Pérégrinations avant la tombée du rideau - I (*)

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Les yeux rivés vers l’extérieur, pensive, Lili contemplait la magnifique vue. Un peu plus tôt, elle se serait régalée du scintillement de la tour Eiffel. Spectacle qu’elle ne se lasserait jamais d'apprécier la beauté. Depuis cet angle, il lui aurait donné une autre saveur.

Or, devant elle se dressait une ville éteinte, en suspens. Morte ? Au moins, cette image changeait ses idées et vidait sa tête.

Elle rentra du balcon, impressionnée à nouveau par la grandeur de la chambre : ample et confortable par rapport à son petit studio. Au lieu de faire les cent pas, elle s'affala dans un fauteuil et ralluma l’écran plat pour sauter de chaîne en chaîne.

Rien ne l’inspirait. Elle avait pris le portable, lu les messages, tentant d'en décortiquer le sens. Surtout du dernier. Sans équivoque, c'était en rapport avec l’appel d’Albert quelques heures auparavant. Inquiet, il cherchait Franz. Sur le coup, elle n’avait pas compris pourquoi il lui avait téléphoné, à elle. Puis, elle réalisa que son mensonge n'en était plus un : pour le Chef d’orchestre, ils formaient un couple.

Un flot d’informations inondait son cerveau. Sans aucun doute, elle s’était embarquée dans une sale affaire. Dans l’immédiat, appeler la police ne lui paraissait pas la plus judicieuse des idées. Alors, que faire ?

Que fabriquait-il ? Où était-il parti ? Quel lien avec le coup de fil d’Albert ? Simple avertissement ou punition ? Elle avait envie de hurler toutes ces questions qui la taraudaient. Mais il lui fallait conserver son sang-froid et analyser la situation calmement.

Elle s’en serait bien passé, c’est un fait. Cet homme la tourmentait davantage que tous ses ex réunis, et en dépit de tout cela, elle tenait à l’aider. Parce qu’elle était convaincue que si elle l'abandonnait, il se retrouverait seul. De plus, elle partageait son secret, devenue complice malgré elle, aveuglée par un prétendu amour.

Des coups à la porte la sortirent de sa rêverie. Encore. Service cinq étoiles aux petits soins, même les plus étonnants. Autant en profiter, tandis qu'elle attendait les premières lueurs du matin pour appeler sa mère et se rassurer. Se convaincre que sa famille allait bien, dans une apparente sécurité.

Le calme et le repos furent interrompus par des voix, des ombres. Franz n’aspirait qu’à un seul but : dormir. Plonger dans l’obscurité totale et le silence. Et par-dessus tout, qu’on cesse de le déranger avec des questions idiotes. Combien de pilules avait-il avalées ? Était-ce bien cette boîte-là ? Rien de plus ? Des interrogations pour lesquelles la seule réponse fut une suite de grognements.

Avec un peu de chance, après cette nuit, il oublierait tout.

Son sommeil fut coupé à d’autres moments. Les mêmes questions lui furent réitérées, une main sur le front, l’autre sur son poignet endolori. Ses paupières semblaient si lourdes, qu’il s'avérait incapable d’ouvrir les yeux. Le reste de son corps mou comme s’il flottait dans la vase. Au moins, il se trouvait dans un endroit confortable et chaud, tout le contraire du banc public sur lequel il s’était allongé avant de sombrer.

Peu à peu les effets se dissipaient. La bouche sèche et pâteuse, il se réveilla au milieu d’un calme apparent. Une paix trop fragile, il le savait. Cette quiétude lui permettait de supporter le flot d’images qui l’assaillit : ses actes perpétrés durant la nuit. Il les observait d’une manière détachée, comme si, spectateur, il visionnait un film. Il constatait que le meurtrier, lui, n’avait éprouvé aucune émotion lorsqu’il avait commis ses crimes. Déroutant !

Contrairement à ses attentes, ses souvenirs n’avaient pas disparu et lui procuraient encore des frissons. Chuck-Christian, avec un sac plastique teinté par le sang, luttant inexorablement pour respirer, puis sa position grotesque dans la valise. Katinka, tentant vainement de se maintenir à flot, ses cris étouffés par l’eau.

Tout ce qu’il avait évité de voir sur le moment revenait, violent comme une gifle. Ces images et ces sons déchiraient son âme. Comment ignorer le désarroi de cette femme ? Il aurait préféré lui épargner toute souffrance, mais il n’eut pas la patience d’attendre la narcose.

À présent, il détournait son regard du plafond et le planta sur la grande fenêtre. Les rideaux rouges laissaient la lumière du jour s’insinuer dans la pièce par un mince filet. Perdu dans ses pensées, Franz ne savait pas comment affronter celle qui lui tenait compagnie, assise à sa gauche. Finalement, il osa la dévisager. Il découvrit, surpris, comment un visage exprimait à la fois la joie et la colère.

Lili s'éloigna pour passer un discret appel, pendant que le violoniste observait autour de lui, confus. Il avait cru reconnaître sa chambre d’hôtel, sans comprendre comment il y avait atterri ni par quel miracle son ange gardien se trouvait là.

— Ça va ? demanda-t-elle enfin, la voix cassée, le sourire forcé. Qu’as-tu fait hier soir ?

— Rien, assura-t-il, d’un ton faiblard.

Prête à insister, ses reproches s’éteignirent dans sa bouche lorsqu’on toqua à la porte.

Un inconnu pénétra dans la suite, l’examina, posa les mêmes questions qu’il avait vaguement entendues au cours de la nuit, avec le même accent. Le docteur dépêché par l’hôtel.

« Qui vous a donné du Tramadol ? Combien en avez-vous pris ? » En guise de réponse, Franz marmonna les mêmes monosyllabes, tandis que ses yeux cherchaient le soutien de Lili. Elle évitait de croiser son regard.

— Vous avez fait peur à votre amie, conclut-il avec un sourire rassurant. Pensez à boire et à manger, reposez-vous. Je vais vous prescrire des analyses pour votre foie. Prenez rendez-vous avec un médecin, ponctua-t-il, signalant la tête et le poignet.

Tête baissée, Lili le raccompagna jusqu’à la porte. À son retour, son visage bouillonnait de la lutte interne qui se livrait en elle pour éviter d’exploser. Exprimer ce qu’elle avait sur le cœur.

— Tu te soucies vraiment de ma sécurité ? hurla-t-elle, en colère. Pourquoi m’as-tu fait sortir à une heure du matin ? Te chercher dans la rue, sur un banc public ! Comme un clochard !

Franz s’assit sur le lit, les yeux braqués sur elle, incrédule.

— J’ai fait ça ?

Consciente de sa réaction, elle s’excusa de s'être emportée sous le coup de l'émotion. D'une voix plus calme, elle poursuivit :

— J'étais inquiète. Tu étais bizarre au téléphone. J’ignorais ce que tu avais. Tu marmonnais. On aurait cru que tu étais ivre. C’est le personnel de l’hôtel qui a insisté pour appeler le médecin. Comme tu réagissais, il ne t’a pas envoyé à l’hôpital. Ils ont l'habitude, apparemment... Bref, que s’est-il passé hier soir ? D’où sort cette blessure à la tête ?

Elle accompagna les paroles d’un geste envers lui, mais il arrêta sa main. La douleur à son poignet le ramena à la réalité ; il avait un concert à assurer. Il dressa dans sa tête une liste de préparatifs pour ne pas déshonorer sa performance : pommade ; bracelet de maintien ; une bonne dose d’aspirine, peut-être même un peu de Tramadol.

— Quelle heure est-il ?

— Midi. Franz, dis-moi que s’est-il passé ?

— Je suis désolé, s’excusa-t-il, s’approchant d’elle. Excuse-moi de t’avoir poussée à sortir dans la nuit. Je n’étais pas dans un état... normal. Merci.

Lorsqu’il voulut l’embrasser, elle s’écarta brusquement.

— J’ai dit quelque chose ? ajouta-t-il, intrigué par sa distance.

Il s'aperçut de la lutte interne qu’elle menait, partagée entre l’envie de parler ou de se taire. Elle se rassit sur le lit, à ses côtés, et l’étreignit. Elle en avait besoin pour le préparer à encaisser la nouvelle.

— J’ai reçu un appel de Vienne, Jakob Shahn a eu un accident…

Sous le choc, Franz demeura figé. Tout ça pour ça ? Qu’il ait réussi ou pas, Karl avait mis sa menace à exécution.

« Le fils de pute ! »

Il faillit exploser. Le calme venait de s’envoler. Il resta coi quelques secondes avant de crier à pleins poumons. La rage avait emporté la somnolence, le voile nuageux se dissipa. Spectateur, il revit ses meurtres en accéléré, écœuré par sa propre froideur.

Conscient de ses actes, il ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes.

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