Paris - 39 (**)

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Le cerveau en compote, après un brouillard barbouillé d’étoiles, Franz revint à lui. Instinctivement, il palpa son crâne entre l’arcade sourcilière et l’oreille. Du sang. Par ce geste, il sentit que son poignet le faisait souffrir. Les images de la scène vécue récemment repassaient dans sa tête successivement, comme pour lui rappeler la gravité de sa situation. Cela aida son esprit à se mettre rapidement en route, car il réalisait qu’il se trouvait dans un bourbier sans nom.

Il consulta sa montre : presque minuit. En se relevant, il remarqua des boîtes de médicaments posées sur lui. « Au moins, il y a pensé ! » songea Franz en les examinant. « Du Tramadol, ça pourrait le faire », se dit-il en avalant un cachet pour atténuer les douleurs qui l’assaillaient, espérant ainsi s’armer du courage pour finir sa tâche. Ce serait si simple s’il se suicidait. Aurait-il le cran de le faire ? Non. Et il s’en voulait pour ça. L’horreur ne s’arrêterait qu’avec sa propre fin et pas autrement, mais il n’arrivait pas se donner la mort.

Chuck ne faisait plus grand bruit, mais il se trouvait bien là, à côté de lui. Son visage n’avait plus de forme humaine, sa respiration se résumait à un léger râle saccadé, seul signe de vie. « Personne ne devrait mourir comme ça », se lamenta-t-il. Devait-il tout abandonner et lancer un appel anonyme à la police ? Seulement s’il pouvait s’assurer que Lili serait à l’abri.

À nouveau, la peur l’envahit. Celle qui le forcerait à obéir, car il ne voyait pas d’autre choix. Son poignet endolori ravivait le choc du coup de feu tiré, lui arrachant le hachoir avec une force démentielle. Le tout en une ou deux secondes. Karl ne jouait pas.

Alors, il ne lui restait qu’à utiliser la seule capacité lui permettant d’exécuter sa tâche : faire l’abstraction. Éloigner tout sentiment, toute émotion et autre questionnement existentiel. Ailleurs. Loin. Et accomplir le travail attendu par Karl. Froidement. Comme un assassin.

Franz regarda autour de lui à la recherche d’un objet avec lequel tuer proprement la victime. Son attention se figea sur une poche en tissu à carreaux remplie de sacs en plastique. Il en attrapa un et s’en servit pour enrouler tête de Chuck. Le jeune homme n’était plus en mesure d’entendre les excuses que le violoniste exprimait tout bas. « Elle ne souffrira pas, je te le promets » le rassura-t-il au sujet de sa mère, sa prochaine victime.

Il attendit que l’air s’épuise et que le sac plastique adhère au visage du jeune homme. Son regard se tourna vers un portefeuille et un smartphone posés sur la table. Ce dernier était verrouillé. Il se souvint d’avoir vu Lili ou Albert faire un petit geste avant de consulter le leur.

Franz tenta au hasard trois combinaisons : une sorte de Z à l’endroit et en sens inverse. Réponse incorrecte. Face à la menace d’un blocage, il réfléchit. « Chuck ! » Il dessina un C. Bingo ! Dans le répertoire de contacts, il rechercha Maman. Un numéro s’afficha et il appuya sur le bouton d’appel.

— Christian ? souffla une voix féminine après plusieurs sonneries. Tu es bien arrivé ?

Silence. Franz sentit la respiration angoissée de la femme à l’autre bout de la ligne.

— Katinka ? Franz Schligg, désolé de te déranger à cette heure-ci.

— Franz ? Je ne comprends pas, Christian est avec toi ? Que fait-il à Paris ? Comment le connais-tu ?

— C’est une coïncidence, nous nous sommes rencontrés aujourd’hui, répondit-il d’un ton rassurant tandis qu’il lançait un coup d’œil furtif vers le corps du fils. Une histoire de fous ! Il m’a prêté son téléphone… Bref, je sais que c’est tard, mais puis-je passer te voir ?

— Je ne comprends toujours pas, qu’est-ce qui lui arrive ? Il était censé partir hier… est-il avec toi ? Pourquoi veux-tu me rencontrer ce soir ?

— Il m’a demandé un service. Je passe te voir, j’arriverai dans une petite heure, ce ne sera pas long. Peux-tu me redonner ton adresse ?

Nul ! Il le savait. Pas le moment de se lamenter. Il verrait bien si Katinka avait décidé d’appeler la police ou si elle attendait patiemment son arrivée. Pour l’instant, il fallait nettoyer les lieux : mettre le corps dans la valise, enlever la bâche et… déloger le projectile incrusté quelque part. Il suivit ses pas pour revenir sur sa position avant de recevoir le tir. Il observa tout autour, à la recherche d’une balle encastrée. « Il fallait que ça soit sur le frigidaire ! » constata-t-il tandis qu’il cherchait avec quoi la ressortir et dissimuler le trou. Le magnet avec des numéros utiles ferait l’affaire.

Le plus simple avait été fait. Acte suivant : s’occuper du corps. Il découpa les liens du jeune homme, le sac plastique toujours sur la tête. Il n’osait pas s’attarder sur le visage du mort, dont l’aperçu lui paraissait suffisamment terrifiant. Avec difficulté, il tenta de le faire rentrer dans l’énorme malle, ne comptant que sur la force d’un seul bras. Il évitait de forcer sur son poignet, car, naïvement, il songeait déjà à son prochain concert.

Finalement, il enleva la bâche, la replia et la dissimula avec le cadavre. Enfin, il la referma, attrapa le torchon et frotta tout ce qu’il avait touché. Qui habitait là et pourquoi Karl avait-il choisi cet endroit ? Il ne le saurait jamais et peu lui importait.

Avant de partir, il trempa d’eau le bout de tissu et le passa sur son crâne pour éponger le sang séché sur ses cheveux. Ensuite, il le fourra dans ses poches tout comme le téléphone et le portefeuille de la victime, puis il roula le bagage jusqu’à l’entrée et quitta l’appartement.

Lorsque les portes de l’ascenseur se refermèrent, son esprit fit un effort surhumain pour éviter de se souvenir du jour où il avait voulu se débarrasser de Liesl. C’était la deuxième fois qu’il prenait un ascenseur accompagné d’un cadavre. Heureusement, il ne croisa personne.

Enfin, il s’aventura dans la rue, tirant l’immense valise avec difficulté.

Non loin de là, il aperçut la borne avec les voiturettes en libre service mentionnées par Karl, et en emprunta une. Il n’osa pas imaginer comment il aurait pu se débrouiller autrement.

Il enveloppa son poignet avec le torchon et réussit, avec beaucoup d’efforts, à soulever et caser la malle. Finalement, il monta dans le véhicule et saisit l’adresse de sa cible.

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