Pérégrinations avant la tombée du rideau - III (**)

6 minutes de lecture

Un beau jour, Gustav fut appelé à restaurer un vieux secrétaire ; une antiquité digne d’intérêt, propriété d’une jeune veuve qui habitait dans le centre-ville. Le travail fut simple, mais les projets de la dame étaient autres. Elle en profita pour faire durer la visite, le consulta sur l’état de ses meubles et, par de petits bavardages innocents, chercha à le retenir. Après avoir jeté un coup d’œil à l’extérieur, Gustav s’aperçut que la nuit tombait et commença à se soucier de son fils, seul à la maison. Ses préoccupations s’accentuèrent lorsqu’il comprit les véritables intentions de la jeune femme au lascif regard d’émeraude.

Depuis la mort d’Arla, l’amour de sa vie, il lui était resté fidèle, refusant une quelconque compagnie féminine. Ce ne serait pas ce jour-là qu’il briserait sa promesse. Ainsi, il repoussa galamment ses avances et décida qu’il était temps de partir.

Indignée, enragée, la jeune veuve s’emporta, menaçant de se venger de ce rejet qu’elle vivait comme un outrage. L’embarras est bien plus fort pour une femme éconduite. Elle l’insulta ainsi que la mémoire d’Arla, chose que Gustav ne toléra pas. Lui, on pouvait l’envoyer au diable, mais pas sa défunte épouse.

Bien décidé à fuir cette infernale maison bourgeoise, il prit sa caisse à outils et partit la tête haute malgré les injures. Néanmoins, même une fois traversé le seuil de la porte, la mégère ne lâcha pas.

Surpris par le vacarme, le voisinage sembla s’intéresser à la querelle et se montra discrètement par la fenêtre. Embarrassée, la furie se tut.

Gustav s’éloigna de l’avenue principale, emprunta une petite ruelle et tenta d'apaiser sa colère. Il compta jusqu’à dix, souffla et se décida enfin à reprendre le chemin du retour. Tout à coup, sur le coup de l’émotion, sa main trembla ; sa caisse à outils glissa d’entre ses doigts et s’écrasa bruyamment au sol. En hâte, il s’abaissa pour ramasser ses instruments. Dans la nuit silencieuse, il n’entendit que le râle de sa respiration agitée qui s’intensifiait jusqu’à ce qu’il réalisât que ce n’était pas la sienne.

— Personne n’a jamais osé me rejeter ! Personne n’a jamais osé m’humilier de la sorte ! Je suis importante, moi ! Toi, tu n’es qu’une merde ! Tu vas le payer très cher !

Instinctivement, Gustav s’empara du premier ustensile qu’il vit : une gouge bien acérée. Se leva d’un bond et, poussé par une pulsion meurtrière, l’enfonça dans le cou de la harpie.

Un cri déchirant retentit et se finit par des gargouillis. Parmi le voisinage, ceux restés à l’affût de la querelle commencèrent à s’alarmer et à sortir.

Comme s’il se réveillait d’un cauchemar debout, Gustav réalisa son acte lorsqu’il contempla le corps à terre, se vidant de son sang, et l’outil ayant servi d’arme. C’était impossible… il ne pouvait pas être l’auteur d’une chose pareille. Comment ? Pourquoi ?

Accablé par l’horreur et la honte, il regarda l’outil, sans comprendre comment il était parvenu dans sa main. S’il était arrêté, qui s’occuperait de Franz ? Il ne pouvait pas aller en prison et le laisser seul. Son fils ne devait jamais savoir que son père avait commis le plus grave des péchés, le pire des crimes !

Dans la rue commerçante, des habitants commencèrent à envahir le pavé de leur tohu-bohu, tandis que Gustav se précipitait pour ranger ses instruments dans la boîte. Il la referma, l’entoura de ses bras comme s’il s’agissait d’une bête blessée et se releva pour s’enfuir au pas de course. Lorsqu’il se retourna, il se retrouva nez à nez avec le mendiant, qui le fixait, abasourdi. Le jeune père baissa la tête, ne se sentant même plus digne de le regarder dans les yeux, le contourna et s’échappa.

Un groupe de badauds s’engouffra dans la ruelle et découvrit la respectable dame au sol, le sang ruisselait de son cou, ainsi que le clochard à ses côtés, tétanisé. Quelques secondes suffirent pour que d’autres spectateurs s’agglutinassent eux aussi autour du cadavre, clamant une justice qu’ils décidèrent d’expédier d’eux-mêmes. Ils supputèrent que le mendiant était le coupable. La foule s’emporta contre lui. Parmi eux, certains s’impliquèrent dans le lynchage en simple spectateur, criant vengeance haut et fort. Les femmes, plus prudentes, appelèrent la police.

Unique témoin du meurtre, le vieillard ne chercha même pas à se défendre et expliquer ce qu’il avait vu. Si quelques jours plus tôt il n’avait pas rencontré le père de son jeune admirateur, il ne se serait pas mêlé de cette affaire. Mais sachant l’enfant orphelin de mère, il ne souhaitait pas qu’il le soit entièrement. Qu’il devienne comme lui : seul, délaissé, abandonné. Ainsi, fut-il roué de coups. À la fin, deux corps gisaient sur le pavé, éclairés par la douce lueur du réverbère de la rue principale.

Au fond d’une impasse, au loin, des larmes coulèrent des yeux du vrai coupable, déchiré par son impuissance devant cette scène terrible. Deux meurtres. Deux vies pesaient sur son âme. Pour rien. Pour de simples mots qui s’envolent comme le vent.

Il attendit dans sa cachette que les dépouilles fussent emmenées et la foule dissipée pour s’approcher du lieu du drame. La chaussée était glissante ; l’eau n’avait pas réussi à enlever toutes les traces. Les remords lui lacérèrent tant les entrailles qu’il dut s’appuyer contre le mur pour se soutenir. Ses jambes fléchirent et il regarda de plus près ce morceau de pavé, où le sang avait coulé par sa faute.

La nuit devint encore plus noire. Seuls quelques réverbères assuraient un service minimum. Il était si tard qu’il ne put que songer à son fils. Il l’avait délaissé toute la soirée ! Lorsqu’il revint dans sa cachette pour reprendre sa caisse à outils, il remarqua le violon au fond de l’impasse, sur un tas de cartons et à demi couvert de journaux. L’étui, fermé, reposait à côté.

Sans comprendre le sens de cette disposition, il ouvrit le boîtier par curiosité. À l’intérieur se trouvait tout l’argent ramassé par le mendiant et sa musique. Gustav eut une pensée pour son fils, son souhait de jouer du violon, son avenir. Non. Il ne pouvait pas, ce serait du vol. Il préféra imaginer que, faute d’héritier, le vieillard aurait voulu que ses biens revinssent à Franz.

Gustav rentra à la maison. Son fils dormait sur le canapé devant la télévision restée allumée. Après l’avoir posé dans son lit, il passa la nuit dans son atelier à nettoyer la gouge et la caisse à outils.

Les traces de son meurtre effacées, vint le tour du violon. Une cure de jouvence l’attendait. Il ferait le nécessaire pour dissimuler son état, sale, usé. Délicatement, il y appliqua une fine couche du vernis pour bois précieux.

Puis, il tenta de remécher les crins de l’archet, mais ce fut peine perdue. Un jour, il l’amènerait voir un vrai spécialiste. Finalement, il décrassa l’étui, changea la doublure et cira l’extérieur.

Lorsqu’il s’apprêta à ranger l’instrument, une minuscule inscription dans l’archet lui sauta aux yeux. Il distingua une gravure presque effacée : Excelsis, qu’il gratta pour la faire disparaître.

Le violon avait une nouvelle allure, il ne subsistait plus aucune trace de sa vie de misère. Gustav était convaincu qu’il serait idéal pour les débuts de la carrière grandiose à laquelle son fils était destiné. Il y songeait déjà.

Le lendemain, Franz revint de l’école, la mine déconfite de ne pas avoir retrouvé le vieillard. Certain que son père en connaîtrait la raison, puisque son papa savait tout, il lui demanda où était-il passé. Sur le coup, Gustav hésita. Bien sûr, il ne lui avouerait pas la terrible vérité… mais il sentait qu’il lui devait une réponse digne.

— Il est parti... ailleurs.

— Mais pourquoi n’est-il pas resté ici ?

— Parce que c’est à Vienne que les violonistes triomphent, Franz.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 9 versions.

Recommandations

Défi
Quelqu'un DeMystérieux
Réponse à "Les Nouvelles, le retour !", les pensées d'un soldat.
2
3
9
1
Jaquie
Au commencement il n'était rien, si ce n'est le ciel et la terre. Un jour que la terre s'ennuyait, elle se fit féconde et devint mère de toute choses. Alors le ciel narcissique créa les océans pour y voir refléter son image. Et le vent me diras tu?
3
3
12
2

Vous aimez lire Gigi Fro ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0