Salzbourg - I (**)

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Les années avaient épargné son visage de poupée russe. Elle conservait sa beauté de ballerine dansant sur scène, celle qu’il avait admirée dans sa jeunesse. Comme si le train pris ce matin l’avait transporté à nouveau dans le temps : d’abord avec l’escale dans son village, puis par cette agréable rencontre avec la seule amie d’un temps révolu.

Son sourire radieux pouvait répandre du bonheur à son passage. Sa présence chassait tous les tourments. Comment ne pas se concentrer sur celle dont les yeux d’émeraude lui rappelaient que lui-même fut, à une époque, heureux, insouciant... innocent.

Elle le prit chaleureusement dans ses bras, se réjouissant de l’avoir reconnu.

— Je suis contente de te voir !

Puis, elle se lança dans un monologue avec ce charmant accent russe qu’il aimait. Elle avait cette façon de parler dans tous les sens ; pour Franz, l’entendre le comblait déjà. Bien sûr, il avait hâte de tout apprendre sur elle. Qu'était-elle devenue et qu'est-ce qui l'avait conduite à lui ? Hors de question de transformer ces retrouvailles en interrogatoire dans le hall de l’hôtel. Alors, il l’invita à l’accompagner dans sa promenade. Après tout, Salzbourg à cette période de l’année offrait tant de possibilités, qu’il ne pouvait pas se contenter de lui proposer une balade sur les quais. La douce fraîcheur de la nuit paraissait idéale pour se perdre dans les ruelles du centre-ville, lui faire découvrir quelques surprises.

Une ambiance festive les accueillit sur le Marché de Noël de Residenzplatz, illuminé comme un ciel étoilé. Irina s’arrêta devant un stand de boissons chaudes. Au même instant, un attroupement se formait à quelques mètres d’eux. Enjoué comme un enfant, Franz l’attira vers la manifestation d’où surgirent intempestivement des monstres poilus dotés de cornes et de tête mi-chèvre et mi-démon. À leur vue, la jeune femme ne put retenir un petit cri de surprise tandis que son compagnon riait à gorge déployée.

D’autres bestiaux surgirent de la foule, animée par un bruit de cloches qui rendait toute conversation impossible. La procession des Krampus se poursuivait. Certains jouaient des farces aux passants : un diable noir aux dents acérées attrapa le bonnet d’Irina et le balança. Franz s’accroupit pour le ramasser en même temps que le monstre taquin. Ce faisant, il observa le terrifiant masque en bois dans lequel il perçut sa propre réalité, celle qui provoquait de véritables frissons.

Son Krampus était apparu au moment même où il comptait effacer les traces de son premier crime. Karl. Un démon surgi du néant pour le punir pour ses bêtises, voilà où tout avait commencé. Ce n’était pas la faute de Lili, mais la sienne, son attitude, ses jeux débiles. Lui.

Revenant à l’instant présent, lorsqu’il remarqua une Irina hilare à ses côtés, il s’interrogea. Pourquoi n’était-il pas resté le même garçon qu’elle avait connu ? Impossible. Trop d’amertume, trop de colère enfouie, trop de choses gardées en lui.

— Tu es venue pour danser ? s’enquit-il pour se changer les idées.

— Oh ! Non, j’ai arrêté ça pour le moment.

Un sourire rayonnant fut suivi d’une caresse sur son ventre. La nouvelle le ravit, mais ne sut pas l’exprimer autrement qu'en insistant pour s’asseoir au chaud, aussi s’attablèrent-ils dans un stand fermé. Elle prit un chocolat chaud, et lui du Glüwein.

— Je suis venue pour accompagner mon époux. Mais j’en ai un peu marre de revoir le même spectacle tous les soirs.

— Il est danseur ?

— Non, violoniste dans un orchestre.

Elle répondit avec son sourire resplendissant, mais Franz ressentit un goût amer. Elle avait fait sa vie, elle était mariée et enceinte. L’heureux élu ? Un violoniste. Pourquoi un violoniste ? Une autre question fusa à sa place :

— Pourquoi ne m’as-tu jamais cherché ?

— Et toi, pourquoi ne m’as-tu jamais recherchée non plus ?

Elle avait raison, pourquoi ne l’avait-il pas fait ? Pourquoi n’avait-il jamais tenté de la revoir ? La célébrité, la reconnaissance, les voyages l’avaient obnubilé. Il aimait n’être nulle part et profiter à sa manière de ces femmes se jetant à ses pieds, jouer du violon et vivre sous l’aile protectrice de son mentor. Avec tout ça, pourquoi penserait-il à elle ?

— Et toi, qu’est-ce que tu deviens ? lança-t-elle à son tour.

Il aurait voulu lui parler de sa vie, mais s’interdit d’évoquer ses problèmes, pas la peine. Elle était heureuse, dans un monde où il aurait pu avoir une place s’il avait été moins stupide.

— Je ne sais pas où j’en suis, se limita-t-il à répondre.

Elle le dévisagea un long moment. Il eut l’impression qu’elle lisait ses soucis sur son visage, mais elle ne posa qu’une seule question :

— Est-ce que tu as quelqu’un dans ta vie ?

— Oui, enfin je crois. Je l’espère. Je ne sais pas. C’est compliqué, balbutia-t-il.

— C’est toujours compliqué, le rassura-t-elle l'air serein.

— Pourquoi as-tu épousé un violoniste ? demanda Franz après un silence.

— Parce que j’ai un faible pour les violonistes, répondit-elle en souriant. Il me rappelait quelqu’un que j’ai beaucoup aimé et à qui je n’ai jamais eu le courage d’exprimer mes sentiments.

— Pourquoi tu me dis ça ?

— Ah ! parce que tu crois que je parlais de toi ? s’exclama-t-elle avec un faux étonnement.

Sa réaction provoqua un rire sincère. Ça lui faisait du bien de la voir épanouie. Il aurait souhaité ce même bonheur pour Lili. Peut-être qu’elle aussi avait besoin des bras d’un autre violoniste pour être heureuse. Avec lui, dans sa situation, leur relation était vouée à l’échec.

Cette plongée dans son passé lui permit de relativiser son futur. Il pouvait en être sûr : il méritait ce qui lui arrivait. Il devait payer. Comment et envers qui ? Aucune idée. Seule certitude : il se devait d’arrêter les dégâts.

Abandonner l’idée de tuer Sarah lui semblait l’option la plus sensée. Cependant, il lui fallait identifier le moyen de protéger Lili. Plus il réfléchissait, plus il se persuadait de l’importance de discuter avec sa cible, la convaincre de disparaître momentanément, le temps de faire croire à sa mort. Ensuite, il se chargerait de mettre Lili en sécurité et alerterait la police.

Puis, il pensait à l’éventuel échec de sa requête. Pourquoi une femme si occupée, comme Sarah le prétendait, accepterait-elle de s’éclipser ? Au pire, il donnerait de son corps, convaincu qu’elle ne refuserait pas. Cette idée aurait pu le faire rire s’il ne la voyait pas comme une mante religieuse. Une corvée. Enfin, pour en arriver là, il aurait dû discuter avec elle. Or, il venait de saboter volontairement sa propre invitation à dîner.

Il raccompagna Irina et après moult hésitations, se ravisa à frapper à la porte de Sarah. Il déduisit qu’elle serait furieuse, mais serait conquise par sa musique lui céderait. Enfin, il trouverait un moyen de la convaincre de suivre son plan. Ou pas.

Lorsqu’il fut entré dans sa chambre, il évita de consulter le téléphone portable, préférant plonger aussitôt dans un sommeil placide. L’esprit en paix.

Le lendemain, il faillit louper à nouveau son rendez-vous. Il se prépara rapidement, sans avoir le temps de boire un café ou avaler quoi que ce soit, prit le violon et courut frapper à la porte de Sarah. Pas de réponse. Peut-être l’attendait-elle dans le hall ? Elle n’y était pas non plus. Sur le point de la quémander à l’accueil, il l’aperçut au loin. Elle avait échangé quelques mots avec le concierge et se disposait à emprunter une issue de service.

« Ça y est, elle est fâchée ! » pensa Franz à juste titre. Il s’élança à sa poursuite et pénétra in extremis dans l’ascenseur menant au parking. Elle le toisa du regard, sans la moindre salutation.

— Vous avez oublié votre concert privé ?

— Et vous le dîner d’hier soir, répondit-elle sèchement.

— J’ai eu un contretemps.

— Elle était jolie, votre contretemps.

L’appareil ouvrit ses portes. Franz lui lança un de ces sourires charmeurs dont il avait le secret afin de l’adoucir, mais cette fois-ci n’obtint pas l’effet escompté. Après quelques pas, Sarah Strauss stoppa net, son visage présentait un soupçon de colère.

— Écoutez, il faut que j’y aille. Vous me ralentissez.

Visiblement, elle avait du mal à trouver sa voiture. Franz marchait avec elle, incrédule. Que faisait-elle dans cet endroit peu propice à la clientèle huppée du palace ?

— Pourquoi n’avez-vous pas appelé le voiturier ? demanda-t-il, pragmatique.

Ses paroles furent noyées par le crissement des pneus d’un véhicule qui tournait.

— Écoutez, poursuivit-il. Je suis désolé pour hier soir, mais il faut vraiment que je vous parle.

— Plus tard si vous voulez, mais là, partez ! tança-t-elle, exaspérée.

Soudain, la panique l’envahit.

— Que… ?

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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