvait dans le coffre d’une voiture. Et en très mauvaise posture : attaché comme une bête qu’on amène à l’abattoir, une cagoule sur la tête et un bâillon entre les dents.

« Ça y est, c’est mon tour » prédit-il, accablé d’horreur et de désespoir. L’image de Chuck-Christian, ligoté sur la bâche plastique au sol, l’assaillit. Maintenant, c’était à lui. Karma ou juste retour des choses, se surprit-il à songer, résigné. Puis, une force rejaillit en lui. Non ! Il ne pouvait pas finir comme ça, même s’il le méritait. Que penserait Lili ? Il n’avait pas été capable d’envoyer un message, ne serait-ce que pour lui avouer combien il l’aimait. Lui dire qu’il aurait vraiment voulu un avenir avec elle, bien que le seul futur envisageable fût la prison ! S’il mourait, elle ne saurait jamais la sincérité de ses sentiments.

Dans cet élan, le souvenir récent de sa rencontre avec Irina vint le hanter. Après tout, s’il disparaissait, ce serait la meilleure chose pour Lili. Comme Irina, elle trouverait quelqu’un d’autre et serait bien plus heureuse.

En fait, il comprenait pourquoi il n’avait jamais réussi à envisager le suicide, la seule issue possible : il appréciait la vie. Peu importait la misère dans laquelle il s’était lui-même engouffré.

Il ne voulait pas mourir.

Peut-être par crainte d’aller en enfer, malgré sa repentance. Que n’aurait-il pas donné pour voir Lili une dernière fois ? Il pourrait lui dire combien il l’aimait ! La valeur qu’elle représentait à ses yeux. Celle qui avait réussi à le sauver de ses démons. Le plus important : il aurait souhaité la retrouver afin qu’elle pût se défouler, l’insulter, se venger de tout ce qu’il lui avait infligé. Aucune de ses victimes n’avait souffert le dixième de ce que Lili avait pu endurer à cause de lui.

Tiraillé par ces sentiments contrastés, entre lutter ou se laisser vaincre, son instinct de survie fut le plus fort. Il décida de réunir l’énergie restante pour tenter de bouger, donner des coups de pied, signaler sa présence. Mais ses membres ankylosés l’empêchaient de défaire ses liens ; dans un espace si réduit pour changer de position, il ne pouvait rien faire.

Au fait, que lui reprochait-on ? Il était avec Sarah, pourquoi Karl aurait-il douté de son succès ? Avait-il perdu trop de temps ? Son esprit confus tentait de rassembler les pièces manquantes du puzzle pour comprendre ce qui avait pu se passer. Comme si le temps s’était arrêté dans ce parking. Il suivait Sarah, lorsqu’une fourgonnette blanche avait vrombi vers eux. Après coup, les souvenirs devenaient de plus en plus brumeux. Une douleur atroce, provoquée par une décharge électrique. Les cris de Sarah. Puis, plus rien.

Et si tout ceci était un rêve ? Encore un ? « Réveille-toi ! » ordonnait-il avec le faux espoir de revenir à Paris. Tout juste au moment où, rendant visite à Lili dans son studio, il s’était endormi dans ses bras. Comme il aurait aimé se réveiller avec sa douce ! Que tout ceci ne soit que le produit de son esprit dérangé ! Il se réveillerait de ce cauchemar, mettrait son mentor et sa dulcinée en sécurité et se livrerait à la police. Mieux encore, et s’il rêvait de tout cela depuis la mort de Liesl ? S’il pouvait recommencer, il ne l’aurait jamais fourrée dans la chaudière, n’aurait jamais été à la déchetterie. Ou bien, depuis sa première humiliation ? Ou à partir de celle de Lili, avant qu’il ne devienne un meurtrier ? En définitive, s’il devait revenir en arrière, ce serait à ce moment-là. S’il avait pu tomber amoureux de Lili à cet instant-là, elle l’aurait changé ! Elle avait toujours eu ce pouvoir en elle.

Ils auraient été heureux.

Mais le destin est cruel et le bonheur une fantaisie, il en était convaincu. De toute façon, il était trop tard pour réparer sa vie et ses propres dégâts.

Le mouvement du véhicule ralentissait. Franz sentit la chaussée différente, comme s’ils roulaient sur une route hors bitume, peut-être une épaisse couche de neige. Allaient-ils l’abandonner dans un terrain vague ? Là où personne ne retrouverait son cadavre à part les vers, les rats ou les rapaces. Là où il aurait dû se débarrasser de Liesl.

Un claquement de portes. Du monde s’affairant à l’extérieur. Du bruit autour du coffre. Il hésita quant à sa réaction : tenter stupidement d’opposer résistance, donner des coups de tête et de pieds ? À part se défouler, cela ne servirait à rien : il ne pourrait pas s’échapper, et la sanction serait redoutable. Finalement, il décida de faire profil bas et, malgré la peur, feindre l’inconscience.

À l’ouverture du coffre, des mains l’agrippèrent pour vérifier son pouls au cou et l’en extraire. Ils étaient au moins deux : ceux qui le portaient. Il entendit d’autres pas. Trois personnes ? Quatre ? Une voix autoritaire s’éleva et son cœur s’arrêta.

— Vous êtes vraiment des tarés, il est où votre chef ? Parce que là, ça ne va pas du tout. Pourquoi l’avez-vous amené ? Il n’était pas dans le contrat ! Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

« Contrat ? » se demanda Franz, ébahi. Mais ce n’était pas cela le plus étonnant. Pourquoi Sarah Strauss parlait ?

— Ce n’est qu’un bonus pour nous, dit une autre voix.

Sarah sembla satisfaite de voir apparaître ce nouvel individu.

— Puis, si jamais ils ne veulent pas payer, ça peut servir de moyen de pression.

— Non, vous allez le libérer avec moi, ordonna-t-elle d’une voix ferme.

— Bien sûr, va falloir payer alors.

« Salope ! » Le violoniste ne comprenait plus rien. De toute façon, il n’arrivait plus à entendre leur conversation ; ils s’éloignèrent et il fut transporté dans un endroit froid et humide. Une cave ? Après l'avoir mis sur une chaise, ses ravisseurs lui arrachèrent la cagoule et le bâillon. Quelques gifles arrosées d’un jet d’eau fraîche l’obligèrent à ouvrir les yeux.

Ce qu’il découvrit autour de lui l’effraya d’autant plus qu’il ne comprenait pas la situation. Il se trouvait dans un lieu sombre, à peine éclairé par une ampoule. Vraisemblablement, un garage ou un atelier. Du moins il espérait que tout cet outillage ne servait qu’à du bricolage et non à autre chose. En face de lui, séparés par une table ou un plan de travail, se trouvaient deux hommes, le visage masqué par des passe-montagnes. Ils ne parlaient pas et semblaient attendre quelqu’un. Celui qui s’entretenait avec Sarah ?

Enfin, deux autres individus pénétrèrent dans la pièce, dont un qui portait le violon.

— Ça vaut cher, ça ? lui demanda-t-il en pointant l’étui.

Médusé, Franz ne put s’empêcher de lâcher un rire nerveux. Il ne comprenait toujours pas ce contrat mentionné par Sarah ; mais si l’objectif de sa présence se résumait à un rapt crapuleux, cela devenait presque rassurant.

— C’est invendable ! gloussa-t-il.

— Qu’est-ce qui est si drôle ? grogna le ravisseur, accompagnant ses mots d’une nouvelle gifle.

Soudain, il réalisa que sa situation n'était pas meilleure que de se trouver entre les mains de Karl. ll hésita à répliquer par une insulte à leur ignorance, ou plutôt en profiter pour qu’ils se fassent prendre. N’importe quel luthier digne de ce nom le reconnaîtrait et alerterait la police sans aucun doute. Bien qu’il ait perdu la notion de temps, il avait une certitude : lorsqu’on remarquerait son absence aux concerts, on se lancerait à sa recherche. Ou du moins, celle du violon.

— Oui, il vaut cher, rétorqua le violoniste, plus sérieux cette fois.

— Et toi, tu vaux cher ?

Franz les regarda un moment, sans savoir que répondre. Ils voulaient une rançon ? Pour lui ?

— Je n’ai personne qui m’attend...

— T’es pas célèbre, toi ?

— Pas du tout. Vous me connaissez, vous ? lança-t-il en même temps qu’il aurait aimé les traiter d’ignares.

— Tu sais qu’on peut te découper en petits morceaux pour les obliger à payer la rançon pour la vieille ?

— Pourquoi moi ? Découpez-la, elle !

— T’es rigolo, toi ! conclut le ravisseur, accompagnant ses paroles d’une claque. Tu vas nous faire gagner un bonus. Toi, dit-il en désignant l’autre tenant le violon. Tu t’en occupes.

Tous sortirent, le laissant seul. Malgré ses membres engourdis, la position lui paraissait nettement plus confortable que dans le coffre. Franz essaya de se libérer de ses liens, mais avec son poignet encore sensible, il ne pouvait faire grand-chose. Il se contenta de tenter de remuer les mains derrière son dos afin de relâcher les cordes.

Des pas retentirent à nouveau, et l’un des ravisseurs revint avec un plateau qu’il posa sur la table. Franz l’observa, terrifié. L’objet de sa réaction ne fut pas la bouteille d’eau ni le sandwich, mais un petit plat en acier. Il contenait une seringue préparée et une plaquette de médicaments.

— C’est pour quoi faire, ça ? demanda-t-il en le signalant avec la tête.

— Pour vous faire dormir, confia le geôlier d’une voix étouffée par la cagoule. Perso, j’aime pas faire les injections, j’ai déjà raté là, ajouta-t-il en touchant son épaule douloureuse. Prenez les cachets.

— Combien de temps allez-vous me garder ici ?

Sans obtenir de réponse, le malfrat lui approcha la bouteille qu’il s’empressa de boire, assoiffé. Le ravisseur fit de même avec le sandwich, mais Franz ne prit qu’une bouchée pour apaiser sa faim et refusa le reste. Une grosse boule au ventre l’empêchait d’avaler quoi que ce soit. Le geôlier n’insista pas et signala le petit plateau métallique. Dépité, le violoniste ouvrit la bouche pour accueillir les sédatifs avec une mine de dégoût.

— T’as pas intérêt à les cracher, le menaça le malfrat.

Ce dernier lui donna de l’eau et vérifia qu’il les avait bien ingérés.

Complètement découragé, Franz se demanda si ça valait le coup de continuer à tenter de se détacher et comment finirait tout ceci. Il haïssait Sarah, pour l’avoir mis dans cette situation. Mais, en même temps, il se rappelait qu’elle avait exigé qu’on le libère. Quoi qu’il en soit, il espérait qu’elle se chargerait de le sauver de ce pétrin.

Ses pensées furent interrompues par son gardien toujours présent et assis sur un tabouret ; ce dernier en avait profité pour sortir le violon de l’étui. Comme s’il le défiait, il tambourinait légèrement la table de l’instrument. Ensuite, il se mit à pincer les cordes comme une guitare, avec un certain sens du rythme. Indigné, Franz fut tenté de l’aviser de ne pas le toucher. À la place, il l’écouta attentivement, sans croire ce que son oreille lui signifiait. Il divaguait sûrement.

— Vous ignorez ce que vous avez dans les mains ! marmonna le violoniste, sans trop de conviction.

Le geôlier prit l’archet et le glissa sur les cordes. Un son terrible jaillit et il le reposa sur la table.

— La vache ! s’exclama ce dernier.

— Il craint terriblement l’humidité, remettez-le dans l’étui ! s’empressa d’ordonner Franz.

« Si au moins le violon pouvait se sauver ! » songea-t-il alors qu’il se sentait de plus en plus somnolent.

L’individu s’exécuta, se leva, puis se dirigea vers la sortie sans prendre l’étui. Il examina la porte et revint. Franz l’observait sans intérêt, se demandant dans combien de temps feraient effet les narcotiques, seule évasion envisageable dans sa situation.

Le ravisseur s’approcha, lui fit signe de se taire et retira sa cagoule. Alors qu’il se sentait sombrer, le violoniste ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux, consterné. Dans un éclat de rage, il s’emporta :

— Espèce d’enfoiré ! Tu aurais pu le tuer !

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