Pérégrinations avant la tombée du rideau - I (**)

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Son dernier concert à Paris laissa un goût amer au violoniste. La sensation d’oppression et de panique ressenties la veille par la présence supposée de Karl n’y étaient plus. Ce qui lui fit défaut cette nuit-là fut l’amour du public. Il en avait besoin. Il ne reçut rien.

« Le violoniste qui ne veut pas d’applaudissements » titrèrent les médias. Le public fut prié, dès son entrée à la salle, de ne pas troubler la concentration du Maestro. Franz avait du mal à comprendre les conséquences de son accès de panique.

Cette attitude le déconcerta, puisqu’il ressentait ce manque d’effusion comme une vengeance collective. Comme si les spectateurs s’étaient ligués contre lui pour le juger pour ses crimes et le condamner à l’indifférence. Malgré tout, il s’était donné à fond. Il avait quintuplé ses efforts pour dissimuler la douleur sur son poignet affaibli. Il savait que son coup d’archet manquait de souplesse. Le public l’avait-il remarqué ? Était-ce à cause de cela qu’il ne réagissait pas ?

À la fin de sa prestation, il quitta la scène en essuyant une larme.

Lili le raccompagna jusqu’à l’hôtel. Pendant le trajet, ils n’échangèrent aucun mot. Elle n’insista pas sur ses agissements de la veille, convaincue que l’accident de Shahn était lié. Qu'importe ! Elle lui offrirait son soutien. Sa chaleur. Son amour.

Il l’invita dans sa chambre. Au centre de la pièce se dressaient une table ronde, un chariot à côté. La table était ornée de bougies et d’une rose rouge dans un soliflore. Le chariot contenait de plats couverts de cloches argentées, un sceau de champagne et une bouteille d’eau.

— Surprise ! entonna Franz avec un regain d’enthousiasme audible dans sa voix, mais invisible sur son visage.

Sur la table, Lili aperçut une petite boîte carrée décorée d’un ruban, dont elle avait reconnu les couleurs d’une prestigieuse marque de bijoux. L’excitation mêlée à la curiosité la poussait à accepter ce cadeau ; tandis que sa conscience lui implorait de le refuser. Au moins par principe.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-elle.

— Ça me fait plaisir, susurra-t-il, un sourire léger, sincère et avenant.

Elle aimait cette facette de Franz, son expression d’innocence. Bon gré, mal gré, Lili s’empara du paquet et l’ouvrit maladroitement. À l'intérieur de la boîte molletonnée, elle découvrit un magnifique bracelet serti de diamants, représentant la figure d’un serpent se mordant la queue.

— Un Ouroboros, rappela Franz. J’ai trouvé la forme originale. Ne le prends pas mal, je ne savais que choisir…

En effet, le bijou lui parut étonnant ; d’autant plus qu’elle l’avait remarqué lors de ses promenades dans les Grands Magasins. Quoi de plus relaxant que de regarder d’inutiles et belles parures qu’elle ne porterait jamais ? Ce bijou lui avait tapé dans l’œil non seulement par son originalité, mais par son prix. Sur l’étalage, seuls quelques joyaux affichaient un montant vertigineux. Celui-là n’en arborait aucun. « Si vous demandez, vous n’avez pas les moyens de le payer ! » aurait pu lui annoncer la vendeuse.

— Je ne peux pas l’accepter ! se sentit-elle obligée de répondre.

Franz rit, la tristesse partait peu à peu de son visage.

— Ça fait tellement cliché comme attitude « Oh, non ! Je ne peux pas l’accepter ! » l’imita-t-il d’un ton moqueur.

— Franz, si je porte ça dans la rue, on va m’arracher le bras, me le voler ou…

— J’aurais dû prendre un collier, susurra-t-il, songeur, comme s’il se parlait à lui-même, sans prêter attention à ce qu’elle venait de dire. En fait, je voulais t’offrir une bague, mais je ne connais pas ta taille...

— Une bague ? Pour quoi faire ?

— Je ne sais pas... pour te demander en mariage ?

Lili le fixa, interloquée.

— Je vais mourir de toute façon. J’ai gagné pas mal ma vie, je voudrais que tout ce que je possède te revienne. Tu en feras ce que tu voudras ! Si tu ne souhaites pas m’épouser, tiens, je te lègue tous mes biens dans l’éventualité de ma mort, annonça-t-il, en lui tendant une enveloppe.

Sidérée, la jeune femme se prit la tête entre les mains. Elle devenait trop lourde à porter. Comment ce beau début romantique avait pu tourner à une mauvaise blague ?

— Je te mettrai en sécurité, ajouta-t-il. Je dénoncerai Karl à la police et…

— Je ne veux pas de ton argent, je ne veux pas que tu ailles en prison, répliqua-t-elle, les yeux embués de larmes.

— Je ne compte pas aller en prison…

— Je ne veux pas que tu meures !

— Moi non plus, je ne veux pas mourir... souffla-t-il, l’esprit ailleurs.

Ils passèrent une nuit à s’aimer de tendresse, plus que de passion. L’un dans les bras de l’autre, chacun avec un bracelet au poignet : Lili portait son bijou, Franz celui de maintien. Le lendemain, il laissa sa violoncelliste dormir, sereine. Il devait s’envoler pour Vienne, elle le rejoindrait ultérieurement, comme prévu, pour les fêtes. En attendant, il consacrerait son temps de solitude à réfléchir. Quelle stratégie adopter avec la police ?

Après l’atterrissage, il se dirigea immédiatement à l’hôpital de Meilding, qu’il découvrit avec méfiance. « Encore ici ? ». Ces lieux portaient une aura de malheur. Une forte appréhension l’envahissait à chaque fois qu’il se trouvait dans cet endroit. À nouveau, il devrait affronter les couloirs, la boule au ventre, le vague souvenir d’avoir commis une atrocité. Une autre angoisse l’accablait à présent. Il ignorait dans quel état se trouverait son mentor, son père spirituel.

Écrasé par les murs funestes de l’hôpital, il comprit enfin pourquoi son père lui avait épargné sa maladie : pour ne pas le voir dépérir lentement.

La mort. Le grand départ, comme Gustav préférait l’appeler. Il évitait toujours ce mot. On ne mourait pas, on partait... ailleurs. Après son décès, Franz avait compris que le prochain serait Jakob, et qu’il devrait s’y préparer. Or, qui est prêt à affronter la mort ?

Quand Lili lui avait annoncé l'accident, il avait imaginé le pire. Maintenant, il le savait stable, mais Franz voulait le voir de ses yeux.

Il fut accueilli par Teresa. Malgré la lumière dégagée par son visage et son sourire timide, elle semblait effacée. Ses magnifiques cheveux roux avaient été coupés très court, lui ôtant un peu de sa magie. Les deux se contemplèrent un moment, le violoniste admirait ses envoûtants yeux émeraude comme au premier jour. Il déduisit qu’elle accompagnait Albert. Les deux. Ensemble. Étonnamment, cette idée ne suscita la moindre jalousie en lui, comme cela aurait pu se produire dans une autre vie.

Tous les deux se saluèrent mollement. Il aurait aimé s’enquérir sur elle, sur sa santé, comment récupérait-elle… mais il préféra éviter d’aborder son accident ou son séjour dans ce même hôpital. Pendant ces quelques instants, il aurait aimé connaître les pensées de sa muse. Il trouvait son regard puissant, au point qu’il en détourna le sien.

Ils furent interrompus par l’apparition d’Albert, l’air grave. Dès qu’il aperçut le violoniste, il avança vers lui et l’entoura de ses bras dans une étreinte fraternelle.

— Il va beaucoup mieux, mais très affaibli, le consola-t-il. Un problème de freins, il s’est écrasé contre un poteau.

— Tu as affolé Lili, reprocha Franz, le regard tantôt perdu, tantôt en direction de Teresa.

— Tu sais, les secouristes n’ont pas été très rassurants...

— Merci, Albert.

Cette fois-ci, le ton de sa voix fut sincère, apaisé. Le violoniste dévisagea le couple, comme s’il s’attendait à ce que son ami justifie la présence de la rousse. Rien. L’Anglais annonça son retour au Conservatoire, au cas où il le chercherait. Franz fixa sa muse à nouveau, pensif. Elle demeurait la seule de ses inspirations en vie à ne pas avoir écouté sa sonate.

Après leur départ, le violoniste pénétra dans la chambre de Jakob Shahn. Ses blessures témoignaient de la violence du choc : visage parsemé d’ecchymoses et de coupures, un bras et une jambe dans le plâtre. Le voir si diminué le frappa de stupeur. Cet homme qu’il admirait tant, qui l’avait toujours impressionné par son élégance et par son assurance, à la santé de fer, comment pouvait-il lui paraître soudain un vieillard quelconque ?

Ému par cette image fragile et vulnérable, par ces dommages provoqués par lui-même, Franz approcha une chaise. Il s’assit à ses côtés, lui prit sa main valide, y posa sa tête et pleura.

— Franz ? émit faiblement le vieil homme.

— Excuse-moi ! sanglota le jeune violoniste.

— Mais de quoi ? Ce n’est rien, ça ! poursuivit-il dans une petite voix. Un simple accident. On me traite de vieux ! Tu crois ça ?

Son ton sembla léger, mais Franz demeura muet, continuant à se lamenter en silence. Ses hoquets secouaient la main de son mentor.

— Ça va aller, lui rassura ce dernier. Que s’est-il passé à Paris ?

— Pardon ?

Franz essuya ses larmes du revers de la main, scrutant la chambre à la recherche d’une boîte de mouchoirs.

— Panique scénique ?

— Il fallait bien que cela m’arrive un jour, répondit-il en esquissant un sourire nerveux.

L’émotion fut soudainement écrasée par la honte qu’il ressentit de l’admettre devant son maître.

— Ça nous arrive à tous à un moment, c’est naturel. C’est humain. Tu as été stupéfiant, à ce qu’il paraît, s’efforça de continuer Shahn.

— Repose-toi, nous parlerons quand tu iras mieux.

— Mais je vais mieux ! Veux-tu aider Albert à assurer l’intérim ?

— Oh non !

— Non, tu as raison. Tu as bien fait de reprendre ta carrière de soliste. Tu es né pour briller…

Cette remarque le poussa à lâcher sa main, puis fermer ses poings quelques secondes. Le temps que son esprit cessât d’associer cette phrase à celle glissée par Katinka lors de leur rencontre.

— Je n’ai pas pu m’occuper de tes annulations, gémit son mentor.

— Ne t’inquiète pas… j’assurerai.

— Ça te changera les idées. Ne perds pas ton temps à venir me voir.

— Je ne veux pas que tu restes seul ici.

— Ne t’occupe pas de moi. Je suis vieux, c’est ce qu’ils disent. Prends mon Strad, sème ton art. Réclame tes applaudissements, tu les mérites !

Franz rit au milieu des sanglots. Puis il le veilla encore un moment. Il comptait y passer la journée, jusqu’à ce que Shahn lui signale qu’un médecin l’attendait sur le seuil de la porte. Le violoniste se retourna et son sang commença à bouillir.

« Comment ose-t-il ? »

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