Pérégrinations avant la tombée du rideau - III (*)

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Au milieu de la rue commerçante, dans un recoin sale et poussiéreux, traînait un chapeau miteux. Un vieux Homburg qui avait connu des jours meilleurs. Il gisait à terre, impatient d’accueillir ne serait-ce qu’une pièce. Une toute petite pièce, quelle que soit sa valeur, pour se sentir moins vide.

Avec un peu d’argent, le propriétaire du chapeau cesserait de torturer les passants avec les plaintes qui s’envolaient de son violon. La douleur et le désespoir creusés par son ventre affamé se répandaient comme une onde de choc à travers sa musique mélancolique.

Or, les gens n’aiment pas les choses tristes. Le vieil homme aurait pu jouer quelque chose d’allègre et entraînant, il en était capable, mais pour cela, il avait besoin d’une force dont il ne disposait plus. De l’énergie et la vitalité que seuls la joie et le bonheur peuvent fournir, bien que le charme du violon demeure dans le chant plaintif de ses cordes. Pour l’heure, les mélodies maussades qui en sortaient servaient à masquer les râles de son estomac famélique, lequel n’attendait plus rien.

Dès lors, il ne pouvait s’empêcher de mettre une part de sa souffrance dans sa musique. Comme un châtiment, sa morosité pénétrait inconsciemment l’âme des passants. En guise de protestation, ces derniers se vengeaient à leur façon contre ce déluge plaintif. Ils ne lui donneraient rien du tout, même pas un bouton rouillé.

Convaincu de la véracité de son raisonnement, le vieillard fut surpris par un cliquetis. Habitué à jouer les paupières closes, concentré sur sa musique, il ouvrit grand les yeux, séduit ; il avait cru ne jamais entendre ce son de si près.

Son attention fut attirée d'abord par le chapeau où trois pièces de monnaie l’attendaient. Puis, tout doucement, il leva son regard pour le plonger dans les yeux bleu-gris d’un enfant.

— Je voulais m’acheter des bonbons, mais je n’en ai pas besoin, se justifia-t-il. J’aime beaucoup votre musique et comment vous jouez du violon.

Sans l’avoir écouté, le mendiant se jeta sur les pièces avec avidité, comme s’il s’agissait de nourriture. Il les contempla pendant un moment et se demanda ce qu’il pourrait s’offrir avec ça, avant de réaliser que ce n’était qu’une simple aumône. Tout de même, il voulut remercier l’unique personne qui avait manifesté un intérêt pour sa musique, mais l'enfant était déjà parti.

Le vieillard revint alors à ses pièces. Rien que de les regarder, le vide de son ventre fut comblé, tout autant que celui de son âme. Il avait renoué avec l’espoir. Il pourrait supporter encore une nuit à la belle étoile, couvert des journaux qu’il ramassait dans les poubelles et en gardant son violon près de lui.

Le lendemain midi, le même gamin réapparut et resta longtemps à l’écouter. Il admirait les doigts qui glissaient sur les cordes avec agilité et grâce, tandis qu’un archet ébouriffé venait s’y frotter.

Le répertoire s'égaya, les passants s’y attardèrent. Certains s’essayèrent à de timides pas de danse, tandis que d’autres balançaient leur tête ou leur corps au rythme de la musique.

L’ambiance fut telle qu’une dame parée de bijoux se sentit obligée de mettre un billet dans le chapeau. Lorsque le mendiant s’en rendit compte, il cessa de jouer pour contempler sa récompense et remercier sa bienfaitrice. Cette dernière était déjà bien loin, stationnée devant la vitrine d’une joaillerie. Il s’aperçut que le petit garçon était toujours là, à ses côtés, et l’observait de ses yeux expressifs et chaleureux.

— Je n’ai plus d’argent. Est-ce que je peux continuer à vous écouter ?

Le vieillard ne répondit rien, lorgna le billet avant de le ranger dans une poche de sa veste rapiécée. L’enfant scrutait chacun de ses gestes, curieux.

— Dis-moi, petit, cette femme est ta mère ?

— Je n’ai pas de maman.

Le mendiant resta silencieux pendant quelques instants.

— À ton âge, moi aussi, j’étais orphelin. Mon père était un ivrogne !

— Mon père est un saint !

L’adulte faillit s’esclaffer, mais décida de ne pas le contrarier avec ses moqueries. Il reprit son instrument et se mit à jouer une mélodie enjouée, remplissant de bonheur le cœur de ceux qui l’écoutaient.

Une autre dame passa par là et lança une poignée de pièces dans le chapeau. Le mendiant s’arrêta et lui fit une révérence.

— Et si toute votre vie vous avez été pauvre, comment ça se fait que vous avez un violon ? raisonna l’enfant.

— Je n’ai jamais dit que j’ai été pauvre toute ma vie ! grommela le vieillard. Cette merveille est un Excelsis ; il ne peut pas se comparer à un Stradivarius, mais l’important est qu’il me convienne à moi. D’ailleurs, il a un son extraordinaire. Ce type d’instrument est unique ! On en fabriquait dans mon village natal.

— J’ai toujours rêvé de jouer du violon. Mais papa n’a pas assez d’argent pour m’en acheter un.

— Tu dis qu’il est un saint, demande-lui un miracle !

Pendant ces quelques instants de bavardage, le chapeau se remplit de pièces de monnaie et de billets. Les passants, attendris par le petit garçon, se montraient généreux.

Le lendemain, à la même heure, le mendiant jouait un répertoire plus hétéroclite. Il fut surpris de revoir l’enfant. Ce dernier avait un sac contenant quelques victuailles à l’intérieur : un sandwich, des pommes et une barre chocolatée. Ému par sa gentillesse, le vieil homme l’accepta de bon cœur.

— Si vous mangez ça, vous pourrez garder l’argent et vous trouver une chambre pour ne plus dormir dans la rue.

Le mendiant ne dit rien et continua à jouer des mélodies qui lui sortaient du cœur. C’était sa manière de remercier son bienfaiteur dont il ne connaissait pas le nom et qui revint les jours suivants pour l’écouter et rapporter à chaque fois de la nourriture. Il restait une bonne heure avec lui ; l’observait, l’étudiait, ébahi par la maîtrise avec laquelle il manipulait ce bel instrument.

Un jour, le vieillard aperçut l’enfant et son paternel, qui portaient des planches en bois. Lorsqu’ils passèrent à côté du violoneux dont le chapeau au sol regorgeait de monnaie, le garçon se figea et posa les planches par terre.

— Regarde, papa ! C’est le monsieur dont je t’ai parlé !

Le mendiant tira une révérence qui fut rendue par un salut de la main.

— Je voudrais avoir un violon comme le sien ! s’exclama le petit garçon.

Son père lui expliqua calmement que cela n’était pas possible pour le moment, car il voulait en priorité lui trouver une bonne école à Vienne. Et, pour cela, il devait travailler beaucoup.

Dans son élan, le garçonnet faillit toucher l’instrument lorsqu’il le pointa du doigt. D’un sourire embarrassé, l’adulte s’excusa pour la conduite de son fils et se sentit obligé de gratifier le musicien de quelques pièces qu’il gratta au fond de sa poche.

— Veuillez pardonner mon petit Franz, parfois il est très agité.

Le vieillard refusa la monnaie et tendit le violon à l’enfant.

— Laissez-le essayer. Qui sait s’il cache un talent inné ?

Tout excité, Franz reçut l’instrument et, lors qu’il l’eût entre les mains, tenta d’imiter la pose ainsi que les mouvements du mendiant. Il glissa l’archet sur les cordes et émit une cacophonie stridente avant que son père ne le lui retirât gentiment, de peur qu’il l’abîme. Non seulement c’était l’unique moyen de survie du vieillard, mais il imaginait que la réparation serait coûteuse.

Ces secondes pendant lesquelles le papa entendit ces sons, à première vue sans beauté, furent suffisantes pour lui faire sentir ce que l’amour d’un parent ne peut pas manquer : il y vit la passion, le talent, la dévotion. Surpris par le respect avec lequel Franz l’avait pris, il saisit la complicité naissante entre son fils et le violon. Comme s’ils ne faisaient qu’un. La technique, il l’apprendrait plus tard.

Malgré cette expérience maladroite, le jeune garçon ne fut pas déconfit : au contraire, il avait hâte de recommencer. En guise de réconfort, le vieillard lui avoua qu’à ses débuts, il avait fait bien pire.

Mais Franz n’avait pas besoin d’encouragements ; il était tout simplement heureux. Gustav aussi, qui fut certain d’avoir perçu le talent prometteur de son fils, convaincu qu’il serait parmi les meilleurs. Sans pouvoir l’expliquer, malgré les grincements assourdissants, son cœur avait ressenti une belle mélodie, ce qui le remplit d’un sentiment de fierté. Il le regrettait d’autant plus que le coût de l'instrument et des leçons serait difficile à assumer.

Dans une semaine, Franz fêterait son dixième anniversaire, puis partirait en pensionnat à Vienne pour y poursuivre ses études. Gustav aurait voulu lui offrir quelque chose de significatif. Malheureusement, il n’avait pas les moyens d’acheter un violon.

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