Pérégrinations avant la tombée du rideau - I (***)

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À la vue de l’assassin, Franz n’eut plus aucun égard pour son mentor. Il lâcha sa main et se releva. Seuls ses yeux rougis trahissaient des émotions qu’il n’aurait pas pu dissimuler. En revanche, il n’avait pas peur de lui. Comme si ses derniers meurtres avaient forgé une carapace pour le protéger. Ainsi, sa peur n’était plus visible sur son visage ni ses gestes.

Il fit un effort colossal pour s’interdire de se jeter sur lui, de le frapper, de crier, de l’insulter. Il ne céderait pas à l’impulsivité. Certes, il se vengerait, mais de manière intelligente, de sorte que Karl ne voie rien venir.

Franz avança jusqu’à lui et les deux se défièrent du regard. L’un, glacial, imperturbable et calculateur. L’autre, impavide, dépourvu d’émotion.

— Suivez-moi, lança-t-il.

Le violoniste obtempéra, scrutant tous les détails qu’il pourrait utiliser pour tisser son plan. Analyser sa cible, sa démarche, sa taille, sa corpulence. Mémoriser les lieux, le couloir, ce bureau qui lui semblait familier. Toutes ces informations qu’il exploiterait au bon moment.

— Vous êtes vraiment médecin ? Pourquoi me révéler votre identité ? s’interrogea Franz, après avoir lu un nom sur la plaque.

— À présent, vous savez que mes menaces ne sont pas des paroles en l’air, répondit Karl, en s’installant sur son fauteuil, à ses aises.

— Pourquoi un médecin jouerait-il au gangster ?

Franz demeura debout, devant son bureau. Sans cesser de le fixer des yeux, Karl pivotait légèrement son siège, de gauche à droite, tandis qu’il croisait ses mains, index en pyramide.

— Je vous retourne la question, Maestro. Pourquoi un virtuose jouerait-il à planter des archets dans le cou des femmes ?

— Nos raisons ne sont pas les mêmes.

— Certes, les vôtres sont bien plus effrayantes.

Franz encaissa ces mots sans broncher.

— On est quitte, j’ai déjà donné plus que ce que vous avez fait pour moi, certifia le musicien, faisant un pas en arrière.

— Votre travail est remarquable, ce serait dommage de s’en priver...

— Vous comprenez quand je vous dis que je ne veux plus le faire ? insista-t-il, agacé.

— Trouvez-vous des pions.

— Je ne me rabaisserai pas à devenir comme vous ! répliqua-t-il, crispé, puis, reculant à nouveau, marmonna : vous êtes stupide… je me vengerai...

— Parfait, évitez de me prévenir. Surtout quand votre mentor doit rester ici pour une longue récupération.

— Je n’ai pas peur de vous.

Karl tapa bruyamment le bureau en se relevant. Sourire en coin de la bouche, il s’avança petit à petit vers le violoniste.

— Excellent ! Vous avez un nouveau travail. Rassurez-vous, toutes ces commandes, c’est exceptionnel. Effet de saison, on dirait.

Franz contractait ses poings. Il ne semblait pas l’avoir entendu, perdu dans ses réflexions, contemplant le vide sidéral.

— Puisque Noël approche, je vais vous faire un cadeau, affirma l’assassin d’une voix calme, presque amicale. Après cette tâche, vous aurez le choix : vous suicider ou continuer.

— Quelle générosité ! Et qu’aurai-je en échange si je continue ?

— La vie sauve pour vous et votre entourage, lança-t-il froidement, ses perçants yeux ozone immobilisant son interlocuteur. De l’aide pour vous débarrasser des corps de manière définitive.

— Tôt ou tard, mon nom sera associé aux victimes, répondit Franz, le regard rivé au sol.

— Prenez des pions, alors. Quel meilleur moyen de brouiller les pistes ?

Le violoniste soupira profondément. Avait-il vraiment le choix ?

— Qui est la cible ? demanda-t-il, résigné.

— Vous souvenez-vous de Madame Strauss ?

Franz sentit son estomac se nouer, pourtant il se doutait que cela devait arriver un jour ou l’autre.

— Pourquoi avoir tant attendu pour la tuer ?

— Je ne décide pas de sa vie, contrairement à la vôtre... tout comme celle de votre mentor tant qu’il sera ici.

— C’est Krotz le commanditaire ?

— Dois-je vous rappeler la règle numéro un ? Elle s’applique à vous autant qu’à moi.

— Êtes-vous payé pour ça ou vous menace-t-on ? s’enquit le violoniste avec curiosité.

Karl ne dit rien et esquissa un sourire sournois.

— Vous avez laissé la petite souris seule à Paris, encombrée d’un bracelet en diamants ? Ça peut attirer les voyous.

Franz ne baissa pas la garde et soutint le regard de l’assassin en silence. L’esprit vide, refoulant sa peur, sûr qu’il s’agissait encore d’une provocation.

— Je ne sais pas comment localiser Madame Strauss, répondit-il, de mauvaise foi.

— Comme ça tombe bien ! Elle se trouve à Salzbourg. N’avez-vous pas un concert à y donner ? Hôtel Sacher, juste en face du théâtre où vous devez vous produire. Dépêchez-vous, il ne faudrait pas que cela traîne.

Cette demande risquait d’entraver ses plans. Ou les accélérer. Il noterait tout ce qu’il avait observé, puis attendrait le moment idéal pour...

Pour faire quoi au juste ?

Pour agir d’une façon ou d’une autre. Le temps lui manquait cruellement. Il devait mettre en sécurité Lili, qui rentrerait prochainement de Paris. En attendant, il organiserait le transfert de son mentor vers un autre hôpital. Ensuite, Sarah. Que faire avec elle ? Pourrait-il aboutir à un arrangement ? La convaincre de disparaître ? Trouver une solution ensemble ?



Plus tard, au Conservatoire, Franz admirait la verrière éclairant l’escalier hélicoïdal. Il se souvenait des moments vécus à cet endroit, comme s’il s’agissait des souvenirs d’une autre vie. Il avait tout pour se sentir heureux et il n’en profitait pas. Une pensée le tourmenta : il avait bien cherché ce qui lui arrivait.

Machinalement, il monta jusqu’au bureau d’Albert où il fut surpris de retrouver Teresa. Seule. Elle s’apprêtait à souffler dans sa flûte. Sur le pas de la porte, il la contempla, hésitant entre avancer ou faire demi-tour. D’une voix timide, elle l’invita à entrer.

— Albert me laisse pratiquer ici, se justifia-t-elle. J’ai repris depuis peu, mais je sens que j’ai beaucoup perdu...

Le violoniste ancra ses yeux dans les perles béryl de la jeune femme. Ses mots l’avaient touché ; attristé, même. Il savait de quoi elle parlait. Dans une moindre mesure, il venait de le vivre avec son poignet. Rien de pire pour un musicien que de ne plus être à la hauteur. De plus, si sa muse avait perdu ses capacités, c’était par sa faute.

— Merci, Franz.

Il la contempla, désarçonné, sans comprendre ce remerciement intempestif.

— Merci de tes visites pendant ma convalescence à l’hôpital.

En entendant ces mots, il eut envie de s’excuser, de lui avouer qu’il était le seul à blâmer de son agression. Après une lutte interne, il demeura silencieux.

— Le jour de mon réveil, j’ai senti ta présence, ta voix. Tu disais « J’en fais quoi » , poursuivit-elle, comme si elle cherchait loin dans ses pensées.

Le violoniste l’observa froidement. Cette phrase ne lui disait rien, mais une intuition lui ordonnait de ne pas fouiller dans les tiroirs fermés de son esprit. Il comprit alors qu’elle parlait du jour de l’assassinat d’Agnès, l’infirmière.

— Je ne sais pas de quoi tu parles, répondit-il, sèchement.

— Pardon, j’ai dû halluciner. Il paraît que c’est normal de mélanger ou d’inventer des souvenirs avec toutes ces drogues, ajouta-t-elle, gênée.

Ils se contemplèrent à nouveau, mal à l’aise.

— Tu as l’air changé, dit-elle.

— Toi aussi, soupira-t-il.

La jeune femme passa sa main sur sa courte chevelure, regrettant la perte de sa longue crinière de feu. Franz attrapa la poignée de la porte, prêt à partir.

— Teresa, j’aimerais te montrer quelque chose.

Il lui tendit la main et lui fit signe de le suivre. Bien qu’elle fût troublée par leur rencontre, cette singulière familiarité lui parut étonnante.

Dans le bureau du Directeur, tête entre les mains, bras posés sur le bureau rempli de dossiers, Albert subissait le monologue de l’assistante de Shahn. Il fut sauvé par l’irruption soudaine de Franz et Teresa. L’Anglais se redressa ; la visite du violoniste ne l’étonna pas. Cependant, le voir accompagné de sa rousse le déstabilisa. Comme si leur rivalité d’autrefois venait le frapper de plein fouet.

Depuis le jour de l’annonce du décès de Liesl, la jeune flûtiste lui était apparue comme une fée, venue pour le réconforter. À partir de ce jour, ils avaient commencé à se fréquenter. Pour le Chef d’orchestre, le départ du violoniste avait facilité leur rapprochement, car il n’avait jamais cessé de le voir comme un rival.

En peu de temps, Albert avait découvert que sa belle représentait exactement celle qu’il avait idéalisée. Celle que son cœur recherchait. Il était convaincu que leur histoire serait éternelle. L’accident avait raffermi son attachement pour elle.

Pour cette raison, il n’était pas à l’aise de savoir Franz près d’elle. Il craignait que Franz, par jeu, défi ou orgueil, ne tentât de la lui arracher afin de prouver qu’il était le plus fort.

Sa méfiance était d’autant plus justifiée qu’à l’hôpital, il avait remarqué sa réaction à l’arrivée du violoniste : elle avait été déstabilisée. Rien que le souvenir de sa réaction le faisait enrager.

— Je viens pour le violon de Jakob, annonça Franz.

Albert lança un regard inquisiteur en direction de Teresa. D’un geste, les yeux émeraude de la jeune femme signalèrent le virtuose. L’Anglais comprit qu’il l’avait invitée. Pour quelle raison ?

Franz prit possession de l’instrument, examina l’état des cordes et de l’archet, puis commença à enduire ce dernier de colophane.

— Lors de mon séjour à New York, j’ai écrit une symphonie. Chaque mouvement est dédié à certaines personnes, ajouta-t-il, lançant une œillade fugace vers Albert, qui ne saurait jamais qu’un morceau était consacré à Liesl. Teresa, tu m’as inspiré une sonate qui a eu beaucoup de succès en Amérique !

La jeune femme rougit de surprise, devant l’admiration de l’assistante et la crispation empreinte de jalousie d’Albert. Teresa prit l’une des chaises devant le bureau, la tourna vers le violoniste et s’assit. L’Anglais se leva et se plaça à côté de Teresa, lui tenant la main, comme si par ce geste il pouvait la retenir.

Franz s’exécuta. Tous ceux qui l’écoutèrent furent éblouis par cette merveilleuse musique. Sublimée, Teresa se demandait comment sa petite personne avait pu inspirer ce chef-d’œuvre. Indéniablement, pour Albert, cette démonstration ne pouvait s’agir que d’un coup tordu. Son soi-disant ami voulait prouver sa supériorité. Semer la discorde. Gagner le cœur de Teresa pour toujours. Comme s’il venait de marquer son territoire.

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