Salzbourg - I (*)

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« Nid de barbares ! » se désolait le violoniste une fois installé dans le train. Le sentiment d’indignation fut vite remplacé par un autre : le malaise. Toute son enfance passée parmi des assassins qui, eux, avaient pu jouir d’une vie ordinaire, sans avoir des comptes à rendre à personne, sauf le destin. Il en éprouvait un mélange d’écœurement et d’envie.

D’après le tenancier, les participants et les témoins de la rixe s’étaient couverts les uns les autres. La police locale n’avait pas fourni beaucoup d’efforts non plus pour trouver les coupables de la mort d’un clochard, même si l’arme du crime de la jeune veuve n’avait jamais été identifiée. À l’époque, sa famille, plutôt intéressée par l’héritage, n’avait pas poussé l’enquête. Quant au violon, personne ne s’en était occupé. Il avait disparu sans laisser de trace. Pour Franz, ce détail fit l’effet d’une douche froide. S’agissait-il du même instrument que le sien ?

Le violoniste n’arrivait pas à se sortir cette idée de la tête. Pourtant, durant son explication, Adenauer avait perçu son trouble et s’était empressé de le rassurer : ni Gustav ni lui-même n’avaient pris part au massacre. Au contraire, le vieil homme lui avait assuré qu’il ne se passait pas un jour sans qu’il se désolât d’avoir été un témoin silencieux et de ne pas avoir réagi. Selon ses mots, ce fut un non-événement que les habitants avaient réussi à oublier rapidement, aidés certainement par un sentiment de honte collectif. Comme il n’avait plus eu d’incident aussi spectaculaire que le meurtre de la jeune veuve, la population fut apaisée : « pas de meurtrier parmi nous ».

Franz se fichait de ce que pouvait ressentir ce peuple fruste, coupable d’avoir épanché sa sauvagerie sur le mendiant – comme si cette idée pouvait l’excuser de ses propres actes. Non, le plus déstabilisant dans cette histoire restait le violon. Quoi qu’il en soit, il avait été volé.

Quant au sien, la première fois qu’il l’avait amené chez Cremona, le luthier lui avait permis de connaître son pedigree : un Excelsis, comme celui du mendiant.

« Très bonne manufacture ! Fabriqué à Mittenwald, mais il reste un violon ordinaire ! » avait affirmé l’expert à un très jeune Franz qui avait trouvé cette coïncidence amusante.

Le changement de train à Wels le sortit de sa rêverie et mit fin à cette parenthèse désenchantée. À quoi bon chercher ? Il venait d’un village de criminels et chérissait un violon volé. Après tout, se retrouver sur le point d’assassiner sa sixième victime semblait faire partie d’une suite logique. À défaut d’une autre issue.

En fin d’après-midi, il arriva à Salzbourg, les idées un peu plus claires sur la démarche à suivre. En premier lieu, il discuterait avec Sarah ; puisqu’elle connaissait sa situation, elle pourrait coopérer. Comment refuser alors que sa vie en dépendait ? Maintenant, il lui fallait penser à un plan B : comment l’éliminer et se débarrasser du corps ?

À l’hôtel, lors de l’enregistrement, il demanda au réceptionniste qu’on fasse parvenir un message à Sarah Strauss. Quand il entendit ce nom, l’employé l’informa qu’il pourrait la retrouver dans le bar. Franz s’y précipita, étui de violon en main.

Il pénétra dans le salon cosy avec ses fauteuils club en cuir marron et ses murs tapissés de rouge. Devant la baie vitrée avec vue sur la rivière Salzach, sa cible s’entretenait avec un individu. Franz crut le reconnaître. Ce devait être l’un des hommes d’affaires qui accompagnaient Katinka pendant la fête à Paris.

Le violoniste s’avança, sans dissimuler la méfiance que cette rencontre intempestive lui inspirait. Était-ce plus qu’une coïncidence de le retrouver avec la victime désignée ? Dans le cas contraire, ce type devenait un témoin gênant si jamais on faisait le rapprochement avec les disparitions de Katinka et, éventuellement, de Sarah.

Cette dernière l’aperçut et l’observa longuement avec dédain avant de se décider à congédier l'autre homme. Celui-ci, guère surpris de retrouver le virtuose, échangea avec lui une brève salutation sans mentionner leur rencontre à Paris et fila.

Pendant ce temps, Sarah le lorgnait avec intérêt.

— Je croyais que vous ne vouliez plus jamais me parler, même si vous y étiez obligé. L’êtes-vous ?

Pris de court par son attitude, Franz hésita quant à la réponse à donner. Il détourna son regard d’acier quelques instants avant de le poser sur elle à nouveau, avec un regain d’assurance, prêt à l’envoûter comme il en avait le secret.

— J’aimerais discuter avec vous, en privé. Puis-je vous inviter à dîner, ce soir ? lança-t-il.

— Ce serait un plaisir, mais nous pouvons parler ici, maintenant.

Le violoniste s’assit sur le siège vide à côté d’elle sans soustraire ses yeux de sa proie.

— Qui est ce monsieur ?

— Mais vous êtes curieux en plus ! Ou est-ce de la jalousie ? Est-ce qu’on vous a encore demandé de me séduire ?

— Non. Mais puisque vous êtes là… vous connaissez ma situation et j’ai besoin de votre aide.

Sarah Strauss le dévisagea, envoûtée, bien décidée à ne pas lui laisser prendre le dessus. Alors qu’elle remarqua l’étui de violon, elle esquissa un geste d’autosuffisance.

— Jouez pour moi.

— Demain. Vous avez votre place pour le concert ? répondit-il avec son sourire charmeur.

— Je parle d’un récital privé. Jouez pour moi uniquement.

— D’accord, mais pas n’importe où. Avec ça je risque de faire du bruit, ponctua-t-il en signalant l’instrument. Demain matin, au théâtre ?

— J’ai une journée chargée, je vous accorde une heure. Dix heures ?

— Vous me concédez une heure ! s’exclama-t-il d’un ton moqueur. C’est plutôt le contraire !

— Non, je ne crois pas. Elle tient, votre invitation à dîner ?

Franz se leva du siège.

— Oui. Je vous attends dans une heure, à l’accueil.

— Chambre 1002, répondit-elle, le regard tourné vers ses dossiers qu’elle commençait à ranger dans sa serviette en cuir.

Le violoniste se retira et médita les options offertes par le destin. Il discuterait avec elle pour voir sa réceptivité. Pourrait-il lui avouer qu’elle était sa cible ? Non, mauvaise idée : cela l’effrayerait.

Une partie de lui exigeait de l’éliminer une fois pour toutes. Ensuite Karl baisserait sa garde, il mettrait Lili et Shahn à l’abri et enfin il se dénoncerait... ou pas. Choquée, une autre facette de son esprit voulait le secouer pour l'amener à raisonner. Comment pouvait-il penser à tuer quelqu’un dans le seul but de s’en débarrasser ? N’avait-il pas trop de remords qui le hantaient ? Toutes ces voix dans sa tête le convainquirent qu’il était désormais atteint de folie. Il n’y avait un seul moyen de les faire taire.

Il s’enferma dans sa chambre, prit le Stradivarius de Shahn et le contempla, admiratif. Un instrument magnifique, mais sa valeur n’était pas comparable à celle, sentimentale, de son violon maudit. Peu importe, il avait besoin de jouer pour se calmer.

Sourdine mise en place, il ouvrit les portes du balcon et s’extasia devant le panorama. La rivière, les lumières de la ville surplombée par la forteresse médiévale de Hohensalzburg offraient un cadre apaisant. Il plaça le violon entre son menton et son épaule. Son archet se mit à glisser au son de la Sonate n° 12 de Paganini, qu’il s’efforça de jouer discrètement face à la puissance de l’instrument. Des passants dans la rue le remarquèrent immanquablement et il se vit obligé d’arrêter, de crainte de provoquer le même attroupement qu’à New York. En définitive, si Sarah tenait à son concert, ce serait au théâtre. Et s’il devait perpétrer un crime, ce serait là-bas aussi.

En attendant l’heure du rendez-vous et à défaut de pouvoir jouer, il préféra se lancer dans une petite balade au calme, pour remettre à plat ses idées ou pour oublier la bêtise qu’il s’apprêtait à commettre. Avant de quitter sa chambre, il s’empara du téléphone et pianota un mot doux pour Lili, qu’il n’eut finalement pas le courage d’envoyer. S’il commençait, il n’arrêterait plus, il le savait.

Au moment de traverser le hall, un coup d’œil à la pendule de l'accueil indiqua qu'il lui restait un peu de temps pour se promener sur les quais. Soudain, il entendit une petite voix particulière avec un accent slave. Elle l’appelait d’une manière qu’il pensait avoir perdu dans les méandres de sa mémoire.

— Franz !

Il se retourna et fut agréablement surpris. Justement celle dont il avait besoin en ces moments. Le ciel avait-il envoyé un ange ? Comment était-ce possible ? Un ange roux aux iris verts, visage de porcelaine.

— Irina ?

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Défi
Tifenn Mha
Je crois que je n'ai jamais autant galéré pour répondre à un défi. J'avais plein d'idée mais finalement aucune ne me convenait alors j'avoue ne pas avoir fait dans l’originalité, désolée. J'espère, tout de même, que ce petit texte sera plaisant à lire !
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Jean Marchal

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