Salzbourg - II (*)

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Ce jour-là, Lili rentrait à Vienne le cœur rempli d’interrogations. Depuis son départ de Paris, Franz n’avait pas donné de ses nouvelles. Rien d’étonnant à cela, il ne l’avait jamais fait auparavant. Or, elle sentait qu’un lien s’était créé entre eux depuis leur dernière nuit à Paris, et s’attendait à davantage de contact. Par ailleurs, étant donné les circonstances, son état mental la préoccupait.

Comme elle avait récupéré son numéro de portable, elle avait envoyé quelques messages comme on jette des bouteilles à la mer. Aucun ne suscita le moindre retour ou réaction, résultat qui l’attrista, même si elle connaissait l’oiseau. En revanche, elle avait reçu de nombreux appels d’Albert. Apparemment, il cherchait désespérément à localiser Franz. Pour elle, ce fut comme pour l’accident de Shahn. À ceci près qu’Albert ne donnait pas d’autres raisons à son obstination, elle en ressentait une mauvaise intuition.

Elle fut d’autant plus surprise de le retrouver à l’aéroport pour l’accueillir, la mine sombre. Trop d’attentions à son égard n’étaient pas un bon signe.

L’Anglais prit ses bagages et l’invita à le suivre au parking, en silence. Ce n’est qu’une fois installés dans sa voiture, les mains au volant, qu’il put s’exprimer.

— Je ne voudrais pas t’inquiéter davantage, mais c’est étrange ! Franz ne s’est jamais présenté à son concert à Salzbourg. Ce soir il devait se produire à Linz, mais on n’a aucune nouvelle de lui. J’ai appelé l’hôtel à Salzbourg. Ses affaires sont toujours dans sa chambre, alors qu’il devait la quitter ce matin...

Lili l’écoutait attentivement. Son esprit n'entrevoyait que des choses affreuses. Une tragédie ? Qu’est-ce qui serait pire ? Que ce Karl lui fasse du mal ou, au contraire, que ce soit Franz lui-même ? Était-ce en rapport avec une tâche qu’il devait accomplir ?

— En plus, il a disparu avec un violon très précieux, poursuivit-il. Est-ce un vol ? Shahn sera anéanti !

— Pour Franz ou pour son fichu violon ?

— Pour Franz, évidemment ! Quelle question !

— Est-ce qu’il faut attendre pour informer la police ?

— Non, on y va. C’est bête, mais avec ces histoires d’assurance pour les concerts, il vaut mieux donner l’alerte dès maintenant.

Albert tentait de relativiser la situation, même si l’angoisse le consumait. Il avait été détestable lors de leur dernière rencontre. Ce jour-là, dans son imaginaire, la jalousie l’avait rongé si fort qu’il lui avait souhaité du mal. Il avait honte de l’admettre, mais supposer qu’il pouvait encore lui enlever sa Teresa avait remué une rage interne.

Avec cette disparition, il avait l’impression que par une étrange ironie du destin ses désirs avaient été exaucés. Il s’en voulait.

Lili, quant à elle, se demandait s’il fallait dire ce qu’elle savait. Tellement d’hypothèses possibles. Si d’aventure Franz avait choisi de s’éclipser, devait-elle se risquer à lui attirer des ennuis ?

Machinalement, elle caressa son bracelet et ne put s’empêcher de penser à son état mental lors de leur dernière rencontre. Une idée terrible trottait dans sa tête : et s’il avait décidé de mettre fin à ses jours ? Rien que de songer à cette éventualité, elle sentit son cœur se tordre tout comme son estomac.

« Non, pas ça ! » priait-elle.

Albert vit sa passagère se raidir et fut ému de percevoir une larme couler sur sa joue. L’entendre pleurer en silence brisait son cœur. Il aurait voulu la rassurer, mais ne pouvait pas formuler aucun mot. Le sentiment de culpabilité vint le ronger à nouveau. Il se mordait les doigts d’avoir été tellement content de le voir partir, souhaitant dans son for intérieur qu'il ne foulât plus jamais le sol du Conservatoire ni s’avisât de jouer sa sonate pour Teresa.

Pendant le trajet, Lili consultait son téléphone portable. Elle pianotait un texto pour prévenir sa mère qu’elle ne rentrerait pas de suite à Sankt-Pölten et la contacterait ultérieurement. Après l’avoir envoyé, elle lut la liste de messages et appels émis pour Franz. Comme si par ce geste, il referait surface. Un mot, un signe, qu’elle puisse recevoir quelque chose indiquant qu’il allait bien.

À cet instant, elle eut une idée. Dernière touche d’espoir ? Ou au contraire, présage de désespoir ?

— J’aimerais qu’on fasse les démarches tous les deux, annonça Albert comme s’il avait à se justifier de l’amener au commissariat avec lui.

— Bien sûr, répondit-elle, sortant de sa rêverie.

— Puis-je savoir depuis quand vous êtes ensemble ?

— Depuis un moment, lança-t-elle, laconique.

Lili remarqua qu’Albert tentait d’établir un lien et en même temps, il n’osait pas. Ils se connaissaient depuis son arrivée au Conservatoire, mais les circonstances étaient autres. À présent, l’étiquette fiancée de Franz dressait une barrière entre eux. De toute façon, elle n’avait aucune envie de discuter de sa relation avec lui.

Au commissariat, elle observait avec étonnement et défiance l’air incrédule, mais concerné de l’inspecteur Neumann.

— Et donc vous avez des raisons de croire qu’il s’agit d’une disparition inquiétante, résuma-t-il.

— Je vous ai déjà expliqué pour l’hôtel et pour les concerts. Par ailleurs, il avait un violon estimé à plus d’un million d’euros.

— Je vois. Avez-vous quelque chose à ajouter, Mademoiselle Bylen ?

— J’aimerais vous parler en privé, lança-t-elle d’un ton dépité, sans croiser le regard d’Albert.

Le Chef d’orchestre les laissa seuls, compatissant. De son côté, Lili mit du temps à s’exprimer. Il lui fallait chercher au fond de son imagination les mots exacts pour ne pas nuire à Franz. Après avoir maintenu les yeux rivés vers le sol, elle les fixa sur ceux de l’inspecteur, lequel attendait patiemment ses explications. Face à son silence, il tenta de la rassurer, en affirmant que dans ces circonstances, toute information serait utile.

Lili se frotta les épaules, décidée à parler, comme si elle ne l’avait pas entendu.

— J’aimerais vous dire quelque chose, mais je souhaite que cela reste non-officiel. Ce n’est peut-être rien, peut-être que ça n’a pas de valeur...

— Je vous écoute.

— Je crains pour sa vie, avoua-t-elle en se tortillant sur son siège, perdue.

« Tu es en train de commettre une grosse bêtise ! » lui dictait sa conscience, comme si pour une fois elle tenait à partager et valider ses sentiments pour Franz. L’inspecteur l’examinait avec un mélange de curiosité et de sympathie. Enfin, il allait découvrir les morceaux d’un puzzle laissé inachevé. Il posa son stylo sur la table, entrelaça ses doigts, et l’observa, pensif.

— Allez-y, je ne prendrai pas de note. Parlez-moi de ce qui vous tracasse.

— Il était un peu dépressif, ces derniers jours… comme sous le coup d’un danger de mort.

— Pouvez-vous être plus explicite ?

— C’est une longue histoire, je ne connais pas tout. Je crois qu’il est victime d’une sorte d’extorsion...

L’inspecteur haussa les sourcils. Il exultait presque, à l’idée de savoir si ses soupçons étaient fondés.

— C’est à prendre avec des pincettes. Il se sentait acculé par un individu qui l’obligeait à faire de choses...

— Quel genre de choses ?

— Je l’ignore, mais ce type l’avait menacé de s’attaquer à son entourage. Comme Jakob Shahn a eu un accident, Franz était dévasté... certain qu’il avait été provoqué...

L’inspecteur se frotta le nez et se tint le menton, contemplatif.

— C’est grave ce que vous avancez. Pourquoi n’a-t-il rien dit ?

— L’intimidation, la peur qu’on s’en prenne à ses proches...

— Dont vous. Il aurait pu demander à vous mettre sous protection. D’ailleurs, je vais m'en occuper pour vous, mais il faudra une déposition officielle.

Lili soupira. L’idée la rassurait et en même temps l’inquiétait. Elle tourna la tête en signe de refus. Après une pause, l’inspecteur revint à la charge.

— Savez-vous quand a commencé cette extorsion ?

— Non ! répondit-elle intempestivement.

— Y aurait-il un rapport avec l’enlèvement et la mort de Mademoiselle Kruse ?

— Je ne sais pas.

L’officier remarqua que ces deux dernières questions avaient reçu une réaction nette, tandis que pour les autres, son interlocutrice avait mis du temps à répondre, comme hésitante.

De son côté, la jeune femme était décidée à protéger Franz du mieux qu’elle le pouvait. Cependant, un sentiment d’amertume s’empara d’elle lorsqu’elle réalisa que cela aurait été tellement simple, tellement facile de parler à la police plus tôt. Lili s’en voulait de ne pas l’avoir fait. Franz aurait pu en bénéficier, ne pas souffrir. Elle se remémorait ce jour où il lui avait déclaré sa flamme. Il l’avait implorée de le dénoncer. Tout aurait pu s’arrêter là. Mais non. C’était encore de sa faute. Elle se détestait tout comme elle haïssait cette petite voix de sa conscience pour la rendre coupable de tous les maux sur terre.

Leur entretien terminé, l’inspecteur Neumann lui proposa de réfléchir à une déposition pour tentative d’extorsion. Il promit qu’en attendant, il entamerait les recherches. Elle quitta son bureau et retrouva Albert dans le couloir, debout, portable à la main, visage confus.

— Le sénateur Krotz, tu connais ? Il souhaite qu’on aille le voir.

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