Pérégrinations avant la tombée du rideau - II

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Avant de se rendre à la Westbanhof, la gare de l’ouest, prendre le train pour Salzbourg, Franz déposa le violon abîmé à Paris au chevet de Cremona.

Cette fois-ci, le luthier fut moins étonné en apprenant l’histoire derrière cet incident. Des violons balancés par terre suite à un accès de rage, il en avait déjà entendu parler ; mieux encore, cela devenait son fonds de commerce. Rien de plus ordinaire.

L’expert en profita pour le rassurer quant à l’état de son instrument fétiche. Il ne manquait plus qu’une couche de vernis et il pourrait le récupérer à son retour.

Franz put rayer au moins une tâche dans sa liste mentale. Maintenant, il devait se concentrer sur son agenda chargé : il avait plusieurs dates à assurer. Le lendemain, Salzbourg, le surlendemain à Linz et, après un jour de repos, Shahn avait prévu trois représentations à Vienne. Après cela, il pourrait envisager une pause, si c’était encore possible.

Quels seraient ses engagements pour l’année suivante ? Il n’en savait rien tellement l’avenir lui apparaissait brumeux.

Pour l’instant, le futur proche l’inquiétait : il avait moins de 48 heures pour s’occuper de Sarah. Que faire ? La tuer de sang-froid ou l’inclure dans son plan ? Encore fallait-il en avoir un !

S’il parvenait à l’épargner, s’attirerait-il d’autres problèmes ? Pourquoi mettre un prix sur sa tête ? Que savait-elle ? Pourquoi avait-il dû l’approcher bien plus tôt ? Le commanditaire s’était-il ravisé ? Toutes ces questions le dépassaient. Trop complexe et sombre, cette histoire. Pour une fois, il considérait judicieux de suivre la fameuse règle numéro un.

Néanmoins, il ne pouvait pas s’empêcher de penser à un quelconque complot politique, comme dans les films, où les ordres venaient à coup sûr d’en haut. Dans ce cas, la police serait-elle utile ?

À la gare, il aborda le premier train au départ pour Salzbourg. Même si ce train rallongeait son itinéraire, il souhaitait éviter l’attente. Cela lui permettrait de souffler en regardant le paysage enneigé. Se souvenir du temps où il arpentait cette ligne, plus jeune, pour revenir à la maison. D’abord accompagné de son père, puis seul. Adulte, il préféra la voiture et espaça ses visites.

Pendant le trajet, il tentait de réfléchir aux possibilités s’offrant à lui. Dans l’éventualité de contacter la police, jusqu’où avouerait-il les faits ? Que dire sur l’affaire Liesl et l’accident de Krotz ? Peut-être pourrait-il en profiter pour la mêler à une histoire abracadabrantesque : elle était devenue la cible des criminels en raison de ses mauvaises fréquentations ? Et lui ? Une simple victime.

Tandis que cette idée trottait dans son esprit et lui semblait une bonne stratégie, capable de le rendre insoupçonnable, il songea à Lili. Que penserait-elle ? À coup sûr, elle ne serait pas d’accord. Et elle aurait raison. En fait, il n’avait jamais réfléchi à ce qu’elle ressentait vraiment. Au-delà de l’amour, de l’affection ou d’un je tiens à toi. Qu'éprouvait-elle vraiment ? Comment pouvait-elle accepter de l’aimer sachant qu’il avait commis des atrocités ? Contre son amie, qui plus est. Celle qu’elle disait considérer comme une sœur.

Sur le coup, il prit conscience de la nature malsaine de leur relation. D’une manière ou d’une autre, elle allait souffrir. Que pouvait-il faire ? Aspirer à une vie normale après avoir tué de pauvres innocents lui parut soudain illusoire. Brusquement, il comprit qu'il devrait payer pour ses crimes... même s’il ne voulait pas les assumer.

Après Linz, le train fit sa quatrième halte. Une panne matérielle prolongea l’arrêt de quelques minutes, ce qui lui donna le temps de voir le nom de la station : Wels. Là où jadis il transbordait pour rentrer à la maison.

Sur un coup de tête, il attrapa ses affaires et descendit.

Peut-être par nostalgie, par inquiétude pour l’avenir ou tout simplement par une envie soudaine, il souhaita revoir son village natal. Cela ne lui prendrait que quelques heures tout au plus. Le temps suffisant pour réfléchir.

Dans ses souvenirs, Annsberg était une petite bourgade, pleine de vie au milieu des montagnes. Aujourd’hui, le village avait l’air morose. En quittant la gare, il s'aventura dans l’ancienne rue principale. Le peu de commerces subsistant se trouvaient fermés ou devenus des banques, des agences immobilières. Avant de faire un pas de plus, il ressortit la feuille avec les horaires des trains, certain qu’il ne s’y attarderait pas. Ces quelques minutes lui suffirent à comprendre pourquoi il détestait cet endroit.

— Schligg ?

Franz se retourna pour vérifier qui l’avait appelé. Il découvrit de l’autre côté de la rue un homme bedonnant, la soixantaine. Celui-ci le saluait d’un air stupéfait. Le violoniste traversa pour le retrouver, déduisant qu’il devait l'avoir connu dans son enfance. Même si lui-même n’avait pas de souvenir de cet individu, tout comme de la plupart des gens du village.

— Je vous connais ? s’enquit-il, poliment.

Muet d’émotion, le vieillard tarda à s’exprimer. Finalement, d’un geste amène et joyeux, il le prit dans ses bras.

— Vous êtes le fils de Gustav ? Franz, le musicien ? J’ai cru avoir voyagé dans le temps ! Vous lui ressemblez beaucoup !

— Et vous êtes ?

— Paul Adenauer, je tiens le bar. Évidemment, tu ne m’as jamais connu ! poursuivit-il d’un ton amical. Je me souviens très bien de toi, avant que tu partes à Vienne. Comment oublier cet été-là ? Tous les jours, tu restais là dans ce coin de rue, à côté d’un mendiant qui jouait du violon.

Soudain, le regard de Franz s’illumina.

— Vous le connaissiez ?

— Viens prendre un verre !

Le violoniste lança un dernier coup d’œil aux horaires, puis les remit dans sa poche et le talonna. Le vieil homme, enjoué, discutait de l’évolution de la commune, des histoires et des gens qui ne lui évoquaient rien. Son interlocuteur se plaignait de ces jeunes, de leur exil vers les grandes villes, ne laissant dans le bourg que les vieux, qui partiraient eux aussi, mais pour l’autre monde.

Adenauer servit deux verres et montra avec fierté des travaux que le père de Franz avait réalisés dans le bar, amenant la question qui devait tomber tôt ou tard :

— Cela fait quelques années que Gustav ne vient plus ! Comment va-t-il ?

— Il est mort.

Franz répondit abruptement, après une courte hésitation. Il utilisait ce mot pour la première fois pour parler de la perte de son père.

— Non ! Vraiment ? s’exclama-t-il, puis soupira et garda le silence pendant quelques instants. Je m’en doutais. On ne le voyait plus. Mais il était bien plus jeune que moi ! Quand ? Comment ?

— Il y a trois ans. Cancer.

Le barman se servit à nouveau et trinqua à sa mémoire.

— Incroyable ! Il paraissait si sain, si fort ! Voilà pourquoi il faut profiter de la vie, mon garçon ! À la tienne !

Il but son verre jusqu’à la dernière goutte.

— Comment se fait-il qu’il ne soit pas enterré ici avec ta mère ? J'imagine qu'il l'aurait voulu.

— Certainement, répondit le jeune homme, honteux de ne pas avoir cherché à s’occuper de ce genre de détail. Je me trouvais loin... je n’ai pas pu revenir à temps. Quelqu’un a arrangé les obsèques à Vienne...

— Quel dommage ! s’exclama-t-il sans se rendre compte de la blessure que ses mots ouvraient.

— De toute façon, ils sont morts tous les deux, asséna Franz froidement. Qu’ils soient ici ou ailleurs ne change rien.

Comme s’il n’avait pas entendu, le vieil homme proposa de lui faire visiter la tombe de sa mère. Le violoniste hésita. Bien sûr qu’il le voulait : il était là pour ça. En même temps, il ne se sentait pas prêt.

Ils quittèrent le bar et marchèrent en silence en direction du cimetière, à l’extérieur du village. Adenauer s’arrêtait par moments, essoufflé. Franz profitait de ces pauses pour rechercher tout autour de la route des perce-neige ou une autre fleur sylvestre qui aurait survécu au froid. Comment venir sans un présent, sans les arums qu’elle aimait tant ? Est-ce qu’au moins il y avait un fleuriste dans cette ville fantôme ?

Il décida d’avancer sans attendre son guide, se demandant si ses souvenirs seraient assez vifs pour lui indiquer le chemin. Il poussa la grille, traversa une allée de dalles revêtues d’humus et de givre, puis s’arrêta au milieu de deux pierres tombales encore ornées de chrysanthèmes. Une discrète sépulture, sale et abandonnée, dont la plaque semblait s’effacer, noircie par les effets du temps. Il imagina l’attitude que son père aurait eue en voyant cela. Il aurait été anéanti de la découvrir dans cet état. Il saisit un mouchoir et s'accroupit, tentant de frotter l’inscription pour que le souvenir de sa mère ne disparaisse pas. Ce faisant, il se remémorait une image du passé : Gustav, qui nettoyait le sépulcre comme chaque dimanche, et lui, se demandant « à quoi bon ? ». Voilà qu’il reproduisait les mêmes gestes.

Lorsque l’épitaphe fut visible, il la contempla. À sa mort, Arla avait le même âge que Lili. Il faillit penser qu’il était inouï, injuste, immoral qu’une femme aussi jeune pût s’éteindre. Mais le souvenir de Liesl et d’Émilie envahit son esprit. Oui, c’était possible ! À cause de monstres comme lui. Il avait tué sa mère en venant au monde, sa première victime. À quoi bon souffrir pour donner naissance à un monstre ? Voilà son vrai visage : un monstre. Cette idée le noya dans un nouveau chagrin. Pourquoi s’était-il infligé cela ?

Pudique, le vieillard regarda ailleurs lorsqu’il le vit pleurer, mais posa sa main sur son épaule. Il attribua cette hyper sensibilité à sa condition d’artiste.

Puis, Franz s’éloigna à grands pas du tombeau.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre que tu souhaiterais visiter ? lui demanda Adenauer, le rejoignant au pas de course.

Le violoniste fit non de la tête. Il prétexta qu’il ne voulait pas rater le prochain train, il avait encore une correspondance à assurer.

Sur le chemin du retour, il pensa au mendiant et s’aventura à poser la question au tenancier. Que savait-il de lui ?

— C’est vrai que tu étais gosse, répondit-il. Une sale histoire, cette affaire !

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Défi
Tifenn Mha
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