Paris - 39 (*)

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Maman.

À quoi ça sert une maman ?

Comme dans un souvenir lointain, enfoui au fond de son être, Franz se revoyait poser cette question à son père, alors qu’il s’apprêtait à l’accompagner une énième fois au cimetière.

Le détachement avec lequel il prononçait ses mots désolait Gustav. Il ne comprenait pas comment son fils paraissait incapable de ressentir une affection quelconque pour sa mère. Si au moins il avait vu les choses du point de vue de l’enfant, il l’aurait su. Comment pouvait-il s’attacher à une inconnue ?

Même si on lui avait martelé à l’infini que cette maman absente l’avait beaucoup aimé, elle ne lui manquait pas. Son père lui suffisait.

Ces visites représentaient à ses yeux une sortie hebdomadaire. Un terrain de jeu particulier avec des pierres tombales pour grimper et sauter. Parfois elles servaient à s’exercer à la lecture ou au calcul mental, en déchiffrant les inscriptions gravées dessus. Tout était prétexte à se trouver une occupation pendant que son père passait de longues minutes à contempler la dalle en granit.

Enfin, la visite se concluait quand il le rappelait pour se recueillir et poser le bouquet d’arums dans le vase funéraire.

Les arums. Ses fleurs préférées d’Arla depuis qu’elle avait vu une peinture d’un peintre mexicain, Diego Rivera, lors de son premier voyage à Vienne.

« Elle aimait les arts », lui racontait sa grand-mère quand il se retrouvait chez elle. Oma Rosa, qui avait le mérite de décrire une personne plutôt qu’un fantôme. La vieille dame se plaisait à écouter la musique classique. Goût transmis à sa fille ainsi qu’à son petit-fils, prénommé Franz comme les génies appréciés par sa fille.

Une odeur âpre le chassa de la chaleureuse maison de sa grand-mère pour le reconduire au cimetière, où le répugnant parfum des arums lui brûla les narines et le ramena subitement à la situation à laquelle il voulait échapper.

L’arrière du crâne lui faisait mal, mais l’immonde effluve lui paraissait bien pire. D’un bond, il se releva.

— Sels d’ammonium, annonça Karl. Les sportifs l’utilisent pour se stimuler, mais il a d’autres usages. Je l’avais prévu pour Chuck, au cas où il n’aurait pas résisté à notre petite séance de torture. Mais lui, il a été courageux, n’est-ce pas Chuck ?

Franz se frottait l’occiput tandis qu’il observait son entourage, plus lucide qu’à son arrivée.

— Nous nous voulions discrets, poursuivit Karl. Vous avez fait du bruit en tombant. Il ne faudrait pas susciter les soupçons du voisinage. Les propriétaires de cet appartement sont censés être en vacances. D’ailleurs, j’ai perdu assez de temps, je vous réexplique une dernière fois. Vous êtes ici pour me rendre la politesse que je vous ai fait avec votre deuxième victime : l’achever, nettoyer et vous débarrasser du corps. Seul.

Le violoniste déglutit, consterné par ce qu’il entendait, il regrettait déjà son réveil.

— Je ne comprends pas ! Pourquoi est-ce que vous ne le faites pas vous-même ?

— Vous croyez que j’ai parcouru cette distance uniquement pour jouer la nounou de service ? J’ai d’autres chats à fouetter ce soir et déjà perdu assez de temps à cause de vous. Puis, ça va vous endurcir, n’est-ce pas ?

Désespéré, Franz se prit la tête entre ses mains.

— Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! Je ne veux plus tuer !

— Pensez à ce pauvre gars, il ne demande qu’une chose : que cela s’arrête.

Le jeune homme remuait, dans un faible effort pour se libérer. Franz riva son regard vers lui et aperçut aussi le reste de l’ampoule qui l’avait ranimé. Cherchant à tout prix à maintenir ses cinq sens en alerte, il plongea pour la ramasser et l’aspirer avec une pointe de dégoût.

— Après cela, poursuivit Karl, vous allez revoir votre petite conquête d’hier soir et vous assurer que sa mort ait l’air d’un accident.

— Katinka ? susurra le violoniste, consterné. Pourquoi ?

— Limitez-vous à obéir. Comme moi.

— Je ne peux pas, je n’y arriverai pas ! Donnez-moi quelque chose pour oublier, si je le fais, je ne veux pas savoir !

— Navrant ! Un vrai junkie. Occupez-vous de lui. Je verrai ce que je trouve.

Karl s’éloigna au fond de l’appartement. Franz examina le travail qui l’attendait et figea son attention sur la grosse valise qu’il avait remontée. Avant que l’assassin ne disparaisse dans un couloir, l’apprenti meurtrier commença à réfléchir, se demandant comment repartir avec la cargaison.

— Et la voiture ?

— Je pars avec, répondit le tueur. Fouillez dans son portefeuille, sur la table. Vous trouverez de quoi emprunter une de celles en libre-service dans la borne sur l’avenue.

— Quoi ?

— Des véhicules en libre-service.

Franz ne saisissait pas de quoi il parlait, mais cela avait peu d’importance. Maintenant qu’il était seul avec le jeune homme, il s’agenouilla et lui enleva le bâillon.

— Qui est ce type ? Pourquoi vous a-t-il fait ça ? chuchota le violoniste, impressionné par son visage tuméfié.

— Aidez… moi ! répondit l’autre, dans un souffle d’agonie.

— Je ne peux pas ! sanglota Franz, ému par la désolation de sa voix.

Franz se demandait comment agir. Sur l’îlot de la cuisine, il aperçut un bloc en hêtre avec des couteaux. Karl n’était pas encore revenu et une folle idée traversa son esprit. Dès qu’il réapparaîtrait, il les lui balancerait, un à un. Il se releva, dégagea le plus gros du socle, le cœur battant au plus fort. Cette occasion ne se représenterait pas. Il se retourna, le hachoir en main, prêt à le lancer.

Pas assez rapide. Il découvrit l’assassin au fond du couloir, pointant son arme sur lui. Sans la moindre trace d’inquiétude sur son visage. Franz, quant à lui, tremblait sans savoir comment s’en sortir. Relâcher le couteau ? Ne pas bouger ?

— J’espère pour vous que c’est l’outil que vous avez choisi pour l’achever. Autrement, vous commettez une grosse connerie.

— Aidez… moi…, gémit le supplicié, s’attirant l’attention des deux hommes.

Soudain, un bruit semblable à un sauter de bouchon de Champagne éclata. La lame s’envola dans les airs pour venir ricocher sur la tête de la victime avant de toucher le sol. Franz réprima un cri d’horreur. Stupéfié et par réflexe, il prit son poignet endolori pour constater que sa main était intacte. Au sol, le martyr gémissait et pleurait pour que cela s’arrête. Karl vint lui asséner un coup de pied dans le nez, puis s’adressa au violoniste d’un ton patibulaire.

— Avez-vous compris les ordres ?

Franz acquiesçait nerveusement tandis que l’assassin s’approchait dangereusement, arme à la main. Menaçant. Furieux, ses yeux crépitaient d’une rage contrastant avec son impassibilité habituelle. Lorsqu’ils furent face à face, il le frappa d’un coup de crosse à la tempe.

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